Le Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach par Céline Frisch

Rembrandt Harmensz. van Rijn (Leyde, 1606 – Amsterdam, 1669) et atelier ?,
L’Apôtre Paul, c.1657
Huile sur toile, 131,5 x 104,4 cm, Washington, National Gallery of Art

Saisir le moment où s’élabore la pensée, où les mots émergeant à peine de l’informulé se déploient et s’entrechoquent dans d’insaisissables anamorphoses laissant entrevoir de façon encore confuse les signes qui se déposeront sur le papier. Rembrandt semble avoir eu un attachement particulier et durable envers le personnage de saint Paul, qu’il a plusieurs fois représenté tout au long de sa carrière, poussant le processus d’identification jusqu’à réaliser, en 1661, un Autoportrait en saint Paul aujourd’hui conservé au Rijksmuseum. Figure importante pour le protestantisme, l’apôtre incarne l’idée que la grâce peut être accordée à l’Homme indépendamment de son mérite et qu’il lui arrive même d’échoir à ceux qui en sont les moins dignes, sa jeunesse d’erreurs et sa maturité d’errances – l’une contre le Christ, l’autre à son service – offrant par ailleurs l’image d’une destinée ballottée par la fortune dans laquelle le peintre pouvait percevoir un écho des vicissitudes de la sienne. La scène imaginée par Rembrandt montre le saint dans un lieu que l’on devine écarté mais dont nul élément ne permet d’affirmer qu’il s’agit d’un cachot plutôt que d’une cellule, une pièce à la neutralité typique de la dernière manière d’un artiste cherchant à éliminer le plus possible les éléments anecdotiques. Près de l’apôtre, son imposante épée – « l’épée de l’Esprit » pour reprendre ses propres mots, mais également le rappel des persécutions qu’il fit subir aux premiers chrétiens et l’annonce de sa décapitation finale – à laquelle l’occultation de sa lame par la table où sont posés les feuillets d’Épîtres à venir donne une allure nettement cruciforme, est le seul indice permettant de l’identifier. Dans ce décor réduit à un essentiel éloquent, animé par des sources lumineuses à l’origine indéterminée, l’attention se focalise entièrement sur la figure de l’homme assis dans son fauteuil, saisi plume en main, plongé dans sa réflexion, absent au monde et pourtant subjuguant de présence, corps et visage marqués par le passage du temps et la fatigue des routes suggérés plus que détaillés par le peintre mais empli de la paisible énergie que lui confère la force qui va inlassablement en guidant ses pas. Il y a beaucoup de silence et de concentration dans ce tableau, mais aussi quelque chose d’indiciblement familier, une proximité favorisée par le cadrage et la palette de couleurs intimiste choisis, qui le transforment en une méditation à laquelle chaque spectateur est invité à prendre part.

