Comme l’eau qui coule

Petrus van Schendel (Terheijden, 1806 – Bruxelles, 1870),
Intérieur de cuisine, ca. 1835
Huile sur toile, 66,5 x 53,7 cm, Paris, Fondation Custodia

 

Une pièce désertée destinée par sa fonction au plus humble décor. Sobres couleurs – de l’ocre, du blanc, des bruns légers, un gris soutenu et un rose vieilli –, ustensiles sans lustre du quotidien – cuivre de la bassinoire et de l’écumoire, faïence verte de la passoire, grès du pot à sel. Au sol, les traces de la vie, une socquette rouge orpheline égarée par un enfant, le tapis tressé dont l’usure atteste du fréquent passage des habitants mais aussi de celui des jours. Provenant d’une fenêtre cachée à la vue du spectateur, la clarté du dehors, où doit régner un soleil légèrement voilé, réchauffe la palette des teintes où saillent particulièrement les dorés et les blonds ; elle anime la scène en apportant de la profondeur à l’enfilade des pièces rythmée par l’ouverture des portes annonçant la courbe de l’escalier dont on aperçoit les premières marches. Le regard s’arrête sur le robinet ouvert dont l’eau à la transparence exaltée et argentée par la lumière ruisselle généreusement, vive matérialisation de l’écoulement permanent du temps dans une scène de prime abord figée, avec sans doute une note de Vanité, l’impétuosité du flux, dont on entend presque le clapotis sur la pierre de l’évier, menaçant de vider rapidement la réserve.
Coutumier des scènes nocturnes éclairées à la bougie à la manière de Gerrit Dou ou de Godfried Schalcken, Petrus van Schendel s’écarte ici de la formule qui assura son succès dans l’Europe du XIXe siècle. Les intérieurs dont il s’inspire ne manquent pas dans la peinture hollandaise du Siècle d’or – il est difficile de ne pas songer ici à la représentation connue aujourd’hui sous le titre Les Pantoufles, peinte par Samuel van Hoogstraten vers le milieu du XVIIe siècle (Paris, Musée du Louvre), vide elle aussi de toute présence –, pas plus que les vues de cuisines ; il est, en revanche, fort peu fréquent qu’elles ne s’accompagnent d’aucune figure. L’absence autour de laquelle Van Schendel construit l’image, le sentiment de suspension, voire de vide, d’où naît son pouvoir de suggestion annoncent de façon frappante l’art de Vilhelm Hammershøi, tandis que sujet et palette s’inscrivent dans un héritage septentrional assumé, inventant un instant hors du temps dans un cadre familier, à peine troublé par ce que l’eau évoque de son caractère éphémère.

Robert Schumann demandait que l’on jouât « sehr innig » Des Abends, première de ses huit Fantasiestücke de 1837, soit avec beaucoup de ferveur et d’intimité, l’adjectif pouvant recouvrir ces deux champs sémantiques ; par son observation concentrée et affectueuse du quotidien, le tableau de Schendel ne se trouve-t-il pas également à la croisée de ces deux chemins ?

Robert Schumann (1810-1856), Fantasiestücke op.12 : Des Abends — Sehr innig zu spielen

Andreas Staier, piano Érard, Paris, 1837

Harmonia Mundi, 2014

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20 réponses à Comme l’eau qui coule

  1. Ce tableau silencieux est une petite merveille dans laquelle je me promène, ma tasse de thé à la main, résistant à la tentation de ramasser la socquette et de couper le robinet…
    Merci, Jean-Christophe, pour cette échappée.

    • Vous avez raison, Anne : ne dérangeons pas ce que le peintre a voulu abandonner à notre rêverie et faisons notre présence légère dans le silence qu’il nous offre.
      Merci pour votre mot et agréable dimanche.

  2. Merci beaucoup Jean Christophe pour ce beau texte et ce tableau très attachant dans sa nudité et son mystère. Merci aussi de me donner l’occasion d’écouter Schumann que j’aime beaucoup mais que j’ai un peu négligé durant ces dernières semaines.
    J’ai cru comprendre que vos textes publiés dans Wunderkammern avaient disparu. Une perte énorme pour tous ceux qui comme moi, n’ont pas pris la précaution d’en sauvegarder les plus précieux. Envisagez-vous d’en publier certains?

    • Lorsque ce tableau s’est présenté à moi, passé le ravissement, des bribes de phrases sont venues, puis d’autres plus constituées qui ont fini par s’agglomérer en un court texte. Il fallait bien ce Schumann au ton de confidence encore souligné par l’emploi d’un piano d’époque pour essayer de prolonger le (presque) silence de la scène.
      Wunderkammern est retourné au silence lui aussi, mais je conserve évidemment tous les textes publiés durant ses années d’activité; j’ignore en revanche aujourd’hui quel sera leur devenir.
      Soyez remercié pour votre mot, Pierre, et que votre dimanche soit bon.

  3. Bernard Gomez dit :

    merci Jean-Christophe pour la poésie qui se dégage du tableau et le choix du piano de Schumann qui lui sied si bien

    • J’ai trouvé que la combinaison fonctionnait plutôt bien, et je t’avoue ne pas être insensible à la sonorité de ce vénérable Érard sous les doigts de Staier.
      Merci pour ton mot !

  4. Maria de Lourdes Riobom dit :

    Votre musique et vos textes me manquaient! J’espère que vous les republierez parcequ’ils qui étaient souvent avec la musique, des petits bijoux du dimanche matin. Merci encore pour le post d’aujourd’hui avec cette magnifique peinture qui me dit tant dans sa simplicité et que je connaissais pas! Merci, encore une fois!

