De Claudio Merulo à Johann Sebastian Bach, la toccata par Andrea Buccarella

Jan van Kessel l’Ancien (Anvers, 1626 – 1679),
Festons, masques et rosettes de coquillages, 1656
Huile sur cuivre, 40 x 56 cm, Paris, Fondation Custodia

 

Vers le milieu du XVIIe siècle, Anvers vit s’amorcer un inexorable déclin. Certes, l’atelier d’un Jacob Jordaens débordait toujours d’activité, mais Rubens, qui avait tant œuvré pour introduire dans la cité le meilleur du modèle italien, était mort depuis déjà une dizaine d’années, tout comme Van Dyck, autrefois son assistant, qui avait quitté les Flandres dès 1632 pour s’installer à Londres ; le dernier représentant de la famille Ruckers s’était éteint au tout début de la décennie 1650, bientôt suivi par le plus brillant des Couchet, Ioannes, qui avait repris et prolongé le savoir-faire de ces prestigieux facteurs de clavecin.
Les temps se bistraient imperceptiblement mais les peintures de fleurs se vendaient toujours bien ; un des maîtres les plus appréciés dans ce domaine était Daniel Seghers qui bénéficiait de surcroît du puissant réseau de ses coreligionnaires jésuites pour alimenter son négoce. Il était arrivé à Jan van Kessel d’imiter la profusion bigarrée de ses guirlandes mais il avait conscience que sa voie était ailleurs ; apparenté à la famille Bruegel, élève de son oncle Jan qu’on surnommait le Jeune, il avait largement trouvé dans ses cartons de quoi nourrir son imagination ; il finit par choisir de l’orienter principalement vers la représentation d’oiseaux, d’insectes et d’animaux, se détournant d’une approche symbolique au profit d’un regard plus scientifique bien dans l’air de l’époque. Avec leurs formes délicates, parfois chantournées, leurs reflets nacrés et l’infinie variété de leurs couleurs, les coquillages offraient à l’habileté du peintre un stimulant défi ; il choisit un beau cuivre propre à mettre encore mieux en valeur leurs qualités visuelles puis se mit à composer des figures décoratives en les utilisant comme autant de tesselles marines, variant avec une virtuosité gourmande les effets de teintes et de volumes. Ces coquilles vides, attentivement scrutées puis reproduites dans leurs moindres détails, devenaient ses fleurs à lui ; Seghers n’avait qu’à bien se tenir. Emporté par sa fantaisie lui vint l’envie de semer sa composition de figures ; quelques rapides essais se révélèrent concluants et firent jaillir un rire de satisfaction sonore du cœur de sa concentration. N’avait-on pas formé, après tout, le mot de grotesques d’après celui de grotte ? Qu’y avait-il donc de plus naturel qu’en créer à partir de créatures dont certaines se trouvaient justement dans les anfractuosités des rochers ? L’œil du spectateur ferait le reste en discernant ici un souverain, là sa reine, là encore un ahuri, un religieux mitré, une dame du temps jadis, des moustaches, des barbiches, des fraises et des capuchons. Le pinceau allait et venait sur le support avec un geste à la fois fluide et précis, recréant un théâtre du monde en miniature à partir du plus inattendu des matériaux. Jan van Kessel sourit et calligraphia fièrement les boucles de son nom puis l’année 1656 en bas du tableautin ; il avait décidé de le garder pour lui.

