Gottfried Finger par The Harmonious Society of Tickle-Fiddle Gentlemen

Godfried Schalcken (Made, 1643 – La Haye, 1706),
Allégorie de la Fortune, années 1680
Huile sur toile, 34,9 x 27,9 cm, collection privée

 

Il n’avait pas prévu de reprendre la mer aussi tôt et ne voyait pas se rapprocher les côtes du continent sans un pincement au cœur. L’aventure anglaise durait depuis bientôt quinze ans ; il s’était imaginé qu’elle pût se prolonger encore et, pourquoi pas, se solder par une installation définitive sur cette Fairest Isle qu’avait si bien chanté son ami, le grand Henry. Il avait suffi de ce détestable « Prize Musick », il y a quelques semaines, pour que tout bascule ; non seulement le prix du meilleur compositeur londonien était allé à ce blanc-bec de John Weldon qui n’avait pas vingt ans, mais lui qui s’était, partition après partition, construit une déjà enviable réputation – ne le nommait-on pas « l’ingénieux Monsieur Finger » ? – avait été classé bon dernier, et ce ne sont pas les vingt guinées concédées en lot de consolation qui suffiraient à réparer son honneur de musicien. Maudissant cette année 1701, il avait fait jouer le 2 mai son semi-opéra The Virgin Prophetess tout en réglant ses affaires à la hâte, puis s’était embarqué sans retour. Il repensait aux obstacles qu’il lui avait fallu surmonter, à sa foi catholique qui lui avait coûté sa place au sein de la Chapelle royale lorsque Jacques II, auquel il avait dédié son premier recueil de sonates publié en 1688, avait été déposé à la fin de cette même année troublée. Il avait bien heureux, lui le musicien né dans la lointaine Olomouc, de croiser le chemin du noble Charles Montagu ; le comte était, comme lui, épris d’art italien ; il avait su gagner sa faveur et son soutien. Il n’avait néanmoins pas été facile de se faire un nom dans une capitale où le nom merveilleux de Purcell était sur toutes les lèvres ; le sien avait commencé à émerger de l’ombre à la faveur des concerts de York Buildings codirigés avec son camarade et coreligionnaire Draghi, mais il avait fallu que la mort effaçât avant l’heure de la scène celui que tous à présent saluaient comme l’Orphée d’Angleterre, dont il avait honoré la mémoire par une ode et en continuant à programmer ses œuvres, pour que les théâtres s’intéressent vraiment à ce Godfrey qu’il s’efforçait de devenir. Lincoln’s Inn Fields puis Drury Lane, The Mourning Bride, The Loves of Mars and Venus, Alexander the Great… que resterait-il de ces succès dans dix ou vingt ans ? Quelle importance, au fond. Ils continuaient à lui ouvrir les portes, telles celles de la résidence viennoise du diplomate et poète George Stepney, qui espérait son arrivée ; on ferait étape à Salzbourg, ce qui lui offrirait peut-être l’opportunité d’aller saluer le Kapellmeister Biber auprès duquel il avait tant appris. Vienne n’était de toute façon qu’une étape, et les contacts noués avec la cour de la reine de Prusse semblaient prometteurs. Berlin, disait-on, savait sourire aux audacieux.

La Fortune est une déesse capricieuse. Le séjour londonien qu’effectua Godfried Schalcken d’environ 1692 à juin 1698 ne lui apporta pas toutes les satisfactions que sa renommée dans les Provinces-Unies lui laissaient espérer. Cet élève de Gerrit Dou, également très marqué par Frans van Mieris, était considéré comme un des meilleurs fijnschilders de sa génération ; peintre de la méticulosité, plus sensible à la manière française au fil de son évolution, il était loué pour ses talents de portraitiste, auxquels les Anglais semblent cependant avoir préféré ceux d’un autre étranger, le lubeckois Gottfried (Godfrey) Kneller, installé à Londres en 1676 et anobli en 1692, mais aussi pour ses kaarslichtjes, scènes nocturnes à l’atmosphère transfigurée par la lumière artificielle des bougies et flambeaux (comme chez Georges de La Tour), qui lui valurent de prestigieux patronages, dont ceux du roi Guillaume III ou, à la fin de sa carrière, de l’Électeur palatin. On retrouve cette source lumineuse dans l’Allégorie de la Fortune peinte dans les années 1680 alors que la carrière de Schalcken était en plein essor. On a pu l’appeler aussi Vanité, à cause des bulles de savon symbolisant volontiers l’Homo bulla cher à Goltzius, mais elles peuvent tout aussi bien évoquer la mutacion de Fortune, pour emprunter à Christine de Pizan. La figure est ailée pour mieux indiquer son origine céleste mais aussi son insaisissabilité et son caprice à se poser là où elle le souhaite ; elle dégage un charme certain avec son regard clair de franche invite mêlée d’une pointe de défi, son sourire enjôleur, sa chemise qui, en glissant, a découvert son épaule, le riche diadème dont s’orne sa chevelure ; une des roses qui y est piquée est en pleine fleur, l’autre déjà fanée : cette beauté qui, dans sa piquante jeunesse, tente de faire oublier ses épines n’est que passagère. On est frappé par le dynamisme qui se dégage de sa posture mais, à y regarder de plus près, on s’aperçoit qu’elle est menacée par l’instabilité inhérente à sa nature : l’appui sur un globe terrestre mobile en est un indice. Derrière elle, un navire affronte des flots tumultueux sous un ciel de tempête — fortune de mer. Il est enfin tout à possible que Schalcken, en faisant apparaître lisiblement le mot « Hispanis » sur la sphère terrestre ait souhaité, en corrélation avec la représentation du bateau, faire allusion au déclin du commerce des Espagnes ; mais sans doute l’avertissement de Fortune s’adresse-t-il plutôt à tous les empires.