Combien de mois, combien d’années Johann Sebastian Bach tourna et retourna-t-il dans sa tête l’idée de proposer un parcours en vingt-quatre préludes et fugues « à travers tous les tons et les demi-tons, concernant tant la tierce majeure (…) que la tierce mineure » praticables sur les instruments à clavier de son époque avant de calligraphier, en 1722 à Köthen, la page de titre du manuscrit de ce qui deviendrait la première partie du Clavier bien tempéré ? Quelles raisons le poussèrent, deux décennies plus tard, à donner une suite exactement symétrique à ce coup de maître initial ? On l’ignore, et si l’anecdote rapportée par Heinrich Nikolaus Gerber, son élève de 1724 à 1726, situant la composition du Livre I dans un contexte évoquant le mois d’incarcération (du 6 novembre au 2 décembre 1717) de Bach préalablement à son renvoi de la cour de Weimar, apparaît séduisante, elle sent néanmoins un peu trop la forge à légendes pour être acceptée sans réserve, même si une flammèche comme celle-ci pouvait tout à fait éclairer une péripétie de sa vie qui a dû sembler fort inattendue et ténébreuse au musicien. Avec ou sans le secours du cachot, il n’en demeure pas moins que le défi à la fois théorique et pratique représenté par l’élaboration d’un tel cahier – d’autres expériences de ce genre avaient été tentées auparavant, parmi lesquelles une des plus significatives est l’Ariadne musica de Johann Caspar Fischer (1702 ? seule la réédition de 1715 est connue) proposant vingt préludes et fugues pour clavier – était de nature à stimuler puissamment son imagination. La question de l’accord correct des instruments agitait les milieux musicaux depuis la Renaissance, mais l’affirmation grandissante de la tonalité tout au long du XVIIe siècle et la description de « l’énergie des modes » – songeons à celle que fit Marc-Antoine Charpentier – la replaça au cœur d’un débat dont des avancées décisives furent opérées par Andreas Werckmeister (Musikalische Temperatur, 1691), ami de Buxtehude et premier à employer l’adjectif « wohltemperiert » (« bien tempéré ») ou Johann Mattheson qui décrivit les affects liés aux dix-sept tonalités alors praticables (Der neu-eröffnete Orchestre, 1713) avant de proposer, six ans plus tard dans son Exemplarische Organisten-Probe, des exemples de basse continue réalisés cette fois-ci avec l’intégralité des vingt-quatre. Bach offrit donc à deux reprises, la seconde s’inscrivant dans le geste testamentaire présidant à l’ultime décennie de son existence, un étourdissant achèvement à ces essais et tâtonnements en mêlant probablement réemplois – l’existence de versions primitives, entres autres dans le Clavierbüchlein destiné à son fils aîné, Wilhelm Friedemann, le démontre – et pièces nouvelles dans une synthèse dégageant une infinité de possibles appelée à connaître un incroyable retentissement. Regardé comme un recueil d’exercices ou une école de la composition dont Mozart, Beethoven ou Chopin sauront entre autres faire leur miel, le Clavier bien tempéré est bien plus que cela : outre qu’il entrouvre pour nous les portes de l’atelier du maître en nous laissant deviner ce qui le touchait (l’héritage français et italien mais aussi les extravagances de son contemporain Domenico Scarlatti) ou tissait le fil de ses préoccupations de compositeur (effets orchestraux et organistiques, mélodies semblant tout droit échappées d’un opéra ou d’une cantate imaginaires), ce recueil jalonné des mêmes étapes qui font pourtant faire à l’auditeur deux voyages complètement différents se révèle le Traité des passions de son auteur dans lequel il explore en profondeur les possibilités du couple « prélude et fugue » (fantaisie et rigueur, improvisation et architecture, les deux s’interpénétrant) mais aussi l’univers, le climat et la couleur de chaque tonalité. Fils de Heinrich Nikolaus, Ernst Ludwig Gerber rapporte, dans son Dictionnaire historique et biographique des musiciens publié à Leipzig en 1790, ce souvenir qui résume bien la singularité de ces deux cahiers regardant très au-delà de la stricte pédagogie affichée dans leur suscription : « Cette dernière œuvre [le Premier livre du Clavier bien tempéré], Bach l’avait jouée trois fois devant lui, avec son art inimitable, et mon père comptait parmi les plus heureuses de sa vie les heures où Bach, prétextant qu’il n’avait pas envie de donner son enseignement, s’asseyait à l’un de ses excellents instruments et transformait ainsi ces heures en minutes. »