Si le terme de toccata apparaît dès la fin du XVe siècle pour désigner un morceau d’apparat joué aux cuivres pour marquer l’entrée d’un prince (Monteverdi sera encore fidèle à cet usage au début de son Orfeo en 1607) et que la forme se manifeste déjà chez les luthistes (Capirola, Francesco da Milano) quelques décennies plus tard sans prendre obligatoirement son nom, on l’associe plus volontiers aujourd’hui à l’univers du clavier – toccare, c’est précisément toucher un de ces instruments – auquel elle se lia à la fin du XVIe siècle en deux foyers italiens, Venise et Naples. On peut considérer Claudio Merulo comme celui qui contribua de façon décisive à formaliser la toccata en lui conférant son organisation en trois à cinq sections et en en faisant un terrain propice à l’épanouissement de la virtuosité, un modèle que suivra Sweelinck en y introduisant régulièrement des séries de brèves idées musicales, à la mode d’Angleterre. C’est toutefois grâce à Frescobaldi que la forme acquit l’envergure qui allait la désigner comme un vecteur d’expérimentation mais aussi d’expression pour nombre de compositeurs : fragmentée en courts épisodes contrastés, la toccata se mua en une entité kaléidoscopique propice à la succession des climats et des affects, à l’imitation du madrigal qui entraînait ses auditeurs au travers du labyrinthe des passions. Cette approche radicalement nouvelle allait se révéler extraordinairement fructueuse : un Michelangelo Rossi y accrocha ses guirlandes chromatiques tortueuses parfois extrêmement osées, mais ce fut Froberger, élève de Frescobaldi, qui diffusa la manière de son maître au fil de ses vagabondages dans une grande partie de l’Europe, la teintant au passage d’un caractère fantasque qui s’exprime pleinement dans sa production propre mais également dans celles de Johann Kaspar Kerll et surtout de l’insaisissable Louis Couperin. Il revint à Matthias Weckmann d’opérer la synthèse entre la tradition de Sweelinck, dans laquelle il avait été éduqué, et celle de Frescobaldi ; ses pièces regorgeant de détours et de surprises tant harmoniques que rythmiques sont typiques du stylus phantasticus et nourrirent l’invention foisonnante de Buxtehude puis du jeune Johann Sebastian Bach venu s’abreuver auprès de lui à Lübeck à la source d’une longue tradition qu’il porterait à un suprême degré d’achèvement ; n’est-ce pas son nom qui vient spontanément à l’esprit lorsque l’on prononce aujourd’hui le mot toccata ?

Premier prix du Concours international Musica Antiqua de Bruges en 2018, Andrea Buccarella est né à Rome en 1987. Élève d’Enrico Baiano et d’Andrea Marcon, il était jusqu’ici connu en sa qualité de directeur de l’Ensemble Abchordis dont les deux disques publiés chez DHM explorent de fort belle façon des pans méconnus de la musique sacrée napolitaine du XVIIIe siècle ; on le découvre soliste dans un récital extrêmement bien pensé et réalisé, une marque de fabrique du label Ricercar qui, espérons-le, aura à cœur de s’attacher ce claveciniste aux qualités évidentes. La précision et la fluidité de son toucher, sa conduite limpide des polyphonies y compris les plus complexes, sa capacité à architecturer le discours musical de façon à la fois cohérente et dynamique (la Toccata BWV 912 du jeune Bach en offre un exemple saisissant) constituent autant d’atouts mis au service d’une approche fine et sensible des œuvres qui leur apporte un charme assez irrésistible, fait d’un subtil mélange de chant, d’ardeur et de surprise. Creusant les contrastes des partitions et soulignant leurs irrégularités et dissonances avec une volupté de fin gourmet, Andrea Buccarella leur insuffle une vie intense qui les éloigne de l’aridité de l’exercice de style ; mieux, il sait les caractériser avec un goût très sûr en leur apportant la pulsation juste et les couleurs idoines, utilisant judicieusement les possibilités des quatre splendides clavecins mis à sa disposition (un petit et un grand dans le style italien, des copies d’un Hans Ruckers de 1615 et d’un Gräbner de 1722), tous signés Philippe Humeau, un facteur d’excellence qui vient d’annoncer sa prochaine retraite et à l’art duquel cette anthologie rend un touchant hommage. Au-delà du caractère souvent réducteur voire parfois stérile de la carte de visite discographique, cette réalisation de très belle tenue permet de découvrir un musicien plus que prometteur que la concentration – notons au passage l’aisance avec laquelle il aborde le répertoire germanique – et l’inventivité de son jeu rendent immédiatement attachant. Gageons que les éditeurs auront à cœur de lui permettre de poursuivre un parcours qui s’engage sous d’aussi brillants auspices.

