Petite rue du Temps. Pour saluer Paul Badura-Skoda (1927-2019)

Paul Badura-Skoda par Jean-Baptiste Millot

Est-ce parce que l’on s’imagine que l’automne est une saison plus schubertienne que les autres ? Toujours est-il que vous aurez tenu jusqu’à en franchir le seuil des quelques pas menus consentis par la maladie avant de lui céder et de la laisser vous emporter. Quelles étaient les couleurs du ciel au-dessus de Vienne ce mercredi 25 septembre 2019 ? L’or courait-il déjà sur les feuilles fatiguées de l’été ? Tout en bas du faire-part, aux petites heures du jour, j’ai lu Zeitgasse 12 et me suit dit qu’avant l’ultime adieu puis la dernière demeure, reposer Petite rue du Temps s’accordait à merveille avec ce que je retiens de votre parcours, et tant pis si le second coup d’œil m’a détrompé en laissant apparaître qu’il s’agissait en fait du numéro 12 de la Zeltgasse.

La carrière de Paul Badura-Skoda, tout en demeurant d’une intentionnelle et remarquable fidélité aux grands noms du classicisme viennois (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert) dont il a inlassablement remis les œuvres sur le métier tout au long de sa vie sans négliger pour autant de servir Chopin, Ravel ou Hindemith, a suivi tant de chemins que chaque auditeur peut y trouver son bonheur selon sa curiosité et sa sensibilité. Certains se remémoreront le concertiste recherché que dirigèrent aussi bien Furtwängler, qu’il admira sincèrement et durablement, que Karajan, pour lequel il ressentait sans doute plus de respect que de sympathie, Scherchen ou Solti – dans les documents sonores préservés, l’embonpoint des orchestres accuse parfois jusqu’à la cruauté le poids des ans tandis que la partie de piano demeure souvent d’une délicieuse sveltesse –, d’autres le soliste tenant encore à transmettre, quelques mois avant sa mort, jusqu’au bout de ses forces qui le trahissaient mais avec une intelligence intacte, les sortilèges de Schubert, Schumann et Mozart sur un de ces Bösendorfer qu’il chérissait tant, d’autres encore le pédagogue dont le vaste savoir se conjuguait avec la conviction et l’humour et qui n’omettait jamais de rappeler à ses élèves l’importance cruciale du texte musical et l’indispensable connaissance des partitions originales sur lesquelles il fallait traquer jusqu’au plus minime indice laissé par le compositeur.

Il existe cependant une autre dimension de l’art de Paul Badura-Skoda, plus intimiste – secrète serait inexact car il n’entretenait aucun mystère à son propos – et inextricablement liée au disque, ou du moins à une partie d’un legs enregistré qui dépasse les deux cents titres ; le volume, environ un quart, en est inversement proportionnel à l’importance. Au contact de son maître, Edwin Fischer, le jeune musicien découvrit le monde des claviers anciens auquel il ne cessa ensuite plus de s’intéresser, non seulement en qualité de collectionneur, mais également d’interprète, ce qui était beaucoup plus rare avant les années 1950 ; il partagea cet intérêt avec un autre apprenti pianiste d’un an son cadet, Jörg Demus, avec lequel se noua plus qu’une amitié, une fraternité à laquelle seule la mort, en avril 2019, de cet alter ego avec lequel il avait régulièrement joué et même écrit à quatre mains, mit le point final. Les photos réalisées lors de leur ultime enregistrement en commun, un Mozart partagé en janvier 2010 à Salzbourg pour les micros du label autrichien Gramola, en disent long sur leur écoute et leur affection mutuelles, et il n’est sans doute pas anodin que Paul ait choisi de placer au cœur de son ultime récital, donné le 31 mai 2019, les Kinderszenen de Schumann, compositeur dont Jörg était un des champions reconnus.

