Opus 1 : Jean-François Dandrieu et Arcangelo Corelli par Le Consort

Nicolas de Largillierre (Paris, 1656 – 1746),
Portrait d’un jeune garçon, c.1710-14
Huile sur toile, 114,9 x 146,1 cm, Los Angeles, Getty Museum

 

Il aurait pu, comme certains de ses pairs, choisir la voie de la facilité en jetant son dévolu sur le très vendeur Vivaldi afin d’attirer à lui un maximum d’opportunités de concerts, mais visiblement Le Consort, dont on s’est réjoui de saluer il y a quelques mois le déjà ambitieux Venez chère ombre, nourrit de son art une vision moins ostensiblement opportuniste. Pour son deuxième disque, le premier tout instrumental, l’ensemble réuni autour du claveciniste Justin Taylor a donc préféré mettre sa jeune notoriété au service du méconnu Jean-François Dandrieu en lui tendant le miroir du maître italien de la sonate en trio, Arcangelo Corelli.

Paris, 1705. Fraîchement nommé à la tribune de l’église Saint-Merri, le précoce – il se produisit au clavecin à la cour dès l’âge de cinq ans – et habile Dandrieu publie son opus primum, un recueil de six sonates en trio à la saveur italienne prononcée. De la part d’un jeune musicien français de vingt-cinq ans, un tel geste n’avait rien d’innocent ; il revenait à s’inscrire sans ambiguïté du côté des « modernes » qui, depuis plus d’une dizaine d’années, expérimentaient cette forme importée si propre à enflammer leur imagination quand elle embrasait d’ire les tenants de la tradition, et au premier chef le plus notoire d’entre eux, Jean-Laurent Le Cerf de la Viéville dont la célèbre et souvent venimeuse Comparaison de la musique italienne et de la musique françoise date justement de 1704. Dandrieu était en bonne compagnie dans le camp des progressistes : François Couperin écrivit ses premières sonades vers 1691-92, Sébastien de Brossard lui emboîta rapidement le pas, mais le premier à faire sortir le genre de la confidentialité – toute relative – de la diffusion manuscrite à l’usage des cercles d’initiés fut le violoniste François Duval dont le Premier Livre de Sonates fut imprimé en 1704, année décidément cruciale pour les deux partis, une publication qui se révéla le signal d’un déferlement éditorial d’où émergent encore aujourd’hui les noms d’Élisabeth Jacquet de la Guerre, Jean-Féry Rebel ou Jean-Marie Leclair.
Les premiers orfèvres de la sonate en trio conçue en France se référaient tous au même modèle incontesté, celui d’Arcangelo Corelli, chiche compositeur si l’on en juge par le faible nombre de volumes ayant survécu à l’intransigeance de son perfectionnisme, mais dont l’impact sur la musique européenne fut considérable – ses Sonates op.5 furent ainsi rééditées pas moins de 42 fois durant tout le XVIIIe siècle –, y compris après sa mort en 1713. La fluidité mélodique, la virtuosité soumise à une architecture à la fois stricte dans ses lignes et mouvante dans ses formes, la place essentielle accordée au chant, en particulier dans les mouvements lents, firent école et lui valurent l’hommage des plus prestigieux de ses pairs, de l’Apothéose que lui dédia François Couperin en 1724 aux six Sonates corellisantes de Telemann, datées 1735. Dandrieu se montre particulièrement redevable envers Corelli, allant parfois presque jusqu’à le citer (Adagio de la Sonate n°5, par exemple), mais l’attention qu’il porte à la polyphonie et sa tendance à chercher à étoffer la sonorité en s’appuyant ponctuellement sur une partie réelle de violoncelle obligé, aboutissant ainsi à une structure à quatre plutôt qu’à trois, révèle l’organiste qu’il était.