Toccata, œuvres de Claudio Merulo (1533-1604), Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Giovanni Picchi (c.1571-1643), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Michelangelo Rossi (c.1601-1656), Johann Jakob Froberger (1616-1667), Johann Kaspar Kerll (1627-1693), Matthias Weckmann (1616-1674), Dietrich Buxtehude (1637-1707), Johann Adam Reincken (1643-1722) et Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Andrea Buccarella, clavecins de Philippe Humeau

1 CD [durée : 59’14] Ricercar RIC 407

Extraits choisis :

1. Johann Jakob Froberger, Toccata III
(Libro secondo di toccate, fantasie e altre partite)

2. Michelangelo Rossi, Toccata VII
(Toccate e Correnti d’intavolatura d’Organo e Cimbalo)

3. Dietrich Buxtehude, Toccata en sol majeur BuxWV 165

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10 réponses à De Claudio Merulo à Johann Sebastian Bach, la toccata par Andrea Buccarella

  1. Sébastien Mouton dit :

    Belle chronique, toujours autant passionnante. Merci Jean-Christophe. Je te souhaite un bon dimanche où je l’espère le repos et la sérénité seront maitres.

    • Repos, sérénité et musique, Sébastien, ingrédients essentiels d’un dimanche vraiment réussi.
      Je te remercie bien sincèrement pour le temps que tu as accordé à cette chronique et je te souhaite une belle suite de journée.

  2. Mireille Batut d'Haussy dit :

    Magnifique accord entre ces jeux chromatiques et sonorités d’orfèvre. Les coquillages qui figurent déjà partout, avec l’ocre rouge, parmi les parures funéraires des cultures paléolithiques appellent à la renaissance, autant par leur formes, significations et symboles attachés, que par leur caractère de monnaie d’échange et d’instruments de musique première. Des cauris au corail on traverse siècles et civilisations comme autant de témoignages d’une permanence et constance qui n’excluent aucune des références aux pratiques renouvelées, associant nourriture, masques et danses aux spécimens vénéneux de caractère tout aussi prophylactique que jeux et plaisanteries. Je trouve, ici, le mariage spécialement heureux. Merci, Jean-Christophe. M.

    • Lorsque je choisis un tableau, c’est toujours avec le secret espoir que le lecteur comprendra le faisceau de raisons qui m’a préférentiellement conduit jusqu’à cette œuvre-ci et les échos que j’entends entre elle et la musique que je propose. Comme très souvent, Mireille, vous avez saisi cet écheveau et avez tissé des correspondances, parfois même au-delà de celles que j’établissais, un retour dont vous imaginez combien il se révèle stimulant.
      Soyez mille fois remerciée pour ce commentaire qui ouvre des horizons insoupçonnés et chatoyants.

  3. Tiffen dit :

    Bonsoir mon cher Jean-Christophe,

    J’ai lu et relu ta belle et enrichissante chronique, je lui ai donné le temps qu’elle mérite. Et puis, je lis lentement, (quoi que ce soit) .

    Quant à la musique, inutile de te dire qu’elle m’a séduite, le clavecin, quel merveilleux instrument !

    Tu te doutes bien que la novice que je suis ne connaissait pas Andrea Buccarella, merci pour cette belle découverte.

