Anamorfosi par Le Poème Harmonique

Orazio Gentileschi (Pise, 1563 – Londres, 1639),
Danaé et la pluie d’or, c.1621-23
Huile sur toile, 161,5 x 227,1 cm, Los Angeles, Getty Museum

 

À la fin de la première semaine de février 1639, Orazio Gentileschi mourut. Londres grelottait. C’était le jour de Vénus mais aucune pelisse ne semblait pourtant pouvoir réchauffer ni la déesse ni l’agonisant arrivé en Angleterre à l’automne 1626 et qui s’éteignait loin de sa patrie, sous les plafonds de Somerset House. Il n’avait pas revu Artemisia ; elle viendrait quelques mois plus tard s’incliner sur sa tombe.
Les douze années passées par le peintre dans l’orbite de la cour de Charles Ier avaient été traversées d’incertitudes ; impressionné par celui de Rubens, le souverain ne prisait que modérément son art dont le jaillissement se faisait, en outre, de plus en plus ténu. Les florissantes années de Gênes, lorsqu’il bénéficiait du patronage du fortuné Giovan Antonio Sauli qui l’avait convié dans la cité en 1621, semblaient bien loin. Il y avait laissé, entre autres chefs-d’œuvre, une Danaé dont le raffinement suscite aujourd’hui encore l’admiration. Enfermée par son père Acrisius dans une tour afin d’empêcher que se réalise l’oracle prédisant qu’elle enfanterait d’un fils qui tuerait son grand-père, la jeune femme n’en attira pas moins le regard concupiscent de Jupiter. Rompu à toutes les métamorphoses, le dieu se changea en pluie d’or afin de féconder Danaé et que par le bras de Persée s’accomplisse la prophétie. Orazio Gentileschi a choisi de représenter le moment où la divinité fait irruption dans la chambre close sous la forme de pièces frappées à son effigie, de faisceaux d’éclairs mais aussi de copeaux dont les souples torsades sont peut-être un rappel des boucles de la barbe ou de la chevelure constituant ses attributs traditionnels ; elles s’harmonisent en tout cas parfaitement avec les bordures de la lourde tenture vert sombre dont l’Amour écarte les pans pour la laisser pénétrer. L’or est partout dans cette scène et se charge d’une connotation explicitement érotique : doré le lit ouvragé où s’offre avec un geste de bienvenue une Danaé d’apparence pourtant chaste, dorée sa chevelure soigneusement apprêtée, mais aussi les liserés du voile de pudeur qui souligne plus qu’il ne cache son corps, celui-ci étant en outre ceint par un drap de même couleur dont le pan disposé sous la taille est une étreinte et l’échancrure juste au niveau du sexe du putto un symbole de plus de la scène qui se déroule non pas sous les yeux du spectateur mais dans son esprit qui, guidé par tant d’indices convergents, reconstitue les ébats suggérés par l’artiste. Décrivant une scène rendue possible grâce à une métamorphose, ce tableau en est une lui-même ; il matérialise en effet le moment où Orazio Gentileschi, directement confronté aux modèles flamands de Rubens et de Van Dyck, cherche à les émuler dans le rendu des matières, en particulier des tissus, et voit ainsi son pinceau évoluer d’une manière sensible.

Les musiques, elles aussi, peuvent devenir lieux de métamorphoses. Dès le Moyen Âge, la technique du contrafactum a ainsi permis des échanges entre les sphères sacrée et profane grâce à l’adaptation de textes pieux sur des mélodies séculières à succès ; l’aubade à la belle se muait, par exemple, en chant de louange à la Vierge, de la même façon que le pinceau du peintre pouvait transformer une cour d’amour en jardin de Paradis. Bien qu’elle insistât officiellement sur la nécessité de maintenir une frontière étanche entre les deux univers, l’objectif de reconquête des fidèles affiché par la Contre-Réforme l’entraîna à déployer un vaste arsenal de séductions pour les ramener dans ses filets ; les images surent se faire d’une suavité persuasive, les prières s’emparer, sans la permission de leur souvent célèbre auteur, des airs que la vogue gravait dans les mémoires et faisait courir sur les lèvres. Le fameux Si dolce è ‘l tormento de Monteverdi devint ainsi, sous la plume de l’obscur Virgilio Albanese, un hymne à la conversion de l’élan charnel en une ardeur toute spirituelle, Si dolce è ‘l martire, tandis que le lamento composé par Luigi Rossi sur la mort de l’époux de la reine de Suède se transmua en une méditation sur la Passion aux images parfois hallucinées. Le théâtre lui-même, contre lequel l’Église ne cessait de vitupérer en dénonçant son univers d’illusion suscité par des gens supposés moralement peu recommandables, se prit à édifier ; ainsi les allégories de La Vita humana de Marco Marazzoli (1656) proposent-elles une réflexion, soutenue par les trouvailles expressives reprises de l’opéra, sur les vicissitudes de l’existence, à l’instar de certains des madrigaux spirituels de Domenico Mazzocchi.
Sa nature de musica reservata destinait le célèbre Miserere composé par Gregorio Allegri pour les Ténèbres de 1639 à subir maintes mutations. La légende de cette œuvre créée à l’usage exclusif de la chapelle papale dont la divulgation aurait, dit-on, valu l’excommunication au téméraire qui s’y serait risqué est bien connue, notamment sa mémorisation et sa retranscription par le jeune Mozart de passage dans la Ville éternelle avec son imprésario de père. Ce que nota Wolfgang au début du mois d’avril 1770 était néanmoins déjà une évolution de l’original, non seulement parce que son oreille n’en avait retenu qu’un essentiel simplifié, mais aussi parce que l’interprétation d’une pièce vieille de plus d’un siècle avait nécessairement subi des altérations, aussi infimes fussent-elles. Aujourd’hui encore, ressusciter cette partition construite sur une alternance entre des versets monodiques psalmodiés et d’autres ornés de mélismes aussi savants que funambulesques, revient à s’inscrire dans la longue série des métamorphoses de cette page dont ne subsiste que l’ossature solide mais sans apprêt, Semaine sainte oblige, les dorures et les volutes des ornements qui lui conféraient sa vertigineuse hauteur et son souffle s’étant envolées sous celui du temps ; il faut tenter de s’approcher au plus près d’un original à jamais perdu, imaginer, conjecturer, recréer dans ce processus d’incessante transformation qui est celui de la vie même.

