Sonates pour clavecin (volume 6) de Domenico Scarlatti par Pierre Hantaï

Luis Egidio Meléndez (Naples, 1716 – Madrid, 1780),
Un service à chocolat, 1770
Huile sur toile, 50 x 37 cm, Madrid, Musée du Prado

 

Nous vivons une époque formidable. Ayant attentivement suivi, depuis une petite trentaine d’années, le développement du mouvement « historiquement informé », j’étais loin de m’imaginer qu’un récent disque de piano se mettrait littéralement en quatre afin de tenter de prouver qu’il peut « projeter [Scarlatti] dans la modernité » pour « redécouvrir [sa] richesse d’écriture et le faire ainsi sortir du cadre étroit de la musique ancienne. » Je n’ai naturellement pas inventé ces phrases ; elles sortent tout droit de l’argumentaire promotionnel du récent quadruple album de Lucas Debargue qui nous vend également du « romantique » et du « hors des sentiers battus », le tout sur un Bösendorfer 280 mais attention joué sans pédale pour se donner le petit frisson supplémentaire du « pratiquement à contre-emploi. » Entendons-nous bien : Lucas Debargue est un pianiste de talent et la quinzaine de sonates que je me suis astreint à picorer dans son roboratif coffret démontre une approche à la fois personnelle et originale dans le choix des nuances et des éclairages ; il est juste dommage qu’un Scarlatti au piano ne soit pas plus Scarlatti qu’un Van Eyck repeint à l’acrylique.

L’Espagne du XVIIIe siècle était grande amatrice de chocolat, boisson dont la consommation s’était, contrairement à la France où elle était essentiellement le fait de l’aristocratie, répandue dans de nombreuses couches de la société, du peuple à la noblesse ; le roi Charles III lui-même en raffolait. En observateur avisé du quotidien, Luis Meléndez ne pouvait que se faire l’écho d’une mode que la modestie de ses moyens – la qualité de ses tableaux ne lui valut que peu de reconnaissance durant une vie marquée par la précarité qui s’acheva dans la pauvreté – ne lui permettait sans doute de suivre qu’assez sporadiquement. Loin de se cantonner à être un élément du tableau parmi d’autres, le chocolat en occupe ici tout l’espace, dans une rhétorique juxtaposant le grossier et le raffiné, le commun et l’exotique. La chocolatière dont les reflets du cuivre sont habilement mis en valeur par la lumière impose à l’arrière-plan sa silhouette presque massive ; sa poignée souligne les horizontales, son moussoir les verticales, leur position respective pouvant faire songer aux aiguilles d’une horloge comme pour mieux indiquer que c’est elle qui rythme la scène et le rituel qu’elle évoque. L’avant-plan est occupé par une tasse au délicat décor végétal posée sur une large soucoupe à pourtour doré ; l’assiette accueille trois biscuits et un petit pain dont la blondeur soutenue s’harmonise avec son liseré tout en contrastant avec la blancheur de la fine porcelaine importée d’Extrême-Orient tandis que la surface craquelée de ces gourmandises tranche sur le raffinement lisse de la vaisselle, tout comme l’irrégularité des palets de cacao destinés à être fondus dans le liquide pour constituer la boisson. Le papier blanc froissé qui les contenait agit à la fois comme un écho à la teinte de la tasse et comme un repoussoir à son élégance par sa texture fruste ; il est possible que leur fragilité respective soit également suggérée. Le biscuit posé au bord de la table apporte une touche de relief et de couleur supplémentaire. Au travers d’un réseau de correspondances subtiles, Meléndez parvient à suggérer une atmosphère chaleureuse dans laquelle chaque objet acquiert une présence étonnante et où se dessinent en filigrane de lointains ailleurs propres à nourrir l’imagination, un quotidien réenchanté par l’œil du peintre d’où surgissent les rêves.