    Quant au tableau, j’avoue ne pas y avoir été sensible. Il est parfait pour la chronique, mais…

    En te remerciant très sincèrement, je te souhaite une très belle soirée, paisible et reposante.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      J’en déduis donc que tu n’apprécies pas les coquillages — j’essaierai une prochaine fois avec des crustacés, j’aurai peut-être plus de chance. Blague à part, tout en comprenant ton absence de goût pour lui, je demeure pour ma part assez stupéfait par la virtuosité un brin facétieuse de ce petit cuivre.
      Je suis ravi que la musique t’ait plu, mais il faut dire qu’Andrea Buccarella s’y entend pour déployer les séductions de ses clavecins.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

      • Tiffen dit :

        Je souris en te mettant ce complément, tu vois, ça m’a tellement pas touchée, que j’ai baptisé ce cuivre de tableau. Suis-je pardonnée ? Je n’allais tout de même pas te noter j’adore . La sincérité, une qualité essentielle entre amis……
        Et je crois que tu n’auras pas plus de chance avec des crustacés 😉
        Bonne journée à toi !
        Je t’embrasse à nouveau bien fort.

        • Cuivre ou tableau, ça revient strictement au même dans le cas présent, vu qu’il ne s’agit ni d’un panneau, ni d’une toile. Je prends en tout cas bonne note qu’il n’est pas nécessaire que je me creuse la cervelle pour trouver une hypothétique nature morte aux crevettes.
          Bonne journée à toi; je t’embrasse bien fort.

  4. Jean-Marc dit :

    Voilà une œuvre des plus originales que je n’avais encore jamais vue et qui me plaît beaucoup. Ce genre de composition est étonnant pour l’époque et fait preuve d’un sens de l’humour que l’on n’attendrait pas d’un peintre de cette période. J’aurais bien imaginé Dali derrière les pinceaux, pas un artiste du XVIIème. Votre description de la peinture (j’esquive ainsi le problème tableau-cuivre) me la fait encore plus apprécier. Merci pour cette première découverte.
    Il était écrit que cette chronique serait (encore une fois) une double découverte, et c’est le cas. Je suis impressionné par ce jeune claveciniste et par le choix de son programme. Cela sort des sentiers battus dans lesquels on voit souvent s’engager les jeunes artistes pour leur premier enregistrement. Comme s’ils devaient se confronter à leurs aînés dans des œuvres archi-connues pour faire leur place au soleil…
    Le choix de Buccarella est judicieux et nous montre toute l’étendue de son art et de sa compréhension de l’évolution du style de la Toccata durant la période que vous nous décrivez si savamment.
    Un disque qui va bientôt ‘atterrir’ dans ma discothèque, encore grâce à vous.
    En vous souhaitant une belle fin de semaine…

    • Il y a effectivement plusieurs façons de faire ses premiers pas dans une carrière de soliste : le choix de se confronter d’emblée à de grands noms – compositeur comme interprètes — est à la fois confortable, dans la mesure où le répertoire est bien balisé, et périlleux, car les comparaisons peuvent ne pas tourner à l’avantage du nouveau venu. Il me semble qu’Andrea Buccarella s’est ici montré très avisé — je subodore que Jérôme Lejeune s’est montré d’excellent conseil – car parcourir l’histoire de la toccata lui permet de se frotter à des maîtres adoubés par la postérité sans courir le risque de se fixer sur un seul. Je pense que vous prendrez plaisir à cette variété qui va de pair avec celle des couleurs des quatre magnifiques clavecins de Philippe Humeau, et je suis curieux de savoir si vous trouverez, comme moi, que cet Italien se montre singulièrement à l’aise dans les pièces germaniques.
      Pour ce qui est du tableau – que l’on peut nommer « cuivre », comme on dit « toile » ou « panneau » pour d’autres supports –, il est effectivement d’une incontestable originalité tant dans la production de Van Kessel que dans celle du XVIIe siècle; je me demande d’ailleurs si l’exemple d’Arcimboldo, que l’on connaissait sans doute à Anvers, n’a pas joué un rôle d’aiguillon. La Fondation Custodia ne s’est en tout cas pas trompée en le faisant entrer dans ses collections.
      Merci pour votre commentaire !

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