À l’aîné échut néanmoins une chance que n’eut pas son camarade ; elle se matérialisa par sa rencontre avec un des producteurs discographiques majeurs des décennies 1970 à 2000, un Wolf Erichson à la française, Michel Bernstein. Ce dernier ouvrit grand les portes des deux labels qu’il fonda et dirigea successivement, Astrée puis Arcana, dont la qualité et la hardiesse des propositions artistiques demeurent aujourd’hui encore quasi légendaires, à ce pianiste assez téméraire pour oser aborder la littérature du piano classique, chasse gardée des grands solistes, sur des instruments qu’une large partie, pour ne pas dire une majorité du public, des interprètes et de la critique regardait au mieux comme imparfaits, mais plus fréquemment comme d’épouvantables casseroles tout juste bonnes pour le musée. Mais Paul Badura-Skoda, alors quinquagénaire, avait acquis suffisamment d’autorité et de reconnaissance en sa qualité de pianiste « traditionnel », orientation qu’il ne renia d’ailleurs jamais, pour que ses expériences historicisantes fussent accueillies par autre chose que des ricanements ou une condescendance polie. Il faut l’imaginer, œil pétillant et sourire amusé aux lèvres, aligner comme on abat aux cartes une série d’atouts, rien de moins qu’une intégrale des sonates de Beethoven puis de Mozart (précédée, pour ce dernier, d’une sélection de pièces isolées), une anthologie en quatre époques de celles de Haydn, et quelques Schubert – la Fantaisie « Wanderer », les Moments musicaux, les Impromptus et un florilège de Lieder avec la soprano Elisabeth Söderström – pour faire bonne mesure. Il se risqua même au clavecin pour les Partitas de Bach, qu’il avait jusqu’alors servi uniquement au piano. Hormis deux disques Mozart, l’un chambriste partagé avec le Quatuor Festetics, l’autre – produit par ses soins – concertant où il dirige du pianoforte l’ensemble tchèque Musica Florea, et un ultime Haydn gravé en octobre 2008, deux ans presque jour pour jour après la mort de Michel Bernstein, la période Arcana fut entièrement dédiée à Schubert avec, outre deux enregistrements en compagnie du baryton Thierry Félix (des Lieder sur des poèmes de Goethe et une Belle Meunière), une intégrale des sonates. Ajoutons même, pour être tout à fait complet, une Sonate pour arpeggione et piano captée à Florence en janvier 2006 pour le label Fuga Libera.

Tout ceci disposé côte à côte n’est pas très impressionnant, y compris si l’on y ajoute la poignée de disques de la dernière période réalisés pour Gramola, et ne remplit qu’à peine le plateau d’une étagère standard. Pourtant, se plonger dans chacun de ces volumes est une aventure permanente. On a pu lire, dans certains hommages tombés de plumes autorisées, que le style de Paul Badura-Skoda était « classique » ; l’affirmer est ou n’avoir écouté ses enregistrements que d’une oreille distraite ou n’avoir pas saisi la singularité de sa démarche ; s’il avait été aussi « classique » que d’aucuns le prétendent, il se serait nommé, toute révérence due par ailleurs au superbe musicien qu’il fut, Alfred Brendel. Une des forces de Paul Badura-Skoda fut justement de ne jamais se soumettre à une quelconque orthodoxie, qu’elle proclamât la précellence de la « tradition » incarnée par des institutions musicales que la question de l’adéquation des instruments avec un répertoire donné n’effleurait même pas, ou exigeât au contraire de tout mettre à plat, voire à bas, au nom d’une authenticité aussi intransigeante que chimérique. Étranger aux modes, il faisait remonter ce qu’il nommait sa « conversion » (Bekehrung, mot et guillemets sont de lui) au piano de Mozart à 1948, à l’occasion d’un concert où Isolde Ahlgrimm jouait un instrument d’Anton Walter ; il ne fit donc pas partie de ceux qui adoptèrent les claviers anciens par opportunisme commercial, mais au contraire mû par une conviction puis des recherches et une pratique qui, reconnaissait-il, avaient transformé jusqu’à son jeu au piano moderne, appelant même de ses vœux la présence dans tous les conservatoires « non seulement de bons clavecins mais aussi de bons piano-fortes » afin de familiariser les interprètes avec l’éventail de leurs capacités. Il fallait un courage certain, dans un contexte qui ne regardait pas ce genre d’entreprise avec la même bienveillance que celle qui s’ensuivit et dont une partie au moins peut être portée au crédit d’un Paul Badura-Skoda démontrant disque après disque l’intérêt non seulement intellectuel mais esthétique de son approche, pour oser ainsi s’affranchir de l’étiquette de représentant d’un art viennois du piano porté au comble de son raffinement pour aller courir sur des chemins parfois tout juste débroussaillés, le courage d’être soi, sans compromis.

