Muti magistri

« Je ne vous regarde donc pas, mon très cher frère, dans un état moins avantageux à votre perfection que celui de votre solitude. Au contraire, je vois en votre emploi une obligation de pratiquer ce que dit saint Paul, usant du monde comme n’en usant point, ce qui demande une générosité vraiment chrétienne, qui ne s’enfuit pas du monde, mais plutôt fait fuir le monde de soi. »

Agnès Arnauld à son frère Robert Arnauld d’Andilly, 29 novembre 1634

Caspar David Friedrich (Greifswald, 1774 – Dresde, 1840),
Vue de la fenêtre droite de l’atelier de l’artiste, ca. 1805-1806
Sépia sur papier, 31,2 x 23,7 cm, Vienne, Musée du Belvédère

 

Chère Lucia, cher Lucius,

Il m’est toujours agréable de sacrifier à la tradition en vous adressant mes vœux en ce premier jour de l’année et je vous remercie tous deux ne pas oublier non plus celui qui s’honore d’être votre ami.

Quelle étrange période se referme sans d’ailleurs vraiment se clore, du moins en France, sur une tenace impression de confusion dont il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’elle continuera à donner le ton des semaines à venir ; tant et tant de gens tirent avantage à souffler sur les braises qu’ils ne se priveront pas du plaisir de les raviver. Il faut nous faire une raison, nous vivons au temps des braillards, où tous ceux qui prônent discrétion, nuance et mesure sont tenus pour débiles, comme si ces qualités ne pouvaient aller de pair avec la plus ferme détermination. Elles n’ont certes pas cours aux yeux des agioteurs de l’imprécation qui partout tiennent collège ; à certains j’attribuerais volontiers la chaire de Renart, non seulement pour leur facilité à glapir à la moindre occasion, de préférence charognarde, mais aussi pour leur propension à détourner la réalité afin de la faire concorder avec leurs obsessions quelquefois délirantes ; certains ont dans la bouche de si gros morceaux de peuple qu’ils s’en étoufferaient si leurs rancœurs recuites ne les conduisaient pas déjà au bord d’une rubiconde et quasi permanente suffocation. Quelle que soit leur couleur, ces populistes congestionnés sont drôles à observer, et j’entends déjà les cris d’orfraie de ceux qui, sur l’autre bord, s’imaginent des lendemains rouges ou roses et verront bientôt les urnes vomir un bleu aux inquiétants reflets métalliques ; ils nieront bien entendu y être pour quelque chose, eux si fins ausculteurs autoproclamés d’un peuple dont ils vivent pourtant aussi loin de la réalité que ceux qu’ils vilipendent d’en être déconnectés ; les goupils qui, sous le masque, préparent déjà l’avènement du pire n’ont pas fini de faire bombance. Maints exemples tout autour de nous devraient nous faire réfléchir, mais qu’attendre au fond d’une société adonnée à un commerce éhonté de soi-même, qui ne peut pas plus retenir qu’une vesse d’exhiber ses vacances ou ses repas et ne conçoit presque plus de photographier un lieu sans y incruster son importune trogne, de ces bataillons de zombies au regard fixé sur leur écran qui semblent réfléchir mais auxquels il suffit de lever les yeux pour que l’on s’aperçoive qu’ils ne sont que les jouets d’un hypnotisme torve : c’est l’air du binaire, l’ère du crétin digital qui se croit augmenté quand chaque application qu’il télécharge l’éparpille et le diminue.

