La Missa Cellensis Hob.XXII:5 de Joseph Haydn dirigée par Justin Doyle

Franz Anton Maulbertsch (Langenargen, 1724 – Vienne, 1796),
La Providence et les Vertus divines, ca. 1765
Huile sur toile, 59 x 78 cm, Vienne, Galerie autrichienne du Belvédère

 

La mort de Gregor Joseph Werner, le 3 mars 1766, dut être accueillie par Joseph Haydn avec un sentiment d’intense soulagement. Le vieux maître de chapelle de Nicolas Esterhazy, malade et aigri de voir son jeune confrère prendre sur la vie musicale de la cour un irrésistible ascendant, avait dépensé ses dernières forces à tenter de lui mettre des bâtons dans les roues en éveillant à son encontre des suspicions de dilettantisme et de permissivité, ce qui lui avait valu des remontrances de la part de l’intendant du palais, parlant naturellement au nom du prince, mais qui entretenait avec Haydn des rapports tendus.

Le domaine réservé de Werner était la musique sacrée ; de façon tout à fait symptomatique, le premier geste de celui qui était devenu son successeur fut de s’imposer dans ce domaine par un coup d’éclat en écrivant une œuvre fastueuse qu’il désigne lui-même comme Missa Cellensis in honorem Beatissimæ Virginis Mariæ sur un des deux fragments de partition autographe à nous être parvenus. Il s’agit donc d’une messe écrite en l’honneur de la Vierge de l’église de Mariazell en Styrie, un lieu de pèlerinage alors très fréquenté, même si les larges effectifs requis par le compositeur (quatuor de solistes, chœur à quatre parties, deux hautbois, deux bassons, deux trompettes, timbales, cordes et orgue) excédaient de beaucoup ceux du modeste sanctuaire dont les murs ne résonnèrent probablement jamais de ses radieux accords d’ut majeur. Malgré son caractère fortement lacunaire, ce qui nous reste du manuscrit permet de conjecturer soit une élaboration en deux phases (1766 et ca. 1769-73), soit, plus vraisemblablement, la reprise postérieure d’un premier état en partie disparu en vue d’établir une version définitive. Peut-être cette dernière nécessité émergea-t-elle lorsque l’œuvre fut hypothétiquement donnée dans le cadre des concerts organisés chaque 21 et 22 novembre par la Congrégation sainte Cécile, fondée à Vienne en 1725, à laquelle était inscrit Nicolas Esterhazy ? Un fait est certain : du vivant du compositeur, cette messe était connue comme Missa Sanctæ Cæciliæ, ce dont atteste une mention d’exécution en 1802, une tradition qui se poursuivit jusque tard dans le XXe siècle.
Quoi qu’il en soit, cette unique messe-cantate de Haydn, où les différentes parties sont donc scindées en numéros distincts chacun caractérisé par sa tonalité, son tempo, sa distribution, est aussi sa plus vaste contribution dans ce domaine, avec plus d’une heure de musique. L’œuvre est globalement d’une solennité joyeuse que fait entendre d’emblée le Kyrie dont l’allégresse est à peine assombrie par le la mineur plus étouffé du Christe. En sept sections, le brillant Gloria révèle toute l’exigence d’un compositeur soucieux de tirer le plus brillant parti de ses solistes (« Laudamus te » très fleuri pour soprano, gracieux trio du « Domine Deus ») mais aussi de son chœur à qui il offre entre autres un « Qui tollis » traversé par une forte tension émotionnelle puis la fugue éblouissante de maîtrise du « Cum Sancto Spiritu ». Comme souvent, le moment le plus dense du Credo est le « Et incarnatus est » où dialoguent ici le ténor, puis l’alto et la basse dans un poignant Largo en ut mineur aux éloquentes suspensions et avec cordes en sourdine ; la déflagration lumineuse du « Et resurrexit » n’en apparaît que plus gorgée de la promesse de vie dont le texte est porteur. Après un lapidaire Sanctus, le Benedictus confié au seul chœur, et où les connaisseurs entendront une préfiguration de celui de la Missa in angustiis (dite « Nelson », 1798), retrouve le sombre ut mineur et l’implorant Agnus Dei, confié à la basse, la mineur. Se pourrait-il qu’une partition aussi optimiste s’achève dans l’inquiétude et les tourments ? Ce serait mal connaître Haydn qui sans dissiper totalement les nuages, conduit le « Dona nobis pacem » à une fin de grand ciel bleu. Faisant alterner tradition et modernité, la Missa Cellensis est bien d’un élève de Reutter et de Porpora apportant ici la preuve d’un savoir-faire suffisamment affermi pour ne pas avoir été longuement médité; elle est également une œuvre sinon votive, du moins d’action de grâces d’un musicien mesurant pleinement la chance qui lui était offerte d’une carrière, voire d’un destin.

