Membra Jesu Nostri de Dietrich Buxtehude par le Ricercar Consort

Daniel Seghers (Anvers, 1590 – 1661) et
Érasme Quellin le Jeune (Anvers, 1607 – 1678),
Guirlande de fleurs avec l’Ecce Homo, sans date
Huile sur toile, 94 x 71 cm, Rome, Musées du Vatican

La rose et la pivoine, la prunelle et le chardon… La guirlande disposée par Daniel Seghers autour d’un Ecce Homo dû à Érasme Quellin le Jeune pourrait presque se fredonner comme une simple comptine, un poème empreint de naïveté. Si les noms des deux peintres qui ont uni leurs pinceaux sur cette toile ne sont plus guère connus aujourd’hui hormis des amateurs d’art flamand, ils n’en furent pas moins très célèbres de leur vivant dans leur cité d’Anvers et au-delà. Élève de Brueghel de Velours, le premier se fit une réputation européenne en sa qualité de peintre de fleurs, ses tableaux étant diffusés chez les puissants grâce aux très efficaces réseaux des Jésuites auprès desquels il avait prononcé ses vœux définitifs en 1625. La trajectoire du second fut, elle, toute profane ; ce fils de sculpteur entra à l’âge, avancé pour l’époque, de 27 ans dans l’atelier de Rubens où il fit si bien valoir ses talents qu’il collabora à certaines des œuvres de son maître dont il prit la succession dans les fonctions de peintre et décorateur de la cité anversoise en 1640 ; touchant à tous les genres, seul ou en collaboration, l’étendue de ses connaissances lui valut rapidement une réputation de doctus pictor.

La Guirlande de fleurs avec l’Ecce Homo est fidèle à la formule préférée de Seghers qui, plutôt qu’arranger des végétaux autour d’un médaillon selon l’usage solidement établi par les générations antérieures, conçut de véritables trompe-l’œil en y intégrant des éléments d’architecture, niches ou, comme ici, stèles. On peut supposer que Quellin n’eut aucun mal à satisfaire une demande qui le reconduisait vers les formes apprises au sein de l’atelier de sculpture paternel que son inventivité et sa maîtrise de la grisaille embellirent encore. Ici, les volutes d’une sobre élégance se déploient de part et d’autre de l’image centrale en un motif qui peut suggérer les ailes d’un papillon, une association qui doit sans doute autant à l’environnement floral qu’au fait qu’en grec psukhê désigne pareillement l’âme et le lépidoptère. Finement traitée à l’imitation d’un bas relief, la scène de l’Ecce Homo prend le spectateur à partie au travers des regards des personnages qui entourent le Christ couronné d’épines, les yeux baissés, tenant à la main son sceptre de roseau : celui de l’homme en costume oriental invite à la compassion tandis que celui du Romain apparaît plus accusateur, rappelant que le drame qui se joue prend sa source dans le péché des Hommes. En écho à cette douleur, Seghers a convoqué une kyrielle de plantes aussi hérissées de piquants que le terrible diadème écorchant les tempes de Jésus, la rose, le stramoine, le chardon, l’aubépine, la prunelle, le carthame, la ronce et la bourrache ; nombre d’entre elles revêtent une signification hautement symbolique, mariale pour la rose, protectrice pour la pivoine dont les vertus apportent un antidote – au point d’ailleurs que la juxtaposition des espèces bleue et blanche renvoie aux couleurs de la Vierge – aux maléfices de l’inquiétant stramoine, dont les noms populaires d’herbe du diable et même de trompette de la mort disent assez l’extrême toxicité, tandis que le jaune-orangé du carthame évoque Judas et le rouge des baies le sang du Sauveur. Bien loin de n’être qu’un objet de décoration et de délectation, ce tableau se veut donc un support de méditation que ses dimensions pouvaient destiner à un usage privé voire semi-privé (dans une chapelle, par exemple).

