Continuo, addio ! par le Duo Tartini

Jean Alaux (Bordeaux, 1788 – 1858),
Léon Pallière dans sa chambre de la Villa Médicis, 1817
Huile sur papier marouflé sur toile, 57,8 x 45,1 cm, New York, Metropolitan Museum

 

Né d’une réaction contre des certitudes que l’on avait par habitude rebaptisées traditions, le mouvement « historiquement informé », s’il paraît aujourd’hui trop souvent s’être endormi sur des lauriers qu’il a tort de croire définitivement acquis, recèle toujours des foyers de réflexion interrogeant ses propres règles de pratique musicale. Malicieusement intitulé Continuo, addio ! le premier disque du Duo Tartini, unissant le violoniste David Plantier et la violoncelliste Annabelle Luis, a décidé de s’attaquer à un des fondements de la musique baroque, la basse continue.

L’habitude que nous avons aujourd’hui de l’entendre exécuté par un instrument harmonique (clavecin ou orgue) et une basse d’archet, nous conduit le plus souvent à négliger que la composition du continuo a pu varier pour des raisons pratiques mais aussi expressives, réalisant l’alternative explicitement portée sur un certain nombre de partitions, « violoncelle ou clavecin. » Il semble bien que ce soit Giuseppe Tartini qui ait œuvré avec le plus de régularité pour pousser graduellement le clavier dans la coulisse au profit de son comparse dont il avait, en outre, la chance de côtoyer certains virtuoses émérites ; on peut gager que des musiciens de cette qualité ne se contentaient pas d’accompagner les virevoltes de son violon mais qu’ils engageaient avec sa partie un véritable dialogue ; l’idée de pièces où les deux partenaires seraient traités sur un pied d’égalité a donc pu s’esquisser dès le milieu du XVIIIe siècle, au moment où Tartini notait ce qu’il désigne lui-même comme ses piccole sonate, une dénomination trompeuse pour des œuvres qui donnent à entendre son inspiration au meilleur de sa liberté et de sa sensibilité, le chant y tenant une place centrale — le thème du Larghetto liminaire de la Sonate Brainard G7 laisse d’ailleurs filtrer un curieux souvenir de l’air « O fortunate lacrime » de la Maddalena ai piedi di Cristo (c.1700) d’Antonio Caldara. La renommée de Tartini dépassa rapidement les frontières de Padoue, où il fut en service de 1726 à sa mort en 1770, et son art se diffusa dans toute l’Europe grâce à l’école qu’il fonda dès 1727, rapidement qualifiée de « des nations » compte tenu du cosmopolitisme des élèves qui la fréquentaient. Parmi ceux-ci, Pietro Nardini occupa une place privilégiée puisqu’il demeura auprès de son maître durant plus de trente-cinq ans, assimilant si bien son style que certaines de leurs pages respectives ont pu être confondues ; faisant primer le cantabile sur la virtuosité, ce que ne manqua pas de relever, au milieu de ses louanges, le sévère Léopold Mozart, son style n’en est pas moins marqué par un sens dramatique aiguisé et une recherche d’équilibre toute classique. Tout aussi brillant archet que son collègue ultramontain, Pierre Lahoussaye, futur premier violon du Concert Spirituel dont il intégra les rangs dès l’âge de neuf ans, vint de France pour suivre l’enseignement de Tartini ; on ne conserve de sa production qu’un recueil de sonates dont l’absence de basse chiffrée, les élans impétueux et les sentiments troublés (on songe parfois à Luigi Boccherini et à Hyacinthe Jadin) sont symptomatiques d’un monde en pleine mutation pré-romantique. Celle-ci sera pleinement achevée quand les cousins Andreas et Bernhard Romberg produiront, au tout début du siècle neuf, trois Duos concertants écrits à quatre mains pour leur instrument, respectivement le violon et le violoncelle ; il n’y est naturellement plus question d’une quelconque basse continue : deux forces égales et nettement individualisées se mesurent ici chacune dans son registre ; par un singulier renversement, c’est même celle qui fut autrefois l’accompagnatrice attentive de l’autre qui, profitant de sa toute jeune indépendance, a tendance à prendre le dessus.

