Beethoven et Reicha par Le Concert de la Loge

Nicolas Antoine Taunay (Paris, 1755 – 1830),
Une Salle de billard, après 1810
Huile sur bois, 16,2 x 21,9 cm, New York, Metropolitan Museum

 

Il suffit de pousser la porte de la salle baignée de soleil pour se trouver plongé dans une ambiance à la fois animée et concentrée. Autour de la table habillée de vert, les conversations vont bon train ; on discute du coup à suivre, de la stratégie à oser ; les plus jeunes se tournent vers les aînés pour recueillir leur avis, profiter de leur expérience ; l’homme au manteau rouge a le regard perçant et persuasif du pratiquant aguerri et le jeune élégant qui l’écoute semble presque s’effrayer de son autorité. Le drapé à l’antique de l’habit des deux hommes se tenant près des fenêtres fait songer à quelque figure échappée d’un tableau de Vien ou de Poussin ; près de la colonne de gauche, un autre duo semble absorbé par son échange ; on croirait deux promeneurs d’autrefois déambulant près d’un portique, comme chez Le Lorrain. Non loin, le discours semble plus animé; quelle invraisemblable martingale l’homme au chapeau, debout et de dos, est-il en train de dévoiler ? Derrière l’huis entrebâillé, les conseils s’échangent plus posément ; l’homme qui les prodigue est coiffé, signe distinctif des guides dans cette salle où l’on apprend autant que l’on s’amuse ; on lui présente une boule tandis qu’il s’exprime ; sans doute finira-t-il par accorder un peu d’attention au solliciteur. La présence la plus mystérieuse de cette scène où dialoguent hier et aujourd’hui dans un subtil jeu de résonances est sans nul doute celle de l’homme assis à l’avant-plan de l’image, dos tourné au spectateur et par là-même point d’entrée dans le tableau. Arbitre ou maître, le peintre l’a mis en valeur par sa position décentrée et la façon dont la lumière dessine son corps et souligne les couleurs de son habit et de son siège ; on l’imagine silencieux, à la fois attentif à ce qui se déroule et perdu dans ses pensées, tel le pâtre d’un curieux cheptel citadin dont le chien n’a certes rien des molosses qui gardent les troupeaux. Au-dessus de la porte, une Victoire ailée tient une bourse, rappelant que la fortune sourit aux audacieux mais aussi, dans l’hypothèse où il s’agirait bien ici d’une leçon de billard, à ceux qui ont su lui préparer un terrain favorable.

Audacieux, Beethoven l’était sans contredit, et il n’hésita pas à présenter son Septuor pour violon, alto, violoncelle, contrebasse, clarinette, cor et basson, créé le 2 avril 1800 à l’occasion du premier concert viennois à son bénéfice comme « sa Création » en référence à l’oratorio de son professeur, Joseph Haydn, avec lequel ses rapports s’étaient sensiblement dégradés. L’œuvre rencontra un succès dont la pérennité finit par agacer son auteur qui, revenu de son enthousiasme initial, estimait qu’il avait écrit depuis des partitions autrement plus substantielles ; elle n’en servit pas moins de modèle à l’Octuor de Schubert – pour ne citer que la plus célèbre de ses répliques – quelque vingt-cinq ans plus tard. Avec son organisation formelle proche de celle du divertimento, le Septuor demeure ancré dans une esthétique classique redevable à ses grands prédécesseurs, Mozart et Haydn, mais Beethoven y atteint, dans un mouvement tel que l’Adagio cantabile mais également dans le Tema con variazioni, exercice souvent plus stéréotypé, une densité d’expression toute personnelle ; il est de surcroît patent que les ambitions du jeune compositeur, tout en s’en tenant à des effectifs chambristes, cherchent à dépasser ce cadre : en choisissant de faire précéder l’Allegro con brio liminaire et le Presto conclusif par une introduction lente, mais aussi en densifiant la pâte sonore par des tenues des vents en appui des cordes, il regarde sans ambiguïté vers un type d’écriture plus orchestral.
Avec Reicha, le mot de symphonie est lâché. Les deux musiciens s’étaient côtoyés durant leur adolescence au sein de l’orchestre du théâtre de Bonn ; Anton finit par choisir de s’établir à Paris pour y faire une carrière de compositeur, avec un intérêt marqué pour les instruments à vent, mais aussi de pédagogue renommé. Données pour perdues jusqu’à une date récente, ses trois Grandes Symphonies de salon expriment jusque dans leur titre l’ambivalence entre le cénacle choisi et la salle de concert. En ré majeur, la première, écrite en 1825 (les deux autres sont de 1827), offre la classique coupe quadripartite et un solennel Adagio en exorde de son mouvement initial d’une humeur, lui, plus souriante comme, au demeurant, le reste d’une partition qui, en dépit des modulations en mineur de son Finale joue la carte du pittoresque et de la couleur plutôt que celle du sensible, à la manière des scènes de genre contemporaines de Taunay ou de Boilly. Le curieux notera l’étonnante proximité d’un des thèmes du deuxième mouvement avec l’Adagio de la Symphonie Hob.I.99 de Haydn, figure décidément tutélaire comme l’insaisissable personnage assis, de dos, dans la lumière de la Salle de billard.