Sur nombre d’aspects, les réalisations de Paul Badura-Skoda au pianoforte, tout en demeurant d’une tenue impeccable, sont des actes délibérés, médités, d’ensauvagement. C’est particulièrement vrai pour son cycle Beethoven dont la crudité des timbres et la tendance à pousser les instruments utilisés jusqu’aux limites de leurs capacités, en tirant un parti expressif de leurs fragilités, revêtent des allures de manifeste. Il n’y est jamais question de rechercher la rondeur sonore comme une fin en soi, mais bien de s’approcher au plus près, à fleur de notes, des émotions et du message des œuvres quitte à ce qu’ils se révèlent déroutants, dérangeants. Ce Beethoven pensé et maîtrisé de main de maître s’avère souvent peu apprivoisé dans ses emportements voire sa rage à peine contenue mais il sait également réserver des moments d’une infinie délicatesse, de stupéfiantes éclaircies de ciel pur. Les cinq volumes dédiés à Haydn et l’intégrale des sonates de Mozart sont autant d’hymnes à un instrument tendrement chéri, un pianoforte sorti de l’atelier viennois de Johann Schantz autour de l’année 1790, un grand seigneur dont la sonorité cristalline et argentée, le mordant rythmique et la clarté des registres sont explorés et mis en lumière avec une subtilité confondante. Tournant résolument le dos au cliché de bonhomie un rien compassée qui s’attache encore trop fréquemment à cette regrettable dénomination de « papa Haydn », ce dernier paraît au contraire à la fois étonnamment altier et d’une limpidité de source sous les doigts de Paul Badura-Skoda qui ne cesse de faire fête à son intelligence, à son humour, à son inventivité. Avec Mozart, dont on peut dire qu’il fut avec Schubert au centre de ses pensées de musicien, c’est le cœur qui parle et se met à nu, débarrassé de tout oripeau poudré ou sucré ; Wolfgang a rarement été autant qu’ici un maître du drame, que s’invitent sur le clavier les échos de quelque théâtre rêvé ou ceux de vicissitudes personnelles aux rires tintants ou aux sanglots à peine étouffés.

L’intégrale des sonates de Schubert gravée entre 1991 et 1996 représente, dans tous les sens du terme, un accomplissement, la synthèse d’un art du pianoforte arrivé à sa parfaite maturité dont les deux disques déjà si réussis enregistrés une dizaine d’années plus tôt (Fantaisie « Wanderer » et Moments musicaux, Impromptus) ne laissaient qu’entrevoir la magnifique éclosion. On chercherait en vain dans ces lectures d’une précision d’aquafortiste la moindre trace de sentimentalité ; mais du sentiment et de l’émerveillement devant la musique, en revanche, on en trouvera à chaque mesure, portés à un point de concentration, d’incandescence propre à laisser l’auditeur qui entreprend ce voyage de plus de neuf heures en vingt étapes tantôt légères au pas, tantôt lourdes comme l’errance, béant d’émotion et de gratitude. Le creusement des contrastes, l’infinie variété des nuances née d’un toucher où s’unissent la science de l’expert et l’instinct du musicien, l’incroyable palette de coloris suscitée par cinq instruments parfaitement connus, minutieusement choisis et, en outre, artistement captés par Michel Bernstein et Charlotte Gilart de Kéranflèc’h, la densité des silences, la joie et la mélancolie également indicibles, tout concourt à faire de cette entreprise d’une humanité souvent étreignante un monument à ce jour inégalé, où se lisent au plus près, accentuées par l’intimité chaleureuse, le ton de confidence de ces pianos de jadis, la liberté, la curiosité, la vitalité, l’élégance, l’audace et la souveraine intelligence qui marquèrent le cheminement de Paul Badura-Skoda au pianoforte.