Pour nous en tenir aux réalisations faisant appel au clavecin, le propos même du Clavier bien tempéré excluant le piano plus encore que dans les autres œuvres de Bach, la discographie de ce recueil est si vaste que toutes les sensibilités peuvent y trouver leur compte, de la décantation de Gustav Leonhardt, version fondatrice évidemment incontournable, à la théâtralité de Christophe Rousset, de la rigueur de Kenneth Gilbert aux foucades de Blandine Verlet, une des lectures les plus personnelles et attachantes des deux Livres, qu’il serait fort bienvenu de rééditer. Si l’on emploie, pour tenter de résumer d’un adjectif la proposition de Céline Frisch, celui d’éblouissant, l’auditeur sera peut-être déçu de ne pas y voir fuser de toutes parts étincelles et fanfares ; pourtant, écoute après écoute, c’est bien ce qualificatif qui s’impose au fil de chacun des lumineux voyages intérieurs que nous propose une musicienne qui va son chemin d’excellence sans se soucier des modes, et dont l’approche du Clavier bien tempéré (comme autrefois ses Variations Goldberg) a, par la netteté de ses lignes et la conduite rigoureuse du contrepoint, quelque chose d’éminemment classique tout en développant des accents véritablement personnels dans le développement rhétorique et mélodique du discours, véloce mais d’une fluidité exemplaire, et sachant si nécessaire retenir sa course pour respirer et chanter (Fugue en si mineur du Premier Livre ou Prélude en ut mineur du Deuxième Livre, par exemple). Intériorité, donc, mais pas seulement : Céline Frisch sait aussi se faire véhémente, électrique, épousant les bourrasques (celles, entre autres, du Prélude en ré majeur alla Scarlatti du Deuxième Livre) sans se laisser désarçonner, surmontant les écueils grâce à une impressionnante maîtrise digitale et à une virtuosité jamais tapageuse ou gratuite, toutes deux entièrement mises au service de l’expression. Il n’y a pas, dans ce Clavier bien tempéré, dont il serait injuste d’omettre ce qu’il doit aux deux superbes instruments épousant idéalement les intentions d’une claveciniste experte à en exalter les timbres et les couleurs ainsi qu’à la captation toute de finesse et de naturel d’Aline Blondiau, un seul instant où menaceraient la fadeur, l’anecdote ou l’ennui ; la variété et l’intelligence présidant à cette lecture majeure maintiennent en éveil les sens et l’esprit qui ne cessent d’y découvrir des perspectives et des éclairages nouveaux ; son élévation et son apparente simplicité lui octroient le don magique de transformer elle aussi les heures en minutes. Comme les Suites pour violoncelle seul par Elena Andreyev, ces deux doubles disques magistraux signés par Céline Frisch comptent au nombre de ceux qu’on ne se résout pas à ranger et aime savoir à portée de main, qui sont de tous les moments, de toutes les saisons, et inscrivent la musique de Bach profondément au cœur de nos vies.

 

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Das wohltemperierte Klavier (Le Clavier bien tempéré)

Céline Frisch, clavecin Anthony Sidey & Frédéric Bal, Paris, 1995, d’après Gottfried Silbermann (Livre I) & clavecin Andrea Restelli, Milan, 1998, d’après Christian Vater, 1738 (Livre II)

Livre I : 2 CD [durée : 49’58 & 53’02] Alpha 221

Livre II : 2 CD [durée : 69’45 & 76’06] Alpha 451

Extraits choisis :

1. Livre I, Prélude VII en mi bémol majeur BWV 852
2. Livre I, Fugue VII en mi bémol majeur BWV 852

3. Livre I, Prélude XXIV en si mineur BWV 869
4. Livre I, Fugue XXIV en si mineur BWV 869

5. Livre II, Prélude XI en fa majeur BWV 880
6. Livre II, Fugue XI en fa majeur BWV 880

7. Livre II, Prélude XVIII en sol dièse mineur BWV 887
8. Livre, II, Fugue XVIII en sol dièse mineur BWV 887

Ce contenu a été publié dans Notulæ, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

6 réponses à Le Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach par Céline Frisch

  1. Tiffen dit :

    Épitres d’éclisses, même le titre est en lien ….

    Quelle magnifique et très belle description de ce très beau tableau de « Rembrandt » !
    Quant à la musique, l’adjectif que tu emploies : « éblouissant », convient parfaitement .

    Je n’ose imaginer le temps qu’il t’a fallu pour écrire cette chronique, choisir le tableau et les extraits, le tout parfaitement réuni. Merci bien sincèrement pour ceci, pour ce voyage hors du temps et pour bien plus encore.
    Je te souhaite une très belle fin d’après-midi,. Je t’embrasse bien fort.

    • L’accroche qui me sert pour la notification et pour le réseau est toujours en lien avec le contenu, ma chère Tiffen; elle me permet en outre de jouer un peu avec les mots, ce que je fais volontiers.
      Une chronique comme celle-ci est effectivement assez longue à élaborer, surtout pour un lambin perfectionniste comme moi; on pose les mots, on les reprend, on y repense, on y revient, tout ceci pour n’être finalement jamais complètement satisfait du résultat final.
      Je te remercie pour tes mots et te souhaite une belle fin de journée.
      Je t’embrasse bien fort.

  2. Christophe dit :

    Merci pour cette fort jolie chronique. Le second livre par Céline Frisch, et des retours vers son premier livre, ont accompagné mon été, de si belle façon. Une telle radieuse plénitude d’interprétation, alliée à ce si beau clavecin Andrea Restelli (pour le second livre) dont on ne peut se lasser, vous laissent effectivement éblouis.
    Quant à Bach mettant ses pas dans ses pas, vingt ans après : voilà bien une des choses les plus curieuses qui soit, et qui amplifie encore la force poétique de ce second recueil.

