Motets à voix seule de Natale Monferrato par Paulin Bündgen et l’Ensemble Céladon

Carlo Dolci (Florence, 1616 – 1686),
Le Christ enfant avec une couronne de fleurs, 1663
Huile sur toile, 103 x 71 cm, Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza

 

Les grandes figures de Monteverdi et de Cavalli écrasent tant le paysage de la vie musicale vénitienne au XVIIe siècle qu’il faut à l’œil un long temps d’accommodation pour distinguer les figures qui se pressent dans la pénombre qu’elles projettent. Celle de Natale Monferrato qui, baptisé en l’église San Paolo le 5 mai 1610, fit toute sa carrière au sein de différentes institutions de la Sérénissime, nous est aujourd’hui rendue à l’occasion du premier enregistrement monographique consacré à son œuvre.
Fils d’un doreur, le jeune garçon, destiné à une carrière ecclésiastique, entra au séminaire en qualité de novice, reçut la première tonsure en 1623 et fut ordonné prêtre attaché à la paroisse de San Bartolomeo en 1634. S’agissant de sa formation musicale, on en est réduit à des conjectures ; il est néanmoins fort probable qu’il put suivre l’enseignement d’une autre figure injustement négligée, Alessandro Grandi (je signale à ce propos la belle anthologie que lui a récemment consacré l’Accademia d’Arcadia chez Arcana, sous le titre de Celesti Fiori), maître de chant au Séminaire grégorien de 1618 à 1626, sans compter l’influence du maître de chapelle de Saint-Marc, Claudio Monteverdi, et de son successeur, Giovanni Rovetta. Nommé chanteur de la basilique en février 1639, Monferrato y fit l’intégralité d’une carrière jalonnée de déceptions, comme son échec, à deux reprises face à Cavalli, dans l’obtention du poste de second organiste puis de celui laissé vacant par la mort de Rovetta en 1668, mais aussi de satisfactions : désigné vice-maître de chapelle en 1647, année de publication de son premier recueil (Salmi concertati (…) con violini & senza), il finit par obtenir le tant convoité siège de maître de chapelle en 1676 qu’il conserva jusqu’à sa mort, le 13 avril 1685. Sa réputation musicale avait été rapidement si bien établie que d’autres institutions n’avaient pas hésité à faire appel à lui ; la Scuola di Santa Caterina di Sienna lui commanda une messe et des vêpres en 1642, et il prit la même année la direction, pour presque trente-cinq ans, du chœur des pensionnaires de l’Ospedale dei Mendicanti. Actif sur plusieurs fronts à la fois, Monferrato se fit éditeur à la fin de sa vie ; la maison qu’il finança en grande partie à partir du printemps 1676 assura une large diffusion de ses œuvres.

Telle qu’elle apparaît dans son Troisième Livre de motets à voix seule dont la publication, en 1666, se rattache sans doute à son activité aux Mendicanti, la manière de Monferrato apparaît traversée de traits profanes témoignant de contacts prolongés avec le monde de l’opéra — quoi de moins surprenant lorsque votre supérieur se nomme Cavalli ? Le traitement de la voix, virtuose et expressif, l’utilisation d’effets, la succession de sections contrastantes (avec parfois une alternance d’airs et de récitatifs anticipant la forme de la cantate, comme dans Convenite terrigenæ) au sein de chaque motet, se ressentent d’une expérience lyrique sinon de praticien – la production de Monferrato est exclusivement sacrée –, du moins d’auditeur et de connaisseur. Mais ce qui ne cesse d’étonner est la capacité du compositeur à dessiner des mélodies d’une grande fluidité, dont les harmonies limpides se mémorisent avec aisance et mettent en valeur le texte (Jubilate Deo, Vigila mortalis) ; en dépit d’une proximité avec la sphère séculière qui n’aurait pas manqué de faire sourciller quelques rigoristes, ne se pliait-il pas ici avec exactitude aux prescriptions de la Contre-Réforme ?

Quoiqu’il restât fermement attaché à sa ville de Florence, Carlo Dolci n’en avait pas moins du succès sur d’autres rives que celles de l’Arno. Ses tableaux religieux, en particulier, étaient fort prisés et c’est pour Venise qu’il réalisa son Christ enfant avec une couronne de fleurs dont le nombre de copies atteste de la faveur. Le peintre reprend ici une tradition picturale documentée dès le XVIe siècle consistant à représenter, en un saisissant raccourci temporel, Jésus à l’âge de garçonnet avec des objets évoquant la Passion, soit directement (clous, croix), soit de façon plus détournée (grappe de raisin). L’allusion à la couronne d’épines au travers de celle de fleurs est transparente ; Dolci a représenté les végétaux avec une minutie qui témoigne de sa connaissance de la peinture hollandaise et flamande : roses et brins de muguet, œillets et fleurs d’oranger, toutes les espèces sont identifiables. Le visage au teint de porcelaine nimbé d’un halo d’autant plus lumineux qu’il perce le bleu d’une profondeur presque nocturne du ciel paraît presque irréel, mais le regard perdu et tendre possède une douceur pénétrante ; le rouge vif du manteau rappelle presque violemment l’incarnation, dont la chemise blanche portée en dessous, comme une seconde peau, souligne la pureté. Suivant cette même dialectique du familier et de l’inaccessible, de l’humain et du divin, le Sauveur, mi-détendu, mi-trônant, semble assis à la porte d’un jardin – déjà hautement signifiant en lui-même, qu’il s’agisse de celui de Gethsémani ou celui de l’apparition à Marie-Madeleine – où poussent les précieuses tulipes dont le XVIIe siècle fut si entiché ; si on ne peut exclure une dimension de vanité, leur présence est peut-être surtout l’indice du caractère extraordinaire du lieu que l’Enfant dérobe à notre vue avec un geste d’invite. L’artiste a pris grand soin d’en encadrer l’entrée de roses, symbole de la Vierge (O Maria vernans rosa) dont la présence est ainsi suggérée, mais aussi, par ses épines, des souffrances à venir. Pour le Christ comme pour le croyant, le chemin vers le Paradis est un chemin à la fois suave et douloureux.