En vingt ans, le Poème Harmonique s’est plusieurs fois remodelé quitte à s’égarer parfois, pour des raisons certes compréhensibles de visibilité voire de viabilité, sur des territoires où il ne se révélait pas aussi à l’aise qu’on l’aurait supposé. Le domaine de Vincent Dumestre demeure celui d’une intimité n’excluant ni la théâtralité, ni la grandeur, et qu’il sait souvent porter à un degré d’incandescence peu commun. Depuis ses flamboyants premiers pas (il faut espérer que la simple évocation des noms de Castaldi et Belli enfièvre encore souvenirs et regards), son ensemble a trouvé dans l’Italie de la première moitié du Seicento une véritable patrie vers laquelle il fait aujourd’hui un éblouissant retour. Anamorfosi a la saveur des projets longuement et tendrement mûris s’inscrivant sans hiatus dans un parcours cohérent, en écho au programme Nova Metamophosi gravé en 2003 qui s’ouvrait sur un Confitemini Domino anonyme d’une sidérante beauté ; le célébrissime Miserere d’Allegri lui offre aujourd’hui un pendant à sa hauteur, dont l’interprétation à la fois décantée, mouvante, fervente et subtilement sensuelle renvoie à leur ennui toutes ces versions d’une blancheur cadavérique dont on nous a trop longtemps abreuvé ; ce ne sont que quinze minutes, mais elles sont si intenses, si prenantes qu’elles nous entraînent hors du temps. Le reste du programme est à la mesure de ce brillant incipit : Eva Zaïcik livre d’Un allato messagier de Luigi Rossi une lecture intensément frémissante, habitée et pourtant toute en maîtrise, Déborah Cachet déploie un charme fiévreux ainsi qu’une finesse et une sensibilité d’une grande justesse dans Si dolce è ‘l martire, les pièces pour ensemble sont d’une mise en place et d’une cohésion parfaites avec, en outre un souci permanent de la caractérisation qui fait également mouche dans les extraits du Che fà de Marazzoli où l’on peut apprécier l’autorité de Nicholas Scott et la tendresse de Marc Mauillon. Virtuoses (une mention spéciale pour le cornet aérien d’Adrien Mabire) et pleins de vie, les instrumentistes sont, à part entière, les acteurs d’un discours qu’ils illuminent d’une palette de couleurs tantôt vives, tantôt mordorées, toujours extrêmement séduisantes. Sous la houlette d’un Vincent Dumestre dont l’intelligence et l’amour de ce répertoire ne sont plus à démontrer, cette réalisation enregistrée avec naturel et présence par Vincent Mons et Étienne Rosset et accompagnée d’une présentation érudite de Jean-François Lattarico s’affirme écoute après écoute comme un moment de grâce dont on revient ému et reconnaissant. Puisse le Poème Harmonique continuer longtemps à être ce qu’il est en creusant son sillon ultramontain ou en revenant à l’air de cour français afin de nous offrir encore semblables éblouissements.

Anamorfosi, œuvres de Gregorio Allegri (1582-1652), Luigi Rossi (1597-1653), Claudio Monteverdi (1567-1643), Domenico Mazzocchi (1592-1665), Antonio Maria Abbatini (1595-1679), Marco Marazzoli (1619-1662) et anonyme

Deborah Cachet, soprano
Eva Zaïcik, mezzo-soprano
Nicholas Scott, ténor
Marc Mauillon, baryton
Le Poème Harmonique
Vincent Dumestre, théorbe & direction

1 CD [durée : 73’10] Alpha Classics 438

Extraits choisis :

1. Anonyme, Domine, ne in furore tuo : Non est sanitas carni meæ

2. Marco Marazzoli, Chi fà : Un sonno ohimè
Eva Zaïcik & Marc Mauillon

3. Gregorio Allegri, Miserere : Quoniam si voluisses sacrificium

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10 réponses à Anamorfosi par Le Poème Harmonique

  1. Michelle Didio dit :

    Merci pour ce moment de grâce, cher Jean-Christophe.
    La musique est vraiment magnifique. Le choix de la peinture et la description que vous en faites sont à la hauteur de ce moment magique.
    Bon dimanche à vous.
    Bien amicalement.