Petite rue du Temps les ombres à présent s’allongent et l’air se pare des teintes mordorées de la sonorité d’un piano de Graf. C’est une voie écartée qui mène à un pays singulier où embaument les fleurs cireuses et fragiles des citronniers. « Kennst du das Land ? » Grâce à vous qui nous quittez, j’ai le sentiment que ces terres du son perdu que je ne cesse d’arpenter et d’interroger pour tenter de mieux sentir et entendre me sont un peu moins étrangères.
Vienne, 5 octobre au soir, la Messe en mi mineur de Bruckner pour le dernier adieu, puis le retour à la terre le jour de votre quatre-vingt douzième anniversaire. L’infinie tristesse de ceux qui ont eu la chance de vous côtoyer comme de ceux à qui votre infatigable activité a tant appris sans vous avoir jamais croisé. Votre sourire bienveillant que l’on ne verra plus se dessiner. Vos disques que l’on ne se résout pas à ranger sur l’étagère. Et ces mots de Ferdinand Hiller se souvenant de Schubert que vous aviez choisi pour envoi de votre préface à l’intégrale de ses sonates : « Quant à mes propres sentiments, je suis incapable de les décrire. C’était une illumination. »

Morceaux choisis :

Pour tous, sauf exception signalée : Paul Badura-Skoda, pianoforte

1. Franz Schubert (1797-1828), Sonate en fa dièse mineur D 571/604/570 : [I] Allegro moderato D 571

Pianoforte Donath Schöfftos, Vienne, c.1810

Les sonates pour le pianoforte. Arcana A 364 (pour la réédition de 2013)

2. Franz Joseph Haydn (1732-1809), Sonate en ut majeur Hob.XVI.50 : [I] Allegro

Pianoforte Johann Schantz, Vienne, c.1790

Sonates & pièces pour le piano-forte (IV). Astrée E 7714

3. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Quatuor pour piano-forte, violon, alto & violoncelle en mi bémol majeur K.493 : [II] Larghetto

Paul Badura-Skoda, pianoforte Johann Schantz, Vienne, c.1790
Membres du Quatuor Festetics

Quatuors pour le piano-forte, violon, alto & violoncelle. Arcana A 350 (pour la réédition de 2009)

4. Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sonate en fa mineur op.57 « Appassionata » : [I] Allegro assai

Pianoforte John Broadwood, Londres, c. 1815

Les sonates pour le piano-forte, tome 7. Astrée E 8697

5. Wolfgang Amadeus Mozart, Andante con variazioni en sol majeur pour piano-forte à quatre mains K.501

Jörg Demus & Paul Badura-Skoda, pianoforte Anton Walter, Vienne

Sonates et pièces pour pianoforte. Gramola 98900

6. Wolfgang Amadeus Mozart, Fantaisie en ut mineur K.475

Pianoforte Anton Walter, Vienne, c.1781, ayant appartenu à Mozart
Enregistré dans la maison natale de Mozart à Salzbourg en 1965