De providence, il est également question dans le modello que peignit Franz Anton Maulbertsch vers 1765, en vue d’une fresque à la gloire de l’ordre des Prémontrés ; elle est naturellement divine et trône dans un empyrée noyé dans une lumière d’or irréelle. Au-dessous d’elle, disposées selon deux pyramides, se trouvent les sept vertus, les trois théologales parfaitement identifiables (la charité avec son nourrisson, la foi avec son livre et son étendard, l’espérance, portant une bougie allumée, assurant la jonction entre les deux niveaux) et les quatre cardinales dont les attributs sont moins immédiatement discernables : la colonne brisée désigne généralement la force, la tempérance est peut-être à ses côtés, en position centrale comme le suppose son nom même, et dans la main à hauteur du visage du personnage qui la jouxte se devine probablement la tête d’un serpent, symbole caractéristique de la prudence ; au sommet se tiendrait donc, couronnée, la justice « régnant sur tout le reste avec droiture » pour reprendre les mots de saint Augustin. La présence d’Atlas aidé par de serviables putti dans sa tâche de support d’un monde sur lequel un ange répand des fleurs à la manière de Flore renforce le sentiment de brouillage entre mythologique et religieux qui émane de cette scène ; la figure ailée soutenue par un ange, vaguement évocatrice de Dédale, est assez mystérieuse : faut-il y voir celle du croyant en route vers son salut ? Cette composition aux jeux de déséquilibres, de torsions et d’harmonies savamment agencés et sans surcharge réussit en tout cas le pari d’être à la fois solennelle et dynamique avec un sens du mouvement et du coloris que Maulbertsch maîtrisait avec un art consommé, peintre dont le pinceau s’exprime ici en ut majeur.

Contrairement à celles de la maturité (et encore l’intérêt pour elles a-t-il considérablement faibli aujourd’hui), les premières messes de Haydn ne sont que très épisodiquement fréquentées au disque ; sauf erreur, le dernier enregistrement complet de la Missa Cellensis sur instruments anciens remonte à 2001 sous la baguette à l’équilibre tout classique de Richard Hickox (Chandos), Marc Minkowski en ayant livré chez Naïve en 2009 une version fragmentaire (Kyrie, Gloria, et les deux dernières parties du Credo), vive, extravertie, mais hélas souvent superficielle et vocalement maniérée. Il y avait donc place pour une nouvelle lecture ; celle que propose Justin Doyle est non seulement bienvenue mais prend sans peine la tête de la discographie. Le chef trouve immédiatement la juste mesure entre la relative placidité de Hickox et la précipitation de Minkowski en adoptant des tempos alertes mais jamais hâtifs, une pulsation idéale et une transparence de texture qui sait cependant conserver de la matière et ne sonne jamais ni pâle, ni émaciée. Pour donner corps à sa vision, il dispose d’imparables atouts : un solide quatuor de solistes qui incarnent pleinement leur partie sans la surjouer (la soprano Johanna Winkel et la basse Wolf Matthias Friedrich se distinguent particulièrement), un RIAS Kammerchor magnifiquement lisible, ductile, discipliné et présent, et une Akademie für alte Musik Berlin dont le brio, l’allant et les couleurs sont un régal. Il sait unir toutes ces belles individualités en un ensemble cohérent avançant d’un même pas en prenant un plaisir audible à servir une partition dont l’inventivité flatte et stimule ses talents. Bien mise en valeur par la prise de son ample et naturelle de Martin Eichberg, cette réalisation qui prend le temps de respirer et de s’émouvoir sans jamais manquer une occasion de jubiler est une addition majeure à la discographie des messes de Haydn, et l’on espère ardemment que ces excellents musiciens poursuivront l’exploration de ce corpus où bien des redécouvertes restent à faire.