Cette année, le monde a flambé. Nous ne sommes sans doute qu’au début d’un incendie dont seule une minorité se préoccupe réellement, je veux dire au point de changer durablement ses habitudes. Elles sont belles à entendre les prétendues prises de conscience de l’urgence écologique des bouffeurs de Nutella, des coureurs d’aéroport ou des dopés du gadget électronique qui changent de téléphone tous les ans ; y prêter foi revient à peu près à se mettre à l’écoute des leçons de vertu d’une prostituée. Quant à se dédouaner par d’illusoires compensations carbone, ce ne sont qu’indulgences modernes cachetées du sceau de l’argent-roi qui ne sauveront personne de l’enfer climatique. Et il y eut Notre-Dame de Paris, bien entendu, sauvée justement par des pompiers aussi discrets qu’efficaces – les mêmes sur lesquels des raclures lancent projectiles et menaces – et malheureusement devenue le hochet du clergé et du politique, tous deux avides de repolir leur image dans ses cendres encore tièdes. Avez-vous appris que l’on en avait récemment chassé Sylvain Dieudonné qui y assurait la pratique du chant médiéval, dont le répertoire qui assura un rayonnement européen à la cathédrale dès le XIIe siècle ? Quel degré d’aveuglement et d’ignorance faut-il atteindre pour renier à ce point ses racines ? Une pétition circule que je vous invite à signer comme je l’ai fait.

Vous m’avez demandé, comme toujours, de vous choisir un peu de musique pour accompagner ces lignes. J’ai pensé que pour faire pièce aux forts en gueule, l’élévation du modeste mais tenace Bruckner serait bienvenue, et c’est aussi une occasion de rendre hommage au violoncelliste Anner Bylsma et au producteur Wolf Erichson, morts tous deux en 2019 ; je n’oublie pas Paul Badura-Skoda, Jörg Demus et Robert Kohnen : je leur dois tant. Je joins à cet Adagio une des fenêtres ouvertes de l’atelier de mon cher Friedrich, si sensible à la Nature qu’il en fit la poutre maîtresse de toute son œuvre ; ce regard attentif et émerveillé – émerveillé parce qu’attentif – sur le monde sera ma carte de vœux. J’ai fait de ma maison que rien ne distingue des autres une sorte de refuge pour accueillir ce que je peux sauver pendant qu’il est encore temps de le faire, livres ou disques, ces maîtres muets regardés comme de peu de prix par les temps qui éructent ; je tenterai, cette année encore, de partager avec vous ces modestes trésors.

Je vous souhaite une belle année. Demeurez fidèles à la lumière qui forge vos prénoms ; nous en aurons tous besoin pour trouver notre chemin au milieu des abîmes qui s’ouvrent de toutes parts autour de nous.

Accompagnement musical :

Anton Bruckner (1824-1896), Quintette à cordes en fa majeur : Adagio

L’Archibudelli:
Vera Beths, violon I & Lisa Rautenberg, violon II
Jürgen Kussmaul, alto I & Guus Jeukendrup, alto II
Anner Bylsma, violoncelle

Quintette, Intermezzo, Rondo, Quatuor. 1 CD Sony « Vivarte » SK 66251

 

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18 réponses à Muti magistri

  1. Zacharie dit :

    Mon petit nom de Zacharie résonne du zachor dont il provient : souviens-toi. Quand on regarde autour de soi, il semble que la mémoire fasse défaut. Au lieu d’agir par réflexion, notre monde agit par impulsions. Œuvrons donc que notre lumière se nourrisse de notre mémoire et contribue à garder sa lumière au monde.
    Je rejoins Jean-Christophe pour présenter mes vœux à tous ceux qui les liront ici.

    • Des impulsions et des injonction mais si peu de réflexion. Je suis évidemment d’accord pour remettre la mémoire au centre de tout : c’est parce qu’elle la perd trop souvent que notre société est une proie facile pour les obscurantismes de toute sorte.
      Souhaitons que la lumière finisse par l’emporter.
      Merci et belle année, cher Zacharie.

  2. Quoi de plus beau pour débuter l’année que ce très beau mouvement lent du quintette en fa de Bruckner. Il m’a semblé que parmi les quintettes romantiques pour deux altos qui suivirent ceux de Mozart, le plus accompli était peut-être celui de Bruckner. L’audition de cette merveilleuse interprétation que je ne connaissais pas, me conforte dans cette opinion. Merci Jean Christophe pour ce billet que j’approuve en totalité. Meilleurs voeux à vous aussi.