La musique de Finger est un creuset dans lequel se mêlent l’Italie pour son charme mélodique et sa brillance, la France pour la solennité mais aussi la danse, et évidemment l’Angleterre avec le souvenir du consort ainsi que la grâce et du sens du mot purcelliens ; il s’y ajoute une évidente saveur d’Europe centrale qui explose au palais avec l’usage des cuivres, soutenus ou non par les timbales, et de la polychoralité. Robert Rawson, un des plus éminents spécialistes du compositeur, déploie en compagnie de sa bien nommée Harmonious Society of Tickle-Fiddle Gentlemen une mappemonde aux couleurs tantôt éclatantes, tantôt plus tendres, mais toujours diablement séduisantes. L’ensemble et son chef ont fait le choix avisé et historiquement plausible d’une pâte sonore opulente, d’ailleurs fort bien restituée par la captation généreuse de Rainer Arndt, afin de rendre justice à chaque nuance de l’écriture de Finger, de la puissance rutilante des chœurs instrumentaux aux plus subtils alliages de teintes engendrés par les dialogues entre pupitres, mais aussi, grâce au concours de quelques chanteurs engagés (Emily Atkinson, Ciara Hendrick, David Lee, Jon Williams), en offrant deux belles évocations de son travail pour la scène. Cette anthologie intelligemment conçue, défendue avec cœur et conviction – qu’il est bon d’écouter des musiciens qui croient à ce point en ce qu’ils font – gagne à tous les coups : son enthousiasme est aussi contagieux que la maîtrise de son propos et de ses moyens est totale ; les musiciens ont pris tout le temps de mûrir leur projet et y ont gagné liberté, volubilité et clarté. Les lignes tombent comme les plis d’un costume impeccablement coupé, la pulsation ne s’étiole ni ne s’affole, l’allure est franche, dégagée, avec un singulier mélange de hardiesse et de nostalgie on ne peut plus prenant. Si vous vous intéressez à la musique de l’Angleterre du dernier quart du XVIIe siècle ou si vous désirez simplement sortir des sentiers battus en découvrant un compositeur et des interprètes talentueux, ce disque, le plus varié et le plus convaincant consacré à ce jour à Gottfried Finger, est fait pour vous.

Gottfried Finger (c.1655-1730), Music for European Courts and Concerts : sonates, chaconnes, concerto, fantaisie, musique de scène et airs d’opéra

The Harmonious Society of Tickle-Fiddle Gentlemen
Robert Rawson, viole de gambe, contrebasse & direction

1 CD [66’47] Ramée RAM 1802

Extraits choisis :

1. Sonata a tre chori en ut majeur

2. Concerto à 6 en fa majeur : Aria (adagio)

3. Sonata 9 en sol mineur

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6 réponses à Gottfried Finger par The Harmonious Society of Tickle-Fiddle Gentlemen

  1. tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    Encore une bien belle et intéressante chronique. Merci pour cette découverte, j’avoue avoir pris beaucoup de plaisir à écouter ces trois extraits. Merci également pour le très très beau tableau.
    Je te souhaite une douce et paisible soirée.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      N’est-ce pas que cette musique mérite mieux que l’oubli ? Je suis ravi qu’il t’ait plu. Quant au tableau, son sujet est assez atypique dans la production du peintre mais le résultat est enchanteur.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

  2. elena andreyev dit :

    Je me réjouis de l’écouter…
    Nous avons enregistré quelques « airs anglois » de Finger (dont je rêve de faire un beau concert à St Jean-du-doigt…) dans notre cd qui sortira au printemps… Hâte de les partager avec vous !
    Amitié
    Elena

    • Le fameux disque dont je guette la parution, persuadé qu’il sera magnifique — j’espère que l’éditeur aura soigné la présentation.
      Je vous remercie d’être venue jusqu’ici, j’en suis sincèrement touché.
      Amitiés,
      Jean-Christophe

  3. Marie dit :

    Un disque fait pour moi … serait-ce ma fortune ? celui-ci me convient bien et je vous en remercie

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