Son habileté de portraitiste permit à Nicolas de Largillierre de se constituer une confortable fortune. Il fit construire un bel hôtel particulier dans la rue Geoffroy l’Angevin où il mourut le 20 mars 1746. Il fut enterré non loin de là, en l’église Saint-Merri où il eut sans doute l’occasion d’écouter jouer Dandrieu lors des offices. Au début de la décennie 1710, le peintre, dont l’essentiel de la clientèle était bourgeoise, réalisa un de ses tableaux les plus atypiques dont il existe deux versions, une de grand format conservée à Los Angeles et une plus petite à Tokyo. Dans un riche paysage aux tonalités dorées dignes d’un resplendissant automne, un jeune garçon, yeux bleus, cheveux blonds, teint de porcelaine finement souligné par des lèvres rouges et des joues rosées, est assis dans une pose contrariée très étudiée. L’air altier malgré la douceur du modelé de son visage encore enfantin, fastueusement vêtu d’un costume à la romaine que l’art du pinceau formé à l’école flamande détaille avec une minutie presque gourmande, il tient contre lui un chien assis dont le regard attentif fixe, comme celui de son maître, un chardonneret posé, les ailes déployées, sur la branche d’un buisson aux épines acérées. Cette insistance picturale entraîne naturellement vers une lecture symbolique ; l’oiseau, se nourrissant des graines des plantes épineuses qui lui donnent son nom, évoque en effet la Passion du Christ (mais aussi Sa résurrection) non seulement par l’association avec la couronne mais aussi par le sang versé auquel fait écho la bande écarlate de sa tête, et il est en outre représenté ici dans une position pouvant faire songer à celle du Crucifié. Est-ce à dire que le garçonnet ici portraituré ne serait autre, comme on a pu l’avancer, que le tout jeune Louis XV, les symboles christiques fonctionnant alors comme un rappel de son état d’orphelin précoce ? Ce tableau pourrait tout aussi bien, par le caractère nettement idéalisé du paysage à la fois lumineux et sombre comme de la figure principale, faire mémoire d’un enfant trop tôt disparu, le chien soulignant la fidélité à son souvenir. Le fin mot de l’histoire nous échappe. Reste un portrait à l’atmosphère suspendue où se lisent nettement les traces de l’héritage artistique de son auteur mais où affleurent également, par petites touches, les éléments d’un style nouveau.

La réussite du précédent disque du Consort aiguisait naturellement la curiosité de retrouver ce tout jeune ensemble dans un programme dont il serait le seul maître à bord. Cet Opus 1 confirme brillamment les qualités qui s’étaient fait jour précédemment, avec sans doute une once de liberté supplémentaire qui rend le résultat jubilatoire. Brillants et complices, les cinq musiciens nous entraînent à leur suite au travers de paysages variés, souvent piquants, toujours séduisants. Les violons, au dessin très net, vocalisent, s’emportent, se poursuivent, virevoltent, tandis que le continuo leur offre une assise solide mais jamais épaisse, avec tout ce qu’il faut de densité soyeuse et de chant à la basse de viole comme au violoncelle, de pétillement et d’intrépidité au clavecin. Durant cette heure de musique où sérieux et légèreté s’équilibrent à merveille, on trouvera autant de caractère que de sensibilité, un raffinement qui ne dédaigne pas de s’assaisonner d’une rasade d’épices ou d’un zeste d’âpreté, des couleurs et des humeurs sans cesse renouvelées mais surtout un authentique plaisir de jouer ensemble, concentrés et rieurs, un peu incrédules encore devant la chance offerte de pouvoir défendre – et de quelle façon – un répertoire méconnu. Servie par la prise de son d’une grande présence de Ken Yoshida, cette réalisation conjuguant subtilité et enthousiasme couronne un travail à la fois précis et poétique qui a eu l’intelligence de préférer la joie collective aux chatouillements égotistes ; il ne viendrait pas à l’idée de ces talentueux modestes de se prétendre sortis de la cuisse de Jupiter, mais s’ils continuent à suivre leur chemin avec l’allant et la ténacité qui les caractérisent, l’univers leur appartient.

Opus 1 : Jean-François Dandrieu (1682-1738), Sonates en trio op.1 & Arcangelo Corelli (1653-1713), Sonates en trio op.2 n°8 & op.4 n°1, Chaconne de la Sonate en trio op.2 n°12

Le Consort :
Théotime Langlois de Swarte & Sophie de Bardonnèche, violons
Louise Pierrard, basse de viole
Hanna Salzenstein, violoncelle
Justin Taylor, clavecin & orgue positif

1 CD [durée : 61’45] Alpha Classics 542

Extraits choisis :

1. Dandrieu, Sonate en la majeur op.1 n°4 : [I] Adagio

2. Corelli, Sonate en si mineur op.2 n°8 : [II] Allemanda. Largo

3. Dandrieu, Sonate en mi mineur op.1 n°6 : [III] Siciliana. Affetuoso

4. Dandrieu, Sonate en fa majeur op.1 n°5 : [IV] Allegro

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8 réponses à Opus 1 : Jean-François Dandrieu et Arcangelo Corelli par Le Consort

  1. Mireille Batut d'Haussy dit :

    Plutôt que « de rentrée », merci, Jean-Christophe, pour cette chronique de ce qui fait retour.
    Vous ne serez pas étonné si je vous dis que la Sonate en mi mineur de Dandrieu me fascine, que son interprétation me bouleverse ; à son propos, on pourrait se montrer disert. Je préfère garder l’émotion, l’empreinte ; laisser qu’elles creusent leurs sillons.

