Nowell synge we bothe al and som : musiques pour le temps de Noël par les Gothic Voices

Robert Campin (Valenciennes, ca.1375 – Tournai, 1444),
Sainte Barbe, 1438
Huile sur panneau de chêne, 101 x 47 cm, Madrid, Musée du Prado

Elle se tient silencieuse, concentrée sur sa lecture, assise dos au foyer d’où s’élèvent les flammes qui font rougeoyer les montants ouvragés des chenets et craquer les bûches. Une partie de la pièce échappe à jamais à notre vue, disparue avec le panneau central du triptyque, espace sacré d’apparence profane à la porte duquel se tient agenouillé en prière, sur le volet de gauche, assisté de saint Jean Baptiste, le docteur en théologie franciscain Heinrich von Werl de Cologne, commanditaire de l’œuvre. Sur l’un des montants du chambranle de la cheminée, une carafe à long col au goulot obturé par un bouchon d’épais tissu ; sur sa hotte, un chandelier portant une bougie éteinte aux coulures témoignant de son usage et un Trône de grâce sculpté. Près du massif banc à dossier, un tabouret bas sur lequel est posé un pot d’étain contenant un iris dont une fleur est épanouie et l’autre en bouton ; à l’arrière-plan, à gauche de l’âtre, un bassin et un aquamanile d’or surmontés par un long linge blanc finement tissé posé sur une haute barre de bois. La chambre est cossue, et le pinceau détaille chaque reflet du verre, chaque pli d’étoffe, chaque escarbille de flammèche avec une amoureuse minutie. Par la fenêtre dont les volets ouverts font écho aux battants de la porte représentés sur l’autre volet en créant une dynamique, une circulation de l’air de l’intérieur vers l’extérieur, on aperçoit un paysage verdoyant laissant supposer, fleur cueillie à l’appui, que l’on est au printemps et qu’il est suffisamment avancé pour que les arbres portent feuillage. Il fait en tout cas suffisamment doux pour goûter les plaisirs de la promenade comme ces personnages qui s’avancent sur le chemin longeant le chantier où des ouvriers bâtissent une tour ; on devine une ville derrière la colline ; en contrebas, un cavalier poursuit sa route. La tour est l’élément qui permet d’identifier la jeune femme avec Barbe, fille d’un puissant païen qui la fit enfermer en semblable édifice pour avoir refusé d’épouser l’homme qu’il lui avait choisi et décidé, de surcroît, de se convertir au christianisme ; le peintre s’est néanmoins plu à entretenir une certaine ambiguïté en accordant à sa représentation de la future martyre des traits éminemment mariaux — on peut d’ailleurs conjecturer sans trop de risque que le triptyque était dédié à l’Immaculée Conception : la voir ainsi plongée dans son somptueux livre d’heures évoque immédiatement la scène de l’Annonciation, juste avant l’arrivée de l’archange messager. Seul élément végétal dans une pièce exposant partout les traces de l’artisanat humain le plus raffiné, l’iris, placé de telle façon que le regard s’arrête immanquablement dessus, revêt lui aussi une très forte charge symbolique : lien entre le ciel et la terre par le souvenir de la nymphe qui lui donne son nom, il est associé aussi bien à Marie qu’à la Trinité, tandis que ses feuilles en forme de glaive (on le trouve parfois désigné sous le vocable de gladiolus) peuvent évoquer ici l’instrument de la décapitation de la sainte. La notion de pureté virginale est également affirmée par le linge blanc, l’aquamanile et le bassin. On peut s’étonner de voir un feu brûler dans l’âtre alors que tout indique que nous sommes à la belle saison et qu’en outre la fenêtre est grande ouverte ; il y a donc fort à parier que ces flammes sont, elles aussi, symboliques, et pas seulement de l’incendie par son propre père de la tour dans laquelle Barbe était recluse ; cette ardeur ignée est celle de la foi qui diffuse chaleur et lumière sur l’élue, et la présence du Trône de grâce semble renforcer cette hypothèse. La bougie éteinte est un des nombreux indices tendant à démontrer que ce volet ne nous montre pas une sainte, mais la gestation du processus qui la fera telle dans l’esprit de la jeune femme ; le liquide contenu dans la carafe à long col, allégorique en lui-même, est probablement en train de décanter, l’iris porte un bouton non encore éclos, la lecture est en cours, la tour en train d’être édifiée ; les éléments s’accordent et s’assemblent sous nos yeux pour que le destin s’accomplisse.

À quoi pouvaient bien ressembler les noëls à l’époque où Robert Campin travaillait à cette commande, ces ultimes semaines courant de l’Avent à la Nativité avant que s’incarne la promesse de l’Annonciation ? L’Angleterre, dont on sait les liens artistiques serrés qu’elle entretenait, dans le domaine de la musique comme dans celui de la peinture, par-delà les conflits qui les opposèrent, avec le Continent, nous en a laissé nombre de témoignages revêtant tantôt des formes savantes, comme dans les motets à l’agencement virtuose de John Dunstaple (ou Dunstable, ca.1390-1453) ou les mouvements de messe aux harmonies parfois aventureuses de Leonel Power († 1445), tantôt de plus humbles atours qui nous permettent de percevoir l’atmosphère de célébrations plus modestes. Il ne faut cependant pas s’y tromper : les carols, forme typiquement insulaire dont l’empreinte sur la culture britannique fut intense (songez à A Ceremony of Carols de Benjamin Britten, œuvre symptomatiquement composée lors du voyage de retour du musicien de son « exil » aux États-Unis en 1942), demeurent, sous l’apparente simplicité de leur forme héritée du virelai français alternant refrain et couplets, ces deux parties entretenant entre elles des liens thématiques tout en se différenciant par le nombre de voix qui les chantent, soigneusement écrites, même si leur emploi de langue vernaculaire et la régularité de leur structure rythmique a sans nul doute facilité leur appropriation par de plus larges auditoires. Si la période du floraison du carol est indiscutablement le XVe siècle, on en trouve déjà des anticipations deux cents ans auparavant dans une cantilène telle Edi be thu, heven queene, tandis que certaines pièces se distinguent par leur forme atypique : Mervele not, Joseph est un dialogue entre le père du Sauveur et l’ange venu apaiser ses doutes, Lullay, lullay : as I lay une ample et délicate berceuse où les regards et les voix de la mère et de l’enfant se mêlent et se répondent dans une scène d’une fascinante intimité.