En 1680, alors qu’il occupait depuis douze ans la tribune de Sainte-Marie de Lübeck, Dietrich Buxtehude adressa à son « très noble et très honoré ami » Gustav Düben, alors directeur de la musique du roi de Suède à Stockholm, la partition, notée en tablature, de ses Membra Jesu Nostri (Les très saints membres de notre Seigneur Jésus souffrant), un cycle – pris stricto sensu, ce terme est impropre dans la mesure où aucun motif musical ne relie les différentes pièces, ce qui n’empêche pas l’ensemble de former un tout cohérent commençant et s’achevant dans la tonalité d’ut mineur et où chaque épisode est structuré de la même façon (sonate/concerto vocal/aria/concerto vocal) – de cantates se déployant en une ample méditation sur les sept plaies, nombre symbolique s’il en en est, du Crucifié à laquelle le croyant est invité à prendre activement part d’un point de vue spirituel (« À ta croix m’attacher/Je le veux vraiment » est-il énoncé dès la première pièce, Ad pedes), une religiosité teintée d’affectivité qui n’est pas sans évoquer la devotio moderna dont l’influence sur le luthéranisme ne fut pas inexistante. On suppose, sans aucune certitude cependant, que l’œuvre a pu être composée pour la Semaine sainte, mais on ignore si elle était exécutée d’un seul tenant ou de façon fragmentée, et par quels effectifs ; Buxtehude l’a distribuée pour cinq voix (deux sopranos, alto, ténor et basse) et, du côté des instruments, deux dessus, basse et continuo, la seule exception étant Ad cor (À son cœur) où l’effectif de cinq violes et continuo établit une distinction qui exalte encore la dimension sensible – ici jusqu’à une douleur (les chromatismes sur « Vulnerasti ») portant en elle-même sa part d’extase (valeurs longues) – de l’ensemble.

En parfait connaisseur des innovations de la musique italienne, le compositeur en utilise toutes les ressources pour apporter relief et dramatisme à son discours : dissonances, retards, silences, mais également sens mélodique affirmé viennent se conjuguer à une rigueur contrapuntique toute septentrionale, néanmoins assouplie et clarifiée, pour faire de chacune des sept cantates un univers à part entière, avec ses couleurs et sa rhétorique spécifiques, cette varietas permettant au cycle de ne jamais sombrer dans l’uniformité et l’ennui quand bien même il est assujetti à une forte exigence de cohérence, en un geste qui réconcilie la contemplation et l’action, le ressort de cette œuvre décidément singulière que sont les Membra Jesu Nostri étant d’édifier le fidèle en s’appuyant sur la force des symboles, des images et des émotions, tout en confiant à la musique, par sa conception même, le soin d’élever son regard.

Sans presser le pas mais avec une constance qui force le respect, le Ricercar Consort continue son exploration de la musique baroque allemande entamée il y a bientôt quarante ans pour le label qui lui a donné son nom. Deux volumes de cantates déjà anciens constituaient jusqu’à présent son legs buxtehudien mais il semble finalement assez naturel que son parcours passe aujourd’hui par les Membra Jesu Nostri — et de quelle façon. Fidèle à ses principes, Philippe Pierlot aborde cette œuvre à une voix par partie, seule configuration véritablement propre à restituer son atmosphère de dévotion intime. Ce qui frappe d’emblée dans cette réalisation (et plus encore lorsque l’on a dans l’oreille la version enregistrée en 2005 par Cantus Cölln pour Harmonia Mundi) est la tension que le gambiste et chef imprime en permanence à son approche, y compris dans la magnifique cantate Gott, hilf mir ! offerte en complément, également servie il y a peu par Vox Luminis dont la lecture paraît seulement jolie et fort sage en comparaison de l’urgence fiévreuse (superbe Matthias Vieweg) et de la ferveur qui se dégagent de celle du Ricercar Consort. Intensément habités par une équipe de chanteurs et d’instrumentistes ne ménageant ni leurs moyens – la façon, en particulier, dont la palette vocale s’équilibre est une bien belle démonstration d’intelligence musicale et d’écoute mutuelle – ni leur engagement pour les animer, les Membra Jesu Nostri qu’il nous propose conjuguent avec une merveilleuse finesse intériorité et théâtralité dans une vision orante qui ne verse jamais dans le piège de la désincarnation ou du statisme ; en mettant le texte au cœur de sa démarche (un exemple entre cent, la façon quasi visuelle et la hargne cruelle avec lesquelles sont rendus les crachats – sputis – dans Ad faciem), elle nous empoigne au contraire de toutes ses dynamiques, de toutes ses couleurs pour nous captiver et nous faire croire aussi fort qu’elle. Magnifié par la prise de son toute de chaleur et de présence d’Aline Blondiau dans la très belle acoustique de l’abbaye de la Lucerne d’Outremer, cet enregistrement constitue un apport majeur à la discographie buxtehudienne.