S’étant vu convier à participer aux travaux de la nouvelle décoration de l’église de la Trinité-des-Monts, Léon Pallière demeura en Italie un an de plus que ce que lui octroyait l’obtention du prix de Rome en 1812. Lauréat du même concours en 1815, son condisciple bordelais Jean Alaux le représenta au cours de l’ultime année de son séjour à la Villa Médicis. Le choix de la chambre comme décor installe immédiatement un sentiment d’intimité que renforce encore le personnage du peintre saisi jouant de la guitare en une aubade ou une sérénade imaginaires. Le sentiment de proximité est cependant déstabilisé par le vaste volume de la pièce au plafond haut et à la fenêtre largement ouverte sur les jardins et la campagne romaine, éléments qui tendent à amoindrir la présence de la figure dont le regard levé est ostensiblement ailleurs, suivant une pensée dont rien ne transparaît ou déjà plongé dans l’absence que son départ laissera après lui. La présence simultanée d’objets personnels et du quotidien, selon une habitude plutôt propre aux écoles de peinture septentrionales, et l’échappée vers un paysage rendu encore plus italien par la présence des deux cyprès, soulignent, dans un geste déjà romantique, la tension entre le prosaïque et l’idéal. Mais ce sont également la tradition et la modernité qui se confrontent sous les yeux du spectateur, la première incarnée par les deux imposants bustes à l’antique – Alaux a-t-il voulu signifier, en disposant entre eux un verre et une carafe, qu’ils étaient la source où venir abreuver son inspiration (nous sommes alors en pleine période néoclassique) ? – mais aussi de la Vierge à l’Enfant et du chapelet au-dessus du lit, la seconde résidant dans la présence affirmée de la nature, réelle au-delà des vitres et volets, capturée voire réinventée dans les dessins accrochés sur le mur. Au centre, l’artiste, l’étincelle du présent au bout des doigts, dont la mission est d’opérer une synthèse lucide entres ces courants a priori contraires grâce au pouvoir de l’imagination au sein de laquelle il semble totalement absorbé. Léon Pallière ne devait cependant pas courir longtemps les chemins où elle l’entraînait ; il mourut à la fin de 1820, âgé de seulement trente-trois ans ; Jean Alaux épousa sa veuve.

David Plantier fait partie de ces violonistes discrets que ceux qui ont croisé sa route autrefois au sein de l’Ensemble 415 et, plus récemment, du Concert d’Astrée ou à la tête de ses Plaisirs du Parnasse, retrouvent toujours avec un bonheur sans mélange. Après un premier disque entièrement consacré à Tartini pour le label agOgique (Cantabile e suonabile, 2015) dans lequel la violoncelliste Annabelle Luis apparaissait le temps de deux sonates, il a décidé de s’associer avec elle de façon plus pérenne au sein du Duo Tartini. Le premier disque qu’il nous offre est courageux et réussi, en ce qu’il nous permet de découvrir des œuvres souvent rares, voire inédites, dans une configuration peu fréquemment osée – et qui, disons-le clairement, ne fait jamais regretter l’absence du clavecin, y compris pour qui en est très amateur –, tout ceci avec la plus grande qualité technique et artistique. Le chant était au cœur des préoccupations des compositeurs documentés dans cet enregistrement qui fait revivre simultanément l’effacement du continuo et l’émergence d’une sensibilité nouvelle; on l’y retrouve, sous ces archets inspirés, de la première à la dernière note, tour à tour ardent, insouciant, capricieux ou assombri, à tel point que même le fort sérieux Duetto d’Albrechtsberger n’échappe pas à son empire. Parfaitement maîtres de leur art, les deux musiciens déploient un jeu dont la sensualité épanouie est soulignée par la prise de son généreuse d’Aline Blondiau, ce qui ne les empêche nullement de se montrer vifs, emportés voire tranchants (l’impétueuse Sonate de Lahoussaye en fournit une illustration probante) ; ils nourrissent surtout une complicité évidente et puissamment motrice qui les fait avancer d’une même énergie humble et fervente au seul bénéfice de la musique. Aussi passionnant que séduisant, ce programme prend une place de choix parmi les quelques réalisations méritoires qui, en cet automne, renouvellent notre regard sur le répertoire qu’ils servent. Gageons que le Duo Tartini n’a pas fini de creuser son sillon, d’autant que se profile le deux-cent cinquantième anniversaire de la mort du compositeur qui lui donne son nom.

Continuo, addio ! Duos, sonates et caprices pour violon et violoncelle de Giuseppe Tartini (1692-1770), Francesco Antonio Bonporti (1672-1749), Giuseppe Dall’Abaco (1710-1805), Giovanni Benedetto Platti (1697-1763), Pietro Nardini (1722-1793), Johann Georg Albrechtsberger (1736-1809), Pierre Lahoussaye (1735-1818), Andreas & Bernhard Romberg (1767-1821 & 1767-1841)

Duo Tartini :
David Plantier, violon Giovanni Battista Guadagnini, 1766
Annabelle Luis, violoncelle Nicolas Augustin Chappuy, 1777

1 CD [75’32] Muso MU-031

Extraits choisis :

1. Francesco Antonio Bonporti, Aria cromatica e variata en la mineur

2. Pietro Nardini, Sonate pour violon en ut mineur op.5 n°6 : Allegro moderato

3. Andreas & Bernhard Romberg, Duo concertant pour violon et violoncelle n°1 en mi mineur : Rondo. Allegro

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8 réponses à Continuo, addio ! par le Duo Tartini

  1. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    Encore une bien belle découverte avec en prime une très belle chronique et un très joli « tableau » 😉 . Je me suis amusée à regarder les détails que tu as noté. Je pense que sans cela, je n’aurais pas vu le verre . Je n’ai pas le regard d’un historien de l’Art. 😉

    Quant à la musique, les deux instruments sont à l’unisson. J’aime beaucoup, la preuve en est, j’écoute à nouveau en te notant ce petit commentaire.