Paul Badura-Skoda, une biographie musicale. Genuin GEN 03016

7. Ludwig van Beethoven, Sonate en ré majeur op.28 : [II] Andante

Pianoforte Caspar Schmidt, Prague, c.1810

Les sonates pour le piano-forte, tome 5. Astrée E 8695

8. Wolfgang Amadeus Mozart, Sonate en fa majeur K.332 (300k) : [III.] Allegro assai

Pianoforte Johann Schantz, Vienne, c.1790

Sonates pour le piano-forte, tome 4. Astrée E 8684

9. Franz Schubert (1797-1828), Sonate en si bémol majeur D 960 : [II] Andante sostenuto

Pianoforte Conrad Graf, Vienne, c.1825

Les sonates pour le pianoforte. Arcana A 364 (pour la réédition de 2013)

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12 réponses à Petite rue du Temps. Pour saluer Paul Badura-Skoda (1927-2019)

  1. Merci à vous, cher Jean-Christophe, pour cette adresse musicale et ce lent parcours d’automne qui va habiter mon dimanche.
    Moi qui ait peu fréquenté les salles de concert, j’ai eu la chance d’entendre Paul Badura-Skoda dans les studios de France Musique au début des années 1990. C’était « En blanc et noir », émission précieuse. J’ai gardé de cette rencontre, comme souvent, je pense, quand un acte inhabituel vous ouvre à autre chose, l’impression d’avoir élargi le cercle des amis. Quel ami, dont aujourd’hui vous nous évoquez la figure avec tant de respect et de tendresse !
    Bien amicalement,

    ANNE

    • Une adresse née d’un trébuchement de lecture mais qui, après coup, m’est apparue si évidente, comme si elle ne demandait qu’à affleurer.
      Vous avez eu de la chance de pouvoir écouter Paul Badura-Skoda « en vrai », je suis persuadé que l’expérience devait être assez inoubliable, considérant déjà l’intensité de ce que le disque a réussi à capturer.
      Évoquer celui qui fut un de mes « maîtres d’écoute » et le musicien grâce auquel je me suis attaché au pianoforte a été un long chemin intérieur, et proposer des aperçus de sa discographie un crève-cœur devant ce qu’il a fallu écarter; j’espère avoir réussi à lui rendre justice, au moins un peu.
      Grand merci pour votre message, chère Anne, et bien amicalement.
      Jean-Christophe

  2. Marie dit :

    … ensauvagement …. à fleur de notes …. la poésie est toujours à portée d’oreilles et la semaine n’y suffira pas.
    Merci ému.

    • Sous des doigts aussi inspirés que ceux-ci, la poésie ne peut que régner en maîtresse, bien chère Marie, et les étapes que tu pourras faire au cours de la semaine à venir ne cesseront de te le démontrer.
      Un sincère merci pour ta lecture et ton mot.

  3. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe

    J’ai lu quelques lignes sur la disparition de Paul Badura-Skoda, mais toi mon cher Jean-Christophe, quel merveilleux hommage !! C’est beau, sincère et émouvant, comme la dernière phrase avec les mots de Ferdinand Hiller.
    On ne peut être que touché par cette très belle et longue chronique.

    Quant à la musique j’ai écouté 3 extraits, le reste, ce sera pour cet après-midi, un travail de calligraphie à faire, et rien de plus beau qu’être accompagné par Paul Badura-Skoda et pas que … Je sais qu’il y aura beaucoup de pauses, parce que parfois, on ne peut faire nul mouvement quand l’émotion nous gagne, ………………..

    J’imagine aisément le temps qu’il t’a fallu pour écrire cette chronique, sois- en remercié intensément .
    Je te souhaite un bel après-midi sans oublier de t’embrasser bien fort.