Dietrich Buxtehude (1637-1707), Membra Jesu Nostri BuxWV 75, Gott, hilf mir ! cantate BuxWV 34

Maria Keohane & Hanna Bayodi-Hirt, sopranos
Carlos Mena, contre-ténor
Jeffrey Thompson, ténor
Matthias Vieweg, basse
Ricercar Consort
Philippe Pierlot, viole de gambe & direction

1 CD [durée : 79’44] Mirare MIR 444

Extraits choisis :

1. Membra Jesu Nostri, Ad genua : Sonata in tremulo

2. Cantate BuxWV 34 : « Gott, hilf mir ! »

3. Membra Jesu Nostri, Ad manus : Concerto : « Quid sunt plagæ istæ »

4. Membra Jesu Nostri, Ad latus : Aria : « Hora mortis meus flatus »

5. Membra Jesu Nostri, Ad pectus : Concerto a 3 voci : « Sicut modo geniti infantes »

6. Membra Jesu Nostri, Ad cor : Concerto a 3 voci : « Vulnerasti cor meum »

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12 réponses à Membra Jesu Nostri de Dietrich Buxtehude par le Ricercar Consort

  1. Michelle Didio dit :

    Que d’émotion dans cette peinture où la fraîcheur colorée des fleurs accentue la scène dramatique qui se joue en fond sombre du Christ humilié et torturé. Buxtehude en contrepoint est une association très réussie.
    Ce que vous nous offrez à écouter et à lire, m’invite à acheter ce disque.
    Grand merci, cher Jean-Christophe, pour ce moment d’exception musicale et picturale.
    Bon dimanche à vous aussi.
    Bien amicalement.

    • Ce contraste entre l’éclat et l’obscur me semble tout à fait correspondre à ce qui se dégage des Membra Jesu Nostri tels que Buxtehude les a mis en musique, chère Michelle. Trouver un tableau illustrant cette idée n’a pas été une mince affaire mais je me suis souvenu d’une exposition vue à Francfort il y a déjà bien des années, et de fil en aiguille…
      Je vous remercie pour votre mot et espère que vous prendrez plaisir à l’écoute d’un disque qui ne s’apprécie pleinement que dans sa continuité.
      Bon dimanche à vous et bien amicalement.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,
    Entre deux coupures de courant à cause de la tempête qui souffle ici, j’ai pu lire ta belle et enrichissante chronique et admirer le très beau tableau. Quant aux musiques, je n’ai pas pu tout écouter, ce n’est pas grave, je pourrai le faire tout à loisir puisque je suis en repos une semaine.
    Je ne serai pas longue à commenter, j’ai un peu peur qu’il y ait de nouveau une coupure, mais je voulais te faire un petit signe ici et surtout te remercier.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      J’espère que la tempête s’est éloignée et que tu as pu retrouver un usage continu de l’électricité et pas seulement pour écouter les extraits de cette chronique.
      Je te remercie pour ton sympathique petit signe et te souhaite une bonne semaine de vacances.
      Je t’embrasse bien fort.

      • Tiffen dit :

        Bonjour mon cher Jean-Christophe,
        Je ne sais pas si tu auras mon commentaire, mais pas grave.
        J’ai écouté tous les extraits, et je dois dire, que je trouve pas de mots tellement c’est beau, magnifiquement BEAU.
        Je t’embrasse bien fort

        • Bonjour ma chère Tiffen,
          Ton commentaire m’est bien parvenu, la preuve.
          Je suis ravi que tu aies pris le temps de découvrir tous les extraits et que tu en aies été largement récompensée en termes de plaisir.
          Je te remercie pour ton mot et te souhaite une bonne journée.
          Je t’embrasse bien fort.

  3. Marie dit :

    Pour comprendre l’invitation, je n’ai eu de cesse de trouver la traduction la plus exacte possible .. ce qui est fait. Je peux maintenant écouter après avoir lu. Merci pour cette nouvelle découverte.

    • L’Andachtsbild désigne un type d’image bien spécifique qu’il m’a souvent été donné de croiser lors de mes études d’histoire de l’art : le le mot est revenu tout naturellement en travaillant sur ce texte.
      J’espère que les extraits t’auront plu et je te remercie pour ton mot.

  4. Henri Pranger dit :

    Merci du fond du coeur, cher Jean-Christophe, de m’avoir mis en lumière ce chef d’oeuvre sublime de composition et d’interprétation. Quelle pureté, quel absolu évoque ce « Vulnerasti ».

    • C’est moi qui vous remercie, cher Henri, de vous être arrêté sur cette chronique. Les Membra Jesu Nostri sont une œuvre qui m’est particulièrement chère et que j’ai pris un réel plaisir à mettre à l’honneur en ce dimanche dont l’atmosphère se prêtait à merveille à ce type de répertoire.

  5. Gaulard Bénédicte dit :

    Mais quelle merveille, écoutee tôt en ce dimanche matin ! Metci, cher Jean-Christophe, pour ce beau texte et ce tableau ! Que votre dimanche soit beau !

    • À mes yeux, les Membra Jesu Nostri sont une des plus belles œuvres de l’ère germanique au XVIIe siècle, et vous avez pu constater, chère Bénédicte, que cette chronique réconciliait les deux camps.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un agréable dimanche.

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