    Un tout grand merci à toi mon cher Jean-Christophe pour ce beau cadeau du matin.
    Que ta journée soit belle, lumineuse et musicale…..
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      Tu sais, il n’est pas indispensable d’être historien de l’art pour savoir lire un tableau, surtout à partir du XIXe siècle : il suffit de se poser devant et se demander ce qu’il nous a à nous raconter, puis de dévider le fil. C’est un exercice qui demande un peu d’entraînement, d’attention et de silence, mais pas si difficile que ça.
      Je suis ravi que les extraits t’aient plu au point de les réécouter.
      Ma journée a été très musicale : je prépare la suite. J’espère que la tienne fut agréable.
      Je te souhaite une belle soirée et t’embrasse bien fort.

  2. Christophe dit :

    Voilà qui semble tout aussi excitant dans son propos, que séduisant de par la qualité de ses interprètes (je vois par ailleurs qu’Annabelle Luis a étudié auprès de Bruno Cocset : bon sang ne saurait mentir). Merci, pour votre belle chronique, suite à laquelle l’écoute de ce disque a tout d’indispensable.

    • Ce projet se distingue effectivement par sa cohérence et sans doute aurez-vous après écoute, tout comme moi, la conviction que rien n’a été laissé au hasard pour nourrir le propos et susciter l’adhésion. Les deux musiciens qui le portent sont excellents et ont bénéficié des conseils des meilleurs maîtres.
      J’espère que vous prendrez beaucoup de plaisir à cette écoute et je vous remercie pour votre mot.

  3. Jean-Marc dit :

    Quel plaisir de lire une si belle et si instructive chronique tout en écoutant pour la énième fois ce magnifique enregistrement. Vous savez si bien nous faire plonger dans le passé, aussi bien celui des compositeurs que celui des peintres, qu’on en oublierait l’époque dans laquelle nous vivons et l’écran sur lequel nous lisons votre prose.
    Comme vous le dites, même les passionnés de clavecin ne sentent pas ‘orphelin’ dans ces oeuvres, et le grand amoureux de violoncelle (que je suis aussi) est comblé à l’écoute de ce si talentueux duo.
    Un tout grand merci pour votre talentueux travail de recherche et d’écriture qui nous régale chaque semaine.
    En vous souhaitant un agréable lundi de congé, congé bien mérité en ce qui vous concerne.
    Amicales pensées des Fagnes…

    • Je vous sais très attentif vous aussi au travail de David Plantier et ne suis guère surpris d’apprendre que vous avez succombé aux charmes de ce disque qui a la bonne idée de conjuguer beauté plastique et aventure musicologique; force est de constater que cette proposition senza cembalo fonctionne très bien, quelque affection que l’on ait par ailleurs pour l’instrument aux sautereaux, et la complicité qui unit les deux musiciens n’y est sans doute pas pour rien.
      Depuis que j’ai réintégré la peinture dans mes chroniques, j’avoue prendre un plaisir renouvelé à les écrire; c’est parfois allé assez loin comme dans les deux Bach de cet été, mais ce regard décentré facilite peut-être un peu plus l’immersion dans le passé.
      J’achève de vous répondre alors qu’un frais soleil de fin d’automne caresse les toits encore humides de l’averse passée; c’est indubitablement un temps d’écoute (purcellienne pour le moment) et de réflexion.
      Merci pour votre mot et bien amicalement.

  4. Milena Hernandez dit :

    Cher ami, je ne découvre votre chronique qu’en ce lundi de commémoration. Vous savez que ce disque tourne souvent en boucle chez moi et vous avez traduit exactement ce que je ressens à son écoute, une plénitude, fruit d’une réflexion longuement mûrie et de la recherche d’un son commun dans lequel chaque instrument s’exprime avec clarté. Vous avez choisi de faire écouter à vos lecteurs le Bonporti que j’aime particulièrement et je vous en remercie, il me plaît même sur ma tablette 😉
    Je ne connaissais pas vraiment Léon Pallière et Jean Alaux. Ce tableau est émouvant quand on songe qu’il ne reste à cet artiste que trois ans à vivre. Merci pour vos savantes explications qui permettent de dépasser la simple approche d’une peinture de genre. Bonne journée fériée et amitiés. Milena

    • Chère Milena,
      Je n’ignore évidemment pas votre attachement pour ce disque; il faut dire qu’il s’y entend pour nous captiver, reflet d’un travail où entrent autant de minutie que d’affection mais aussi de conviction, celle d’avoir trouvé une voie/voix originale permettant de faire entendre toute la subtilité et la sensibilité de ces musiques d’une façon renouvelée et, à mon avis, pertinente qui, si j’en crois les retours, sait toucher son auditoire. J’ai eu du mal à choisir les extraits à faire découvrir — abondance de biens ne nuit certes pas mais ne facilite guère la tâche du chroniqueur.
      Le tableau rend sensible nombre de lignes de partage entre passé et avenir, art et nature, avec une absence qui flotte imperceptiblement et lui apporte une densité supplémentaire, comme le clavecin absent en confère une aux pièces musicales choisies dans ce programme.
      Merci pour votre mot et belle fin de journée.
      Amitiés.

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