Franz Joseph Haydn (1732-1809), Missa Cellensis in honorem Beatissimæ Virginis Mariæ en ut majeur Hob.XXII:5

Johanna Winkel, soprano, Sophie Harmsen, alto, Benjamin Bruns, ténor, Wolf Matthias Friedrich, basse
RIAS Kammerchor
Akademie für alte Musik Berlin
Justin Doyle, direction

1 CD [durée : 65’43] Harmonia Mundi HMM 902300

Extraits choisis :

1. Kyrie I

2. Laudamus te
Johanna Winkel, soprano

3. Cum Sancto Spiritu

4. Agnus Dei
Wolf Matthias Friedrich, basse

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12 réponses à La Missa Cellensis Hob.XXII:5 de Joseph Haydn dirigée par Justin Doyle

  1. Michelle Didio dit :

    Merci, cher Jean-Christophe.

    Cette messe est une merveille de louange propice à éclairer ce dimanche ; elle est si bien interprétée.
    Je ne vais pas manquer d’acheter ce disque que je vais écouter en m’appuyant sur l’analyse si précise et si fine que vous en faites.
    Je vous souhaite un dimanche plein de joie.
    Bien amicalement.

    • Et encore n’en avez-vous écouté que quatre extraits, chère Michelle; quelque chose me dit que la découverte de l’intégralité de cette œuvre splendide vous fera prendre plus encore conscience de son souffle et de sa beauté.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un très agréable dimanche.
      Bien amicalement.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe

    Oh comme c’est beau !! Johanna Winkel, quelle voix !! Et Benjamin Bruns, dans l’Agnus Dei, est vraiment remarquable, bien trop court à mon goût..
    Je dois te dire que c’est le genre de musique qui me bouleverse.

    La peinture particulièrement bien expliquée (Je n’avais pas vu le serpent) est vraiment très belle.

    Merci pour cette magnifique chronique, encore une que j’ai du mal à quitter. Mais j’y reviendrai.
    Je t’embrasse bien fort

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      J’ai passé de longs moments à scruter ce tableau qui, par chance, est proposé dans une définition suffisante pour aller y voir de près : je n’ai vu le serpent que tardivement et il m’a bien aidé dans mon travail d’identification.
      Cette messe est magnifique et l’interprétation lui rend pleinement justice (petit détail, c’est Wolf Matthias Friedrich qui chante l’Agnus Dei); j’ai beaucoup écouté ce disque, toujours avec le même plaisir.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une bonne soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Milena Hernandez dit :

    Cher Jean-Christophe, ce dimanche matin vous emmenez vos lecteurs à la messe avec une œuvre que je ne connaissais pas. Les extraits que vous livrez et qui illustrent vos explications détaillées ont réjoui mes oreilles tout autant que les couleurs du tableau que vous avez choisi ont ravi mes yeux. Merci pour cette musique et cette peinture virtuoses.
    Amicalement. Milena.

    • Chère Milena,
      Avec cette chronique, je fais doucement doucement entrer le blog dans la période de Noël, durant laquelle la musique sacrée devrait être régulièrement à l’honneur. J’ai été très heureux d’apprendre la parution de ce disque quelque peu inespéré, et plus encore lorsque je l’ai écouté : c’est un superbe cadeau un peu avant l’heure.
      La recherche du tableau m’a causé quelques tracas : je ne souhaitais pas une image mariale, trop restrictive, et les ressources en peinture de chevalet autrichienne du XVIIIe siècle disponibles sur Internet sont très chiches. Quand j’ai vu ce tableau (je cherchais au départ du côté de Paul Troger, un des maîtres de Maulbertsch), j’ai su que c’était lui, tant il sonnait de la même façon que la messe. Je suis ravi que mon choix vous semble congruent.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une bonne semaine.
      Amitiés.

  4. Tiffen dit :

    Qui que ce soit, cette voix qui chante l’Agnus Dei, est magnifique. Mais rendons à César ce qui appartient à César. Wolf Matthias Friedric. Je retiens, et toutes mes excuses pour cette erreur.
    Je t’embrasse bien fort .

  5. Cristophe dit :

    Je replongeais de temps en temps dans les richesses de Wunderkammern et ce matin… C’est comme si on avait brûlé ma bibliothèque. La messe est dite ?

    • Oui, Cristophe, la messe est dite : l’hébergeur n’ayant rien fait pour me rendre l’accès à l’administration du blog, je n’ai logiquement pas renouvelé mon abonnement aux services qu’il ne me rendait pas. Restent donc des souvenirs et des fidélités comme la vôtre qui réchauffent le cœur.
      Merci !

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