    • Ce disque de L’Archibudelli, aujourd’hui trop oublié, est un bijou et je promets de belles et durables joies à qui se plongera dans la discographie de cet ensemble dont Anner Bylsma et Vera Beths étaient l’âme. J’aurai passé cette première journée de l’année essentiellement avec ces magnifiques musiciens et leurs amis.
      Puisse votre année être d’accomplissement, Pierre; je vous remercie pour vos vœux et les miens vous accompagnent.

  3. Tiffen dit :

    Mon cher Jean-Christophe, tout est dit et bien dit . Tu me connais un peu pour savoir que je suis en accord avec ce que tu notes ici.
    Cette musique fait résonner, un peu plus intensément ce que tu écris. 14:17, d’émotion.
    Je te remercie.
    Je t’embrasse bien fort

    • Nous sommes quelques-uns à partager les mêmes préoccupations, ma chère Tiffen, et ce qui est à présent à souhaiter est que nous soyons de plus en plus nombreux afin de sauver ce qui peut encore l’être.
      Tu te doutes que je n’ai pas choisi cette musique au hasard; pour moi, elle dit beaucoup et se glisse entre les mots comme un mortier pour faire tenir l’ensemble.
      Je te remercie et te souhaite une heureuse année.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Roland Koch dit :

    Cher Jean-Christophe,

    Merci de m’inciter à ce voyage de Port Royal à Dresde.
    Nous partageons, je crois, une vue similaire sur l’actualité. Les gadgets électroniques que vous aimez si peu m’ont permis plus d’une fois, employés à bon escient, de faciliter ma vie. Si seulement je pensais plus souvent à recharger leur batterie…
    Ce n’est pas souvent que je signe une pétition, fût-elle électronique, c’est chose faite.

    Maintenant, Bruckner.
    J’ai essayé, vraiment.
    Caspar David, par contre. Vous imaginez que je ne m’en suis pas tenu à cette vue de sa fenêtre, bien que j’aie passé de longs moments aux détails.
    Das Grosse Gehege de la couverture du disque m’a envoyé patauger dans ce marécage du bord de l’Elbe avec cette convergence du ciel et de l’eau ne faisant qu’un; avec tout juste cette embarcation rappelant qu’on est bien sur terre parmi tant d’eau. J’en ai fait mon fond d’écran, merci.
    Je nous souhaite à tous de trouver un peu de recul dans ces temps tumultueux.

    roland

    • Cher Roland,
      Le voyage proposé aujourd’hui était assez vaste et dans le temps, et dans l’espace; je ne suis pas surpris que son volet brucknerien – de la musique de chambre, déjà… – vous ait laissé à quai (et l’extrait était copieux, pour tout arranger).
      Pour ce qui est des gadgets électroniques, ce que je n’aime pas, c’est ce que les gens en font ou ce qu’ils font des gens, car on se demande de plus en plus dans quel sens va la dynamique. Ceci posé, il en existe évidemment un usage raisonnable et raisonné dont on peut déplorer qu’il ne soit pas dominant.
      Caspar David Friedrich est un de mes peintres préférés, toutes époques confondues; la découverte d’une de ses œuvres (paradoxalement pas le célèbre Voyageur), il y a déjà bien des années, m’avait mis dans un tel état que j’ai cherché à en savoir plus, et de toile en dessin, je ne suis plus sorti de son univers où je me sens à l’aise — je l’associe généralement plus volontiers à Schubert voire à Schumann. Qu’il vous accompagne un peu plus à présent me donne une raison supplémentaire de l’aimer.
      Je vais continuer à cultiver attention et recul cette année à laquelle je serais reconnaissant de vous préserver autant que faire se peut.
      Amicales pensées.