Les sonates de Scarlatti offrent également un singulier voyage, aux détours parfois si insolites qu’on ne lui en connaît aucun équivalent dans son siècle. Plus que beaucoup de ses contemporains, à la notable exception de Telemann, il sut se mettre à l’écoute de son environnement sonore immédiat pour faire son miel des accents âpres et des rythmes fiévreux s’échappant des places et des venelles d’Espagne ; sa musique nous en restitue, en les dessinant d’une plume vigoureuse, les raclements de guitare, les claquements de talon, l’essoufflement et l’échevèlement des danseurs, leurs corps qui se frôlent, se joignent et tourbillonnent (Sonate en ré majeur K.119, entre autres) ; avec Scarlatti, l’aventure est là, juste au bout de la rue ; il suffit de pousser la porte pour la trouver sur son chemin puis de laisser aller sa fantaisie, en se laissant par exemple entraîner vers de plus lointaines sphères par les carillonnantes volées de cloches qui ponctuent K.487 en ut majeur. Mais l’univers du musicien comprend également d’autres scènes, celle de l’opéra en particulier, et il n’est donc pas surprenant de le voir dérouler d’amples lignes vocales volontiers ombrées de mélancolie comme dans K.234 en sol mineur voire frôlant le pathétique (K.69 en fa mineur) ou cultiver au contraire quelques pirouettes facétieuses (K.502 en ut majeur). Il lui arrive également de porter le regard au-delà de ses frontières, et singulièrement vers la France où l’on sait maintenant qu’il se rendit par deux fois, au printemps 1724 puis à l’été 1725, s’y produisant et découvrant le travail de ses pairs ; dans K.384 en ut majeur semble ainsi passer l’onde de l’énergie de Rameau (qui n’hésita pas à citer la turbulente K.18 en ré mineur dans son Égyptienne), dans K.544 en si bémol majeur le sourire de François Couperin et dans K.273, également en si bémol majeur, l’écho d’une bergerie anonyme apparue vers 1740 et promise à un bel avenir, Ah, vous dirais-je maman. Scarlatti possède au plus haut degré la capacité à faire se rencontrer éléments savants et populaires, à les faire dialoguer et s’enrichir mutuellement ; sans doute aurait-il apprécié de partager avec Meléndez une tasse de chocolat fumant.

Certains ont quelquefois pu faire reproche à Pierre Hantaï, à qui sa maîtrise digitale et intellectuelle permet de dompter avec une apparente facilité les foucades de l’inspiration de Scarlatti tout en faisant jaillir la foisonnante originalité de son invention, de manquer d’un rien de douceur et de tendresse ; le sixième volume de sonates que nous offre le claveciniste leur apporte le plus beau, le plus complet démenti. Le musicien, sans que s’émousse un instant la précision de ses attaques et la netteté de ses traits comme de sa conduite de la polyphonie, ne s’est en effet jamais montré aussi ouvertement sensible que dans cette anthologie où, se détournant des éclats pyrotechniques, il fait surgir de superbes moments d’apaisement et d’harmonie. Heureusement, il y a et il y aura sans doute toujours chez Pierre Hantaï une tension qui électrise les phrases, une irrépressible énergie qui les chauffe à blanc afin de les conduire, parfois jusqu’au bord de la cassure, à exprimer leur ardente éloquence, mais elle sait se faire ici d’une limpidité presque caressante, mettant en lumière la rondeur autant que les angles de la musique. Le cantabile explicitement mentionné en regard de quelques-unes des pièces semble s’être diffusé à la majorité des autres et toutes trouvent sous des doigts qui savent leur ménager de l’attention et du silence l’espace nécessaire pour chanter et respirer à leur aise. Cet équilibre tempéré et raffiné ne s’accompagne pourtant d’aucun affadissement, bien au contraire ; le Scarlatti de Pierre Hantaï est toujours altier, d’autant plus libre – et donc passionnant, voire enivrant – qu’il a été longuement et scrupuleusement médité, et d’une hauteur de vue peu commune ; dans ce répertoire, il y a définitivement lui et les autres.

Nota bene : Pierre Hantaï, accompagné de quelques amis, se voit offrir une carte blanche en quatre concerts les 26 et 27 novembre prochains en l’Hôtel de ville de Tours (Scarlatti, Bach père et fils, musique française).