Pour mener à bien une redécouverte musicale, il faut que l’étincelle du chercheur parvienne à enflammer assez l’imagination d’interprètes possédant les capacités et la foi indispensables pour donner vie à ce qui serait demeuré sans leur intercession de vagues fantômes d’archives. Cette onde d’énergie s’est transmise de Jérôme Lejeune, jamais à court de joyaux méconnus, à Paulin Bündgen et à son Ensemble Céladon avec une intensité dont l’anthologie de motets qu’ils nous proposent porte la trace. Il y règne un enthousiasme presque voluptueux qui se diffuse à l’auditeur tout au long de l’écoute et lui laisse le cœur plein d’une tendre allégresse. Paulin Bündgen fait partie de ces contre-ténors qui préfèrent une chaleureuse expressivité à une pureté frigide ; il se montre très à son avantage dans des œuvres qui requièrent, outre l’agilité technique qu’il possède, autant d’investissement dramatique que de finesse dans la caractérisation des affects ; on appréciera donc la façon dont, grâce à lui, tel élan vous transporte ou tel chromatisme vous étreint le cœur ; on goûtera ce timbre alliant douceur radieuse, fermeté et moelleux, capable de se voiler en un instant de mélancolie ou d’inquiétude ; on saluera son attention au texte, parfaitement lisible et habité. Entraîné par les claviers de Caroline Huynh Van Xuan dont l’inventivité et l’engagement épousent à merveille les intentions du chanteur, l’Ensemble Céladon se montre disert et d’une belle variété de couleurs utilisée avec précision et discernement ; il y a du rebond, du dialogue et du brio dans chacune de ses interventions. Voici donc une résurrection bienvenue qui donne envie d’entendre davantage de musique de Natale Monferrato — pourquoi pas, s’il a été conservé, l’imposant Requiem qu’il écrivit pour les funérailles de Cavalli ?

Natale Monferrato (1610-1685), Troisième Livre de motets à voix seule

Paulin Bündgen, contre-ténor
Ensemble Céladon

1 CD [durée : 62’13] Ricercar RIC 405

Extraits choisis :

1. Sic ergo Jesu, de Sacramento

2. Jubilate Deo, de Beata Maria Virgine

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6 réponses à Motets à voix seule de Natale Monferrato par Paulin Bündgen et l’Ensemble Céladon

  1. Michelle Didio dit :

    Une nouvelle fois, merci cher Jean-Christophe, pour ce petit joyau qui nous fait cheminer vers Noël avec cette oeuvre rare. Une découverte dont j’apprécie l’intériorité et la proximité du Christ enfant et de la Vierge Marie. Peinture et musique sont particulièrement bien choisies se renforçant l’une l’autre.
    Je vous souhaite un bon dimanche également.
    Bien amicalement.

    • Ce chemin vers Noël que je vous remercie d’emprunter, chère Michelle, connaîtra théoriquement une ultime étape dimanche prochain. Ce disque-ci ne se rattache pas strictement à cette période, mais sa joie et son intériorité m’ont néanmoins semblé lui correspondre tout à fait, et ce tableau de Dolci résonne bien, à mon avis, avec la musique.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un agréable dimanche.
      Bien amicalement.

  2. Tiffen dit :

    Un tout absolument MAGNIFIQUE !!
    Merci mon cher Jean-Christophe
    Je t’embrasse bien fort

  3. Jean-Marc dit :

    Quel remarquable description de ce tableau ! Le symbolisme de l’oeuvre a l’air si évident à vous lire… Personnellement, je serais passé à côté des trois quarts de ce que vous nous décrivez.
    Je dois avouer que ce n’est pas un style de peinture qui m’attire, mais je suis quand même en admiration devant les fleurs de la couronne, qui sont incroyables de précision. On croirait voir une planche de botanique !
    Un tout grand merci pour cette belle leçon d’art, cher Jean-Christophe.

    • Comme tout apprentissage, la lecture d’un tableau demande un peu de temps et de pratique, et je ne compte plus les heures passées devant telle ou telle œuvre à me demander ce que ce satané peintre pouvait bien chercher à dire : on hésite, on achoppe, on s’obstine et lorsque l’on a un peu de chance, les choses finissent par prendre leur juste place.
      Je ne suis pas non plus un inconditionnel de ce genre de composition, mais j’ai trouvé qu’elle parlait vraiment le même langage que la musique, et elle a été réalisée pour Venise, ce qui n’a pas été sans conséquence sur mon choix.
      Je vous remercie pour votre intervention toute picturale et pardon encore pour mon retard à vous répondre.

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