    • Je mentirais si je garantissais que les publications vont se poursuivre au-delà de celle-ci, mais je ne vous cache pas que j’ai quelques idées pour d’autres vignettes comme celle-ci.
      Je ne publie généralement que sur des œuvres que je fréquente depuis longtemps; ce tableau de découverte toute récente constitue une exception à la règle, mais comment passer à côté d’une œuvre pareille sans s’y arrêter ?
      Un grand merci pour votre message.

  5. Tiffen dit :

    Une pièce vide mais qui dit beaucoup de choses …
    Merci pour ce très beau tableau et pour Schumann (que je ne connais pas bien) , tu combles une de mes nombreuses lacunes, et de fort belle manière. Tu m’as donnée l’envie de l’écouter plus longuement.
    Merci aussi pour ce très bel article . Pour terminer, je ne te dirai qu’un mot : Encore !!
    Mon cher Jean-Christophe je te souhaite une paisible journée.
    Je t’embrasse bien fort

    • Tout à fait, ma chère Tiffen : ce vide, qui n’est qu’apparent, permet à d’autres sens de prendre place et d’entraîner le spectateur avec eux. Et Schumann, du bout des doigts, offre une jolie prolongation au tableau, du moins à mon avis.
      J’ignore, au moment où je te réponds, si « encore » il y aura, mais qui sait ?
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle suite de dimanche.
      Je t’embrasse bien fort.

  6. mireille Batut-d'Haussy dit :

    Dire l’effet d’écho intime retiré de cette publication,
    sa pulsation discrète qui relie fort les espaces et les temps,
    rattache à ce que l’on garde en soi comme sensations et sons
    de ce que l’on appelle -maison-
    les retrouver sous les doigts d’Andreas Staier, avec la ferveur qui, encore longtemps après murmure pour nous le sens au mot -familier-
    Emouvant cadeau, pour lequel -dire- est déjà trop. M.

    • J’avais songé au départ à intituler cette publication « Intérieurs » pour le faisceau de liens et de résonances intimes tissé de Van Schendel à Schumann et d’eux au lecteur-spectateur-auditeur, mais la référence yourcenarienne s’est imposée à moi de façon aussi limpide que l’eau qui jaillit de ce robinet laissé ouvert.
      Que la dimension d’offrande de ces quelques lignes ne vous ait pas échappé me touche; c’est une petite lanterne posée au bord du gris des jours, comme le soleil qui transfigure l’apparente banalité d’une humble cuisine.

  7. mireille Batut-d'Haussy dit :

    Quand les êtres et les choses deviennent des entités qui ne dépendent plus du temps pour exister, tant elles sont intériorisées et nous poussent de l’intérieur à les vivre au-delà de nous mêmes.
    Comment dire -merci- pour cette chose dont la puissante justesse nous étreint ?

    • Comment dire mieux que vous le faites combien le dialogue de l’image et de la musique peut nous transporter vers de nouveaux horizons ? L’intérieur peut parfois s’élargir aux couleurs de l’infini.
      Merci à vous !

  8. Marie dit :

    Et combien de personnes rêvent de vivre dans une cuisine vide – tous partis enfants compris – pour enfin retrouver une parcelle de vie déconfinée, un Schumann sans partage ?

    • Par les temps qui ne courent pas plus d’une heure par jour, sans doute beaucoup, mais qu’en sera-t-il lorsque les existences auront repris, comme l’eau, leur cours ? Souhaitons que certains robinets, aujourd’hui trop largement ouverts, voient réduit leur débit qui n’a rien de transparent, voire de potable.
      Merci pour ton mot.

  9. Beauxis dit :

    Quelle joie de vous entendre de nouveau, Jean-Christophe !
    Je ne connaissais pas encore ce très beau tableau bien que fréquentant depuis les années 70 l’Institut néerlandais puis la fondation Custodia…
    Et il fallait une grande intimité avec les oeuvres pour réunir G. F. , le piano Erard, Schumann et cette méditation sur le quotidien le plus dépouillé, voire abandonné.
    Quels événements ont-ils pu creuser cette soudaine absence dans la composition picturale et cette lointaine absence dans la composition musicale ?
    Les portes restent ouvertes pour le rêve, sombre ou lumineux.

    • Figurez-vous, Michèle, que je ne suis même pas certain que ce tableau fasse partie de ceux exposés à la Fondation Custodia que vous connaissez mieux et depuis plus longtemps que moi.
      Schumann se relevait d’une année difficile, et je peux donc comprendre qu’il en restait quelque chose; mais pour Van Schendel, c’est le plus complet mystère d’autant que cette toile détonne vraiment au regard du reste de sa production. A-t-il voulu fixer cet instant particulier pour sa portée personnelle ou simplement esthétique ? Difficile de répondre.
      Je vous remercie pour votre mot et votre bienvenue qui tous deux me font chaud au cœur.

  10. Michelle Didio dit :

    Humeur Hammershoi plutôt aujourd’hui. Je découvre avec plaisir votre publication dominicale. Merci, cher Jean-Christophe, pour la découverte de ce tableau que vous avez su faire revivre avec le talent qui vous est coutumier. Les notes de Schumann sont comme de vives gouttes d’eau qui s’écoulent avec bonheur sous les doigts du musicien Andreas Staïer que je ne me lasse pas d’écouter.
    Bonne semaine à vous.
    Bien amicalement.

    • J’avoue un penchant certain pour l’œuvre d’Hammershøi, chère Michelle, et découvrir un sentier nouveau y conduisant a été une heureuse surprise. Les notes de Schumann me semblent bien s’accorder à l’ambiance si particulière de ce tableau; la légèreté du piano d’époque touché par Andreas Staier n’y est sans doute pas étrangère.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite également une bonne semaine.
      Bien amicalement.

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