    • Le mot de retour me semble plus juste que celui de rentrée, Mireille, en ce que ce dernier sous-entend de reprise après vacance, tandis que le premier forme, comme une chaconne, une boucle dans les replis de laquelle se logent quelque souvenir auquel on est attaché.
      La Sonate en mi mineur est un joyau et je retiens également celle en ré mineur qui se termine sur une Gigue étrangement suspendue entre deux mondes, comme le tableau de Largillierre.
      Grand merci pour votre commentaire qui a creusé son sillon bien à lui.

  2. Tiffen dit :

    Bonsoir mon cher Jean-Christophe
    J’ai écouté les extraits et lu ta chronique ce matin avant de partir, mais je ne voulais pas te mettre un commentaire vite fait.
    Une chronique enrichissante, et de bien belles découvertes. Le clavecin joué ainsi, c’est un régal.
    Quant au tableau, il est magnifique. J’ai pu le voir en détail. Un excellent choix qui n’est pas je le sais, le fruit du hasard.
    En tout cas je te dois un sincère merci, pour cette très belle chronique.
    Je te souhaite une belle soirée ou matinée ..
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      C’est amusant que tu te sois arrêtée sur le clavecin alors qu’ici ce sont quand même les violons qui occupent le devant de la scène, mais tu connais mon attachement pour cet instrument et je ne vais donc pas me plaindre qu’il retienne l’attention.
      Ce disque du Consort est une très belle réussite et si l’illustrer picturalement n’a pas été évident, je suis content que le résultat final semble cohérent.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite belle journée.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Thierry dit :

    Quel hasard … Je cherchais de la nouveauté et tu me la livres sur un plateau dans le métro ! Qu’on aime ce Jean-Christophe au ton joyeux et au verbe allègre qui nous donne à écouter un savoureux mets sonore pour entamer la journée. Merci de cette chronique encore une fois si précisément et joliment construite…

    • Moi dont un des objectifs avoués est justement d’accompagner quelques instants de la journée de mes lecteurs, de leur offrir une parenthèse dans leur quotidien, me voici servi avec, en prime, une mise en abîme où le lieu d’écoute renvoie à celui de la pochette du disque.
      Grand merci pour ce retour réjouissant qui met ce qu’il faut de sourire dans les premières heures de mon mercredi.

  4. Milena Hernandez dit :

    Cher ami, je ne sais si ce commentaire vous parviendra car je rattrape aujourd’hui mon retard de plusieurs semaines trop occupées pour vous témoigner mon amitié avec des commentaires sur vos chroniques lues bien rapidement à ce moment-là. J’aime beaucoup ce Dandrieu Corelli, les extraits dont vous nous faites profiter sont très beaux, un peu court et frustrant le premier toutefois 😉! Le tableau d’illustration que vous avez choisi est émouvant et par ses symboles plus profond qu’il ne paraît au premier abord, comme cette musique qui était peu considérée au siècle dernier. Merci pour cette rencontre. Bien amicalement, Milena.

    • Chère Milena,
      Non seulement il m’est bien parvenu mais je ne tarde pas trop à en accuser bonne réception pour que vous ne vous inquiétiez pas à ce sujet.
      Les plages du disque du Consort sont globalement assez brèves (autour de deux minutes), ce qui est également frustrant pour le chroniqueur qui souhaiterait en faire entendre plus, mais je crois que ma « sonate imaginaire » parvient malgré tout à donner une idée assez juste des beautés de cette réalisation.
      Je suis sincèrement heureux que vous me parliez également du tableau, que je trouve beaucoup moins lisse que ce que sa facture il est vrai très léchée laisse supposer; il y plane un trouble, une ombre que je trouve touchants.
      Je vous remercie pour votre commentaire, très bienvenu comme toujours.
      Bien amicalement à vous.
      Jean-Christophe

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