    • Bonjour ma chère Tiffen
      L’avantage d’être seul maître à bord est que l’on peut consacrer le temps que l’on souhaite à ce qui nous importe et les quinze jours qui viennent de s’écouler ont été un dialogue quotidien avec l’art de Paul Badura-Skoda, juste entre lui et moi dans le silence des soirées ou des petits matins, sans notion d’impératif ou de « service commandé », et je me réjouis de me dire qu’il en reste quelque chose dans le texte offert ce matin.
      Je te souhaite bonne suite de découverte des morceaux choisis et te remercie pour ton mot.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. mireille Batut-d'Haussy dit :

    Comment garder toute réserve, taire ces flots de souvenirs que je croyais avoir enfouis, assez pour ne plus souffrir de renoncements, de choix différents ? Ils ressurgissent de façon obsédante, parce que jamais assumés que de façon trop superficielle ? Mais c’est aussi que votre texte est écrit dans un style qui me parle comme il parlera à tous vos lecteurs. La personnalité de ce musicien se confond si fort avec la musique à travers laquelle il s’est construit, s’est élevé en affrontant, surmontant une foule de contradictions, pour en faire surgir, plus loin et plus fort, toujours de nouvelles, entraînant ainsi à sa suite des élèves épris d’une recherche et de la musique et d’eux-mêmes où lecture, pratique, théorie, érudition se fondent, fusionnent pour générer des formes d’énergies qui excluent ce qui divise, cloisonne, mortifie, jusqu’à atteindre une force si intériorisée qu’elle échappe à la notion de maîtrise au point de faire corps avec ce qui dépasse le corps et ses limites pour n’être que pur échange, fervente contagion. La passion du processus de création l’habitait au point de transparaître dans l’espace inouï des suspens, des silences, leur charge émotionnelle autant que dans les élans fous de refus des impasses de l’écriture, de l’incompréhension de la compréhension, comme des limites techniques de l’instrument. Son enthousiasme pulsatil peuplait de sa respiration très spéciale le moindre intervalle, l’altération la plus délicate et donnait à chaque effort l’amplitude de la plus grande aisance, l’élégance de la totale évidence. Les figures tutélaires de Mozart et de Schubert, la fidélité, la fraternité jusqu’à l’identification, diront assez, ce que d’essentiel, il ne cessera de léguer et nous impose de « taire » pour le donner à vivre.

    • Vous aviez écrit ailleurs, Mireille, que pour qu’un sujet nous parle, il fallait n’avoir que lui pour horizon; telle a été ma méthode pour ce texte : j’ai évacué tout le reste pour le laisser prendre toute la place qu’il souhaiterait, dans l’espoir qu’à un moment ou à un autre, lignes, couleurs et volumes finiraient par prendre leur place. Il a suffi d’une lettre mal lue vers cinq heures et demie matin pour que tout se cristallise — la clé dans la serrure, ce petit rien inattendu, inespéré. À peine un signe de la main qui, peut-être, eut été trop intimidant.
      Je ne pensais pas que ces lignes remueraient tant de choses en vous; je redoutais votre regard qui n’aurait, ici moins qu’ailleurs, pas laissé passé la scorie, l’approximation, le faux-semblant. Ce texte est un long chemin, d’avant même que j’en pose la première lettre. Paul Badura-Skoda a été pour moi un de ces brandons qui ont à la fois éclairé et réchauffé mon obscurité, qui m’ont aidé à y voir un peu plus clair, un peu moins seul sur la voie que je pense être la mienne. Je sais qu’il a compté sur la vôtre aussi et la façon dont vous en parlez le proclame avec une force et une émotion qui étreignent.
      Je vous remercie sincèrement pour vos mots; ils sont une veilleuse pour nous rappeler que rien ne s’arrête et que le dialogue se poursuit dans une autre dimension, sous une autre forme.

  5. Jean-Marc dit :

    Un fort bel hommage que celui-ci, que votre admiration pour l’artiste, l’être « humain » et votre sensibilité ont profondément inspiré. On n’est pas surpris d’y retrouver Michel Bernstein, un autre grand homme qui a mis sa vie au service de la Musique et que vous admirez beaucoup également.
    Je vais profiter de vos nombreux extraits pour tenter de combler mes lacunes en ce qui concerne le legs musical de ce grand claviériste – la majorité de ces enregistrements datant d’un moment de ma vie où j’avais trop peu de temps pour les apprécier…
    Un grand merci pour tout ceci!
    P.S. Et merci aussi pour le clin d’oeil à Alfred.