  5. Belle et douce année, cher Jean-Christophe, même si beauté et douceur ne semblent pas spontanément se présenter au rendez-vous des jours qui viennent. Il va falloir les débusquer… Alors je vous souhaite également courage et espérance, sans laquelle nous céderions à ces repoussants démons que sont le désespoir et le cynisme.

    Marchez dans la beauté, et venez de temps en temps en partager quelques bribes avec nous.

    Bien à vous,

    ANNE

    • Je suis persuadé tout comme vous, chère Anne, qu’il va falloir patience et ténacité pour trouver des paillettes d’or au fond de la batée de 2020 dont les premières semaines s’annoncent déjà braillardes à souhait. J’y vois une limpide incitation à ne rien céder à la grogne ou au pessimisme, à poursuivre le chemin en s’arrêtant à ce qui élève et en abandonnant le reste — je m’y efforcerai.
      Je vous remercie pour vos vœux et vous souhaite le meilleur pour cette nouvelle année.
      Bien à vous.

  6. Milena Hernandez dit :

    Cher Jean-Christophe, la gravité de votre propos, auquel j’adhère, ne m’empêche pas d’espérer pour vous et pour nous tous, vos lecteurs, de beaux moments de musique en cette année qui ouvre une nouvelle décennie. Je vous souhaite de découvrir des talents que vous savez si bien nous faire partager, mais aussi de profiter des bons moments que vous offre la vie même s’ils semblent parfois à contre-courant, car vous êtes loin d’être seul ! Recevez mes vœux de bonheur personnel, de bonne santé, de plaisirs simples et de projets fous. Et soyez assuré de ma gratitude et de mon amitié. Milena

    • Chère Milena,
      La gravité du propos à un moment censément festif a pu sembler déplacé à quelques-uns mais il me semble, pour ma part, que l’on mesure encore plus pleinement ce qui nous élève en mesurant ce qui grouille à nos basques, et tout constat de noirceur n’est intéressant que s’il est contrebalancé par l’espoir. Plus que jamais, mon but est donc de demeurer aussi attentif que possible aux accomplissements et aux promesses; aller contre le courant ne m’effraie pas si la cause est belle.
      Je vous remercie pour vos vœux et en forme à votre endroit de très sincères et chaleureux pour une année pleine de découvertes et de satisfactions.
      Avec mon amitié,
      Jean-Christophe

  7. Catherine D dit :

    Merci ! Belle année à toi. Oublions tout ce qui est moche..

  8. Michelle Didio dit :

    Merci pour les duos musique/peinture que vous avez si subtilement choisis tout au long de l’année ; ce dernier me parle vraiment.
    Je vous souhaite à mon tour, cher Jean-Christophe, une année lumineuse loin des tourments du monde.
    Bien amicalement.

    • J’ai tenté de faire en sorte que les deux se répondent au mieux, chère Michelle, mais vous connaissez à présent ma façon de procéder.
      Je ne pense pas que l’on puisse vivre complètement à l’écart des tourments du monde mais les considérer avec distance me semble indispensable — la citation en exergue va dans ce sens; le reste est ensuite affaire de convictions.
      Je vous remercie pour vos vœux et vous adresse les miens pour un 2020 agréable et serein.
      Bien amicalement.

  9. Michele dit :

    Une belle chose par jour, nuage, oiseau, note de musique, oeuvre d’art, sourire, regard échangé avec sincérité …pour supporter et survivre dans le pire.
    Pas de pessimisme qui limiterait l’énergie et la joie…
    C’est tout ce que je vous souhaite !
    Merci pour toutes les paes du blog !

    • Oui, au moins une, mais j’ai de la chance, c’est souvent plus. Je crois avoir dépassé aujourd’hui le stade du pessimisme, en ce que je ne perds plus mon temps avec lui : l’énergie est tellement mieux employée à avancer; ça n’empêche nullement la lucidité, bien entendu.
      Je vous remercie pour votre joli souhait et vous adresse mes vœux les plus sincères pour 2020.

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