Domenico Scarlatti (1685-1757), Sonates pour clavecin, volume 6 : K.119, 179, 234, 501, 502, 69, 43, 384, 487, 170, 6, 550, 18, 544, 273, 161, 477

Pierre Hantaï, clavecin Jonte Knif (2004) d’après des modèles allemands du XVIIIe siècle

1 CD [durée : 78’28] Mirare MIR 422

Extraits choisis :

1. Sonate en sol mineur K.234 (Andante)

2. Sonate en ut majeur K.487 (Allegro)

3. Sonate en si bémol majeur K.544 (Cantabile)

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6 réponses à Sonates pour clavecin (volume 6) de Domenico Scarlatti par Pierre Hantaï

  1. Christophe dit :

    Merci de si bien rendre hommage à la singularité « altière » et en « tension » propre à Pierre Hantaï (et au génie de Scarlatti) qui pourrait, lui, à juste titre, se targuer de son apport à la « modernité » de Scarlatti. J’ai toutefois une réserve mineure sur ce dernier opus (réserve qui vaut aussi pour les deux précédents) : les notices du livret sont des rééditions de parutions précédentes. Votre éclairage n’en est que plus précieux.

    • Chacune de mes chroniques est de conviction, mais sans doute est-ce un peu plus apparent ici, dans la mesure où elle m’offre la possibilité de pointer certaines dérives; je vous laisse imaginer combien une réaction comme la vôtre, qui replace le curseur de la « modernité » de Scarlatti là où il doit être, est un réconfort pour moi, et c’est naturellement vers Pierre Hantaï que je me tournerais si je devais chercher à apprécier ce paramètre.
      Je partage absolument votre réserve quant aux textes d’accompagnement; cette vaste anthologie méritait mieux que de la redite.
      Merci à vous.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    J’aime comme des liens se croisent, sans chauffage, j’ai pu récemment déguster un chocolat chaud (de mon chocolatier préféré 😉 ), habitude que j’avais perdu, et que je dois bien avouer, bien apprécié.

    Ce tableau est une merveille, j’aime beaucoup, et pour une fois tout ce que tu notes je l’avais remarqué !!

    Quant à la musique, clavecin, Scarlatti et Pierre Hantaï tous les ingrédients pour passer un très beau moment, la sonate en ut majeur, c’est wow.

    J’aime beaucoup ta dernière phrase (qui dit tout), « il y a définitivement lui et les autres ».

    Merci pour cette très belle chronique, enrichissante et plaisante à lire. J’ai toujours cette impression, depuis longtemps, que tu es assis en face de moi, et que tu me lis cette chronique. C’est bien agréable. 🙂 C’est vrai, je t’assure ! Bon, la prochaine fois, offre moi un thé s’il te plait 😉

    Je te souhaite un très bel après-midi, en te remerciant très chaleureusement pour ce moment.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Je conçois toujours mes chroniques comme des petites histoires (sauf la partie purement critique, forcément un peu plus technique) qui peuvent se raconter, par exemple autour d’une tasse de chocolat chaud.
      J’ai été frappé par le nombre de commentaires autour du tableau de Meléndez qui a visiblement été apprécié; il faut dire qu’il ne manque pas de qualités, comme beaucoup de créations de ce peintre hélas trop méconnu en France. Quant à ce que Pierre Hantaï donne à entendre de Scarlatti, c’est tout simplement, à mon avis, ce qui peut se faire de mieux aujourd’hui.
      Je te remercie pour ton mot auquel je réponds tardivement et te souhaite bon dimanche.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Mouton Sébastien dit :

    Merci Jean-Christophe pour cette belle chronique. Scarlatti est totalement inconnu pour moi même si certains airs me paraissent familiers. Je n’aurais jamais pu poser un nom dessus. Ce rendez-vous musical et pictural, que tu nous proposes est toujours riche d’enseignement. Bonne semaine à toi et vive le chocolat !

    • Merci à toi, Sébastien, d’avoir eu la curiosité de venir découvrir ce Scarlatti dont tu ignorais tout; j’espère que tu en sais un peu plus aujourd’hui et que tu as pris plaisir à ce que j’ai donné à entendre de sa musique.
      Je te remercie pour ton mot et je te souhaite une belle journée.

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