La généreuse anthologie que nous offrent les Gothic Voices est composée avec intelligence et subtilité ; elle traduit à merveille le mélange d’attente, de douceur, de sérénité et de jubilation qui s’attache à la période de la Nativité. Sans le secours des instruments, il revient aux quatre voix seules de faire saillir contrastes et nuances, de devenir vectrices de couleurs et d’émotions ; elles s’en acquittent parfaitement, trouvant toujours le ton et le tactus justes, usant avec finesse des ornements, et si leur approche est souvent sobre et assez intériorisée, elle est néanmoins préservée de la grisaille voire de l’ennui par la ferveur déployée par des musiciens soucieux de servir ces musiques avec autant d’art que de cœur et de conviction. Le chant lui-même bannit la perfection lissée voire désincarnée pour préserver un souffle et un grain qui font beaucoup pour que se développe, tout au long de l’écoute, une véritable sensation de proximité, d’humanité (un bravo particulier à Catherine King pour son Lullay, lullay à la fois hypnotisant et tendre). Il faut également souligner la qualité de la prise de son à la fois transparente et chaleureuse de Philip Hobbs qui participe à la réussite globale du projet. Pour peu qu’on lui accorde l’attention qu’il requiert, ce disque très travaillé mais pourtant limpide, très abordable tout en ne cédant rien en termes d’exigence artistique, se révèle durablement attachant et source d’une joie profonde, idéalement en accord avec le moment dont il traduit l’esprit.

Nowell synge we bothe al and som, musiques pour le temps de Noël dans l’Angleterre médiévale (XIIe – XVe siècles)

Gothic Voices :
Catherine King, mezzo-soprano
Steven Harrold, ténor
Julian Podger, ténor
Stephen Charlesworth, baryton

1 CD [durée : 77’10] Linn records CKD 591

Extraits choisis :

1. Veni, O sapientia (anonyme, XVe siècle)

2. Edi be thu, heven queene (anonyme XIIIe siècle)

3. Leonel Power, Sanctus

4. Nowell synge we bothe al and som (anonyme, XVe siècle)

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6 réponses à Nowell synge we bothe al and som : musiques pour le temps de Noël par les Gothic Voices

  1. Valérie Stauner dit :

    Magnifique!

  2. Michelle Didio dit :

    Merci, cher Jean-Christophe, pour cette approche subtile de l’Avent et de la célébration de Noël, en ce jour de la fête de l’Immaculée Conception.
    La description de la peinture que vous nous proposez aide vraiment à sa compréhension. Les voix sont magnifiques.
    Ce disque me paraît pouvoir être un très beau cadeau de Noël.
    Belle journée.
    Bien amicalement

    • Cette chronique était prévue pour dimanche dernier; mon emploi du temps m’a contraint à la décaler à aujourd’hui ce qui n’est finalement pas si mal. Il y aurait encore beaucoup à dire à propos de ce volet de diptyque, notamment sur ce qu’il révèle du regard de Campin sur Van Eyck et Weyden, mais de telles remarques auraient dépassé le cadre d’une chronique. Quant au disque, je ne peux que le recommander chaleureusement.
      Je vous remercie pour votre mot, chère Michelle, et vous souhaite un agréable dimanche.
      Bien amicalement.

  3. Jean-Marc dit :

    Grand merci, cher Jean-Christophe, pour cette magnifique description historico-artistique (ou l’inverse, à vous de choisir) de ce très beau tableau. Je n’étais pas un grand amateur de peinture avant de vous lire, mais je dois avouer que votre façon de décrire avec moult détails aidant, j’arrive à mieux appréhender une oeuvre et je m’y intéresse de plus en plus.
    J’apprécie beaucoup le style de chants interprétés sur ce disque (mais je crois que vous le saviez déjà) et je vous sais gré de l’avoir mis au moment opportun sur mon cheminement musical.
    En vous souhaitant un bon weekend de repos, bien mérité.

    • Pardon de vous répondre si tard, cher Jean-Marc, mais la deuxième quinzaine du mois de décembre a été tout sauf simple cette année.
      Avec ce tableau, je suis « à la maison » puisque ce moment de l’histoire de l’art fait partie de ceux que j’ai étudiés de plus près; y promener mon regard a été un plaisir que je suis sincèrement heureux de vous avoir fait partager et si j’ai pu de surcroît vous inciter à y revenir de votre propre chef, c’est tout bénéfice. Quant au disque, c’est une réussite comme je n’en attendais pas de la part d’un ensemble qui jusqu’ici ne m’avait guère convaincu.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une bonne première soirée de l’année.

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