    • J’ai essayé d’offrir en contrepoint de ce disque effectivement magnifique un tableau où différentes métamorphoses sont à l’œuvre, chère Michelle, et je suis ravi que ce choix vous agrée.
      Je vous remercie pour votre mot et vous adresse mes amitiés dominicales.

  2. Oh ! Que j’aime cet ensemble, qui sait nous donner toute l’émotion contenue dans les oeuvres qu’ils choisissent de travailler mais d’une façon parfois presque chuchotée, intime, familière. Et le baryton expressif de Marc Mauillon…
    Merci aussi de me faire découvrir ce délicat tableau de Gentileschi que je ne connaissais pas.
    Bon dimanche à vous, cher Jean-Christophe.

    • Je suis le Poème Harmonique depuis ses débuts discographiques, chère Anne, et si certaines de ses productions ont pu me laisser perplexe, je le retrouve ici tel que je l’ai toujours aimé, avec cette dimension à la fois intime et large, cette confidence qui embrasse tout, y compris l’auditeur.
      Grand merci pour votre mot. J’espère que votre dimanche fut agréable et que la semaine qui s’annonce le sera tout autant.
      À bientôt.

  3. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    Une fois n’est pas coutume, j’ai écouté les extraits en compagnie de mon fils (25 ans), après un moment de silence, je lui ai demandé ce qu’il en pensait,; C’est magnifique et les voix sont impressionnantes. Je suis bien de son avis, et j’ajouterai pour ma part ; merci pour ta chronique « éclairante », pour les explications sur le tableau (magnifique) et enfin pour les extraits.
    Ce n’est pas une musique que l’on quitte et hop on passe à autre chose, non, il en reste une trace, et un doux sentiment de bien-être.
    Comme tu le soulignes, c’est un de ces moments de grâce, où l’on se sent hors du temps.

    Merci encore et belle suite de dimanche.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      Il faut être fort pour réinventer une œuvre aussi emblématique que le Miserere d’Allegri et les musiciens du Poème Harmonique l’ont fait avec une maestria effectivement impressionnante dont je suis heureux de lire qu’elle transcende les questions de génération.
      Je te remercie pour cette écoute partagée et pour ton commentaire.
      Que ta soirée soit belle.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Marie dit :

    Un miserere que Danae n’aurait pas entendu faute de pavillon et c’est l’extrait que j’aime le plus – ce soir tout au moins.

    • Elle avait beaucoup mieux qu’un pavillon, très chère Marie : un palais avec une tour (ou un souterrain selon les sources) où elle était enfermée, mais Jupiter, sans faire un effet bœuf (privilège d’Europe), parvint quand même à se faufiler.
      Merci pour ton commentaire (et l’oreille, certes à peine esquissée, est sous une mèche — le tableau en très haute définition est visible sur le site du musée).

  5. Milena Hernandez dit :

    Merci, cher Jean-Christophe pour cette belle chronique qui m’a un peu déstabilisée dans l’extrait du Miserere d’Allegri, je l’avoue. Vous avez raison, l’habitude des voies blanches pour cette œuvre est finalement bien installée, l’extrait proposé est une métamorphose, j’espère ne pas vexer les musiciens en me rappelant un concert pendant lequel le Stabat Mater de Pergolèse était chanté avec des voix d’hommes (très exactement le Fac ut ardeat). Comme toujours vous avez choisi un tableau magnifique, c’est celui d’Artemisia que j’avais en tête … mais cette pluie d’or comme une flèche, ce geste gracieux, quelle beauté! Bonne semaine musicale. Amitiés. Milena

    • Chère Milena,
      En 1994 paraissait chez Astrée un disque qui allait changer la face de notre perception du Miserere d’Allegri; signe des temps, A Sei Voci, ensemble hélas bien oublié aujourd’hui (et pourtant, quels Josquin !), y proposait deux approches : une traditionnelle et une « avec ornements baroques. » En 2001, l’Ensemble William Byrd allait encore plus loin en termes de souplesse vocale et d’ornementation. Pourtant, l’empreinte de la lecture de David Willcocks (et de ses suiveurs) reste indubitablement forte, comme si ce Miserere avait été écrit en Angleterre. Il me semble que le Poème Harmonique a le mérite de nous faire sentir à quel point cette œuvre est ultramontaine; peut-être une écoute complète vous en convaincra-t-elle.
      Je vous remercie pour votre mot et pour votre retour sur le tableau dont le choix a fait l’objet de bien des cogitations.
      Belle semaine à vous et amitiés.

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