    • Je n’ai eu ni la possibilité ni la chance d’écouter en concert ou de rencontrer Paul Badura-Skoda mais il m’a, avec un certain nombre d’autres musiciens, beaucoup appris; je lui dois au moins deux révélations, celle des sonates de Mozart que je trouvais aimables sans plus avant d’avoir écouté son intégrale, et celle, simultanée, du pianoforte qu’il a vraiment fait entrer dans ma vie comme Pierre Hantaï y a fait entrer le clavecin.
      Cet hommage est effectivement tissé d’un certain nombre d’autres, au discret et fidèle Jörg Demus, à Michel Bernstein envers lequel tout mélomane devrait être éperdu de reconnaissance, à une époque qui est en train de disparaître sous mes yeux, celle où le disque était un instrument de connaissance plus que de consommation courante (merci au gavage favorisé par l’écoute en ligne, apothéose du jetable).
      Je suis heureux que vous ayez apprécié ce texte et vous remercie d’avoir pris de votre précieux temps pour déposer un commentaire.

  6. Roland Koch dit :

    Fraîchement « délivré » de ma bile, sa vésicule et ses calculs, ce fut, à nouveau, un de ces gadgets électroniques par vous honnis qui m’a permis de lire cet Hommage.
    Sur mon lit d’hôpital, émotions à fleur de peau, il m’a fallu plusieurs lectures et écoutes pour en arriver, secoué puis « élevé », au terme.
    Cher Jean-Christophe, vous lire a toujours été un enrichissement, ici je croule sous cet énorme cadeau.
    Vous pensez bien que j’ignorais jusqu’à l’existence de ce grand monsieur. Mes « préférences » étant ce qu’elles sont (j’écoute la Messe en si, Thomas Hengelbrock et les Freiburger) , les extraits que avez bien voulu partager m’étaient inconnus, tout comme la majorité des oeuvres.
    Ah oui, Gasse…. Pour un Autrichien ce terme désigne bien une rue. La ruelle serait plutôt a « Gasserl ». « Nannerl » la sœur de « Wolferl » nous démontre, s’il le fallait, cet art tout austriaque du diminutif. J’ai eu tout le temps, très petits matins inclus, requis pour trouver une autre entrée en sujet. Zeltgasse me renvoie à Friedrich Schiller: quelle joie…
    L’anesthésie aidant, j’ai eu droit à des rêves assez surprenants. Vous pourrez remercier votre Guerrier d’avoir monté la garde à mon chevet. Il en sera surpris, je suppose.
    Paul Badura-Skoda et votre talent me laisseront un souvenir assez inhabituel de mon passage au Pays de la Chirurgie.
    Roland

    • Cher Roland,
      Avant toute chose, quelle joie de vous lire ! Vous parliez d’émotions; celle de vous retrouver en a été une belle, vous pouvez me croire.
      Un hommage, à mes yeux, ne doit être ni définitif, ni fermé, sous peine de ne pas valoir mieux qu’une poignée de terre sur un cercueil; il doit au contraire laisser les chemins grand ouverts afin de susciter découvertes et/ou redécouvertes. Si celui que j’ai souhaité rendre à Paul Badura-Skoda a permis ceci ne serait-ce que chez quelques lecteurs, le temps que j’ai passé à le faire exister est justifié.
      Je vous remercie pour votre précision sur Gasse; si j’avais eu cette donnée présente à l’esprit, la « petite rue du Temps » se serait-elle transformée en « rue » ? C’est loin d’être certain, ne serait-ce que pour des raisons de sonorité, et de toute façon, ce lieu n’existant pas, ce genre de licence est permis, n’est-ce pas ?
      Puissiez-vous reprendre rapidement force et vitalité; ne doutez pas que mes meilleures pensées vous accompagnent.
      Merci une nouvelle fois pour votre mot.
      Amitiés,
      Jean-Christophe

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