Jusqu’à présent, le Concert de la Loge était un orchestre remarqué pour son intelligente intégrale en cours des Symphonies parisiennes. Avec ce disque, Julien Chauvin et ses amis nous montrent qu’ils ont plus d’une corde à leur arc (olympique, forcément) en abordant un répertoire où on ne les attendait pas. Le résultat est heureux et convaincant, offrant un moment de musique en tout point généreux. Les musiciens déploient des trésors d’énergie et de complicité pour rendre justice à Beethoven et Reicha, et s’ils ne parviennent pas toujours à sauver l’œuvre du Parisien d’adoption de quelques facilités, celle de son camarade viennois affiche en revanche une ligne et un galbe superbes. Maîtres de leurs moyens, les interprètes mettent la saveur et la couleur des instruments anciens, utilisés sans dogmatisme ni raideur, au service de l’expression. On goûte la finesse dans la recherche des nuances, la délicatesse gourmande comme la subtile astringence des timbres, le rebond sans manière, l’énergie sans brusquerie. L’équilibre entre les effectifs chambristes et les ambitions orchestrales s’établit avec naturel, sans qu’aucune des parties ne donne le sentiment de se contraindre ou de se surexposer ; tous prennent le temps de dialoguer, de sourire, de chanter. Bien servie par la prise de son chaleureuse de Maximilien Ciup, cette réalisation conjuguant plaisir de la découverte (la Grande Symphonie de salon est une première au disque) et joyeuses retrouvailles constitue une jolie façon d’aborder l’année Beethoven sans oublier pour autant ses contemporains demeurés dans son ombre.

Anton Reicha (1770-1836), Grande Symphonie de salon n°1 en ré majeur pour neuf instruments, Ludwig van Beethoven (1770-1827), Septuor pour violon, alto, violoncelle, contrebasse, clarinette, cor et basson en mi bémol majeur op.20

Le Concert de la Loge :
Julien Chauvin, violon
Anne Camillo, violon (Reicha), Pierre-Éric Nimylowycz, alto, Jérôme Huille, violoncelle, Michele Zeoli, contrebasse, Antoine Torunczyk, hautbois (Reicha), Toni Salar Verdù, clarinettes, Javier Zafra, basson, Nicolas Chedmail, cor

1 CD [durée : 74’48] Aparté AP211

Extraits choisis :

1. Beethoven, Septuor op.20 : [II] Adagio cantabile

2. Reicha, Grande Symphonie de salon n°1 : [IV] Finale. Allegro vivace

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4 réponses à Beethoven et Reicha par Le Concert de la Loge

  1. Marc Dumont dit :

    Merci cher Jean-Christophe pour ce premier moment de l’année en votre compagnie – et celle de ces formidables interprètes. Je partage totalement vos remarques et votre enthousiasme.
    Ils savent créer un climat, retenir le temps, faire vivre et crépiter les notes.
    De Reicha, je connaisssais les symphonies enregistrées par Jan Caeyers, il y a déjà plus de vingt ans. C’était une vraie découverte à l’époque. Sans parler des quintettes que nous offrait Anner Bylsma et ses complices au début des années 90. Ou de la « Lenore », étonnant mélodrame dénonçant la guerre et la foi, sorte de « Jeune fille et la mort » désespérée version « Reine des Aulnes ». Beethoven admirait l’oeuvre… censurée à Vienne au début du XIXè siècle.
    Julien Chauvin a eu la bonne idée de réunir les deux compositeurs. Ce sont ses rapprochements qui font le sel de ses enregistrements et ajoutent toujours au plaisir renouvelé de l’écoute.
    Merci aussi, Jean-Christophe, pour le superbe tableau de Taunay.
    Avec tous mes voeux les plus amicaux pour cette année 2020 qui aura sans doute grand besoin de musiques et de voyages imaginaires aussi passionnants !

    • Après mes traditionnels vœux, il était naturel de revenir à la musique, cher Marc, et quoi de mieux que cette réalisation qui nous permet d’entrer de plain-pied dans l’année Beethoven ?
      On s’est peu penché sur la musique de Reicha en utilisant des instruments anciens, ce qui est fort dommage et donne encore plus de prix à cet enregistrement. Je n’oublie naturellement pas la contribution d’Anner Bylsma et de L’Archibudelli dans les Quintettes pour le violoncelle principal avec quatuor à cordes et irai écouter la Lénore que vous suggérez.
      Grand merci pour votre ample commentaire et pour vos vœux; les miens vous accompagnent pour cette année qui a bien mal débuté et s’annonce tumultueuse.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    Et bien voici une bien jolie façon de commencer l’année.
    Je suis comme toi, je ne peux m’empêcher d’associer le nom Olympique au Concert de la Loge.
    Des extraits généreux, que je découvre avec ravissement. (Qui me réconcilie un peu avec le cor 😉 )
    Merci, pour cette belle chronique enrichissante et ce merveilleux tableau, qui sont en parfaite harmonie.
    Bel après midi à toi que j’embrasse bien fort. .

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Je voulais que cette première chronique de l’année fût légère tout en ouvrant quelques perspectives sur les mois qui viennent : ce disque s’est donc doublement imposé et je suis content que les aperçus que j’en donne aient su te séduire.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite bonnes journée et semaine.
      Je t’embrasse bien fort.

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