    • Mes activités m’ont tenu éloigné du blog jusqu’à ce soir, veuillez excuser le retard conséquent avec lequel je vous réponds.
      Je vous remercie pour votre commentaire qui trace son propre chemin au milieu de ceux que cette chronique tentait d’ouvrir : le fait que vous ayez par deux fois placé vos mots sous le signe du retour me touche particulièrement.
      Céline Frisch est une musicienne que je suis depuis son récital – Bach, déjà ! – dans la série « Les nouveaux interprètes » d’Harmonia Mundi, et je suis très attaché à son travail dans lequel je trouve une absence de pose qui me convainc; j’espère à présent qu’elle nous offrira les Partitas, Suites anglaises et Suites françaises dont son Clavier bien tempéré aiguise l’envie.

  3. Ghislaine dit :

    Mon cher Jean-Christophe,
    Combien de chemins de traverse, de détours, de voies sans issue ai-je dû emprunter pour enfin retrouver la route qui conduit à tes mots! De lien en lien, je m’égarais dans l’océan internautique (pardon pour ce néologisme qui n’en est même plus tout à fait un) et n’arrivais partout mais jamais à bon port. Jusqu’à ce jour.
    Tu sais le bonheur que j’ai toujours éprouvé à te lire et suis profondément heureuse que tu écrives encore, toujours, avec cette même flamme qui t’anime. Me tenant éloignée d’internet autant qu’il m’est possible, car je n’y vois plus que des tranches de vie étalées sans pudeur ni réserve dans une immédiateté qui à la fois me dérange et m’effraie (mais bref, ceci est une autre histoire qui n’engage naturellement que moi et ce que j’en pense, je sais que tu le sais), je t’avais laissé avec Wunderkammern et te retrouve avec Notulae. Et c’est une joie. Spontanée. Réelle. L’une de ces joies qui surgissent là, comme ça, tout à coup.
    Tu n’as rien perdu de ce talent qui fait de tes mots ce qu’il sont. Tu es toujours toi et ta plume est la même, racée, authentique.
    Je ne peux te lire sans aussitôt penser à mon cher papa qui avait tant de bonheur à cheminer à travers tes mots.
    Mais je vais m’arrêter là 😉 Je reviendrai.
    Si tu m’y autorises, je vais souscrire à l’abonnement.
    Et si tu le permets, je t’embrasse très chaleureusement et te dis à bientôt.

    • Ma chère Ghislaine,
      Je te laisse imaginer ma surprise, tout à l’heure, en découvrant ton commentaire; je n’ai pu me reconnecter au blog qu’aujourd’hui mais c’est une joie de t’y retrouver et je te prie d’excuser mon retard à te répondre.
      De façon toujours inexpliquée, je me suis retrouvé du jour au lendemain à la porte de Wunderkammern avec impossibilité de me connecter à mon espace d’administration (je n’ai même pas pu prévenir les lecteurs qu’il y avait un problème) et aucune aide de la part de l’hébergeur, pourtant responsable de cet état de fait. Voyant la tournure que prenaient les choses, j’avais décidé de tout arrêter mais une poignée d’amis a fini par me convaincre de m’atteler à nouveau à la tâche, ce que je fais depuis quelques mois ici, fidèle à ce que je suis mais avec, je l’espère, quelques évolutions dans le style et le propos (après les tâtonnements du début — c’est fou que l’on reparte à chaque fois de zéro, y compris avec une certaine expérience).
      Je ne peux que partager ton effroi devant ce que les utilisateurs font d’internet et des réseaux prétendûment sociaux en particulier, et je me protège de tout ceci avec vigilance; la sphère de l’intime appartient au monde réel et privé, certainement pas aux algorithmes qui prétendent formater et diriger nos vies.
      Je suis sincèrement heureux que ce soit Bach qui ait guidé tes pas jusqu’ici (je te réponds d’ailleurs en écoutant les Goldberg) où tu es la bienvenue aussi souvent que tu le souhaiteras (je ne publie que très exceptionnellement plus d’une fois par semaine : je suis un lambin à qui il faut du temps pour aligner trois mots).
      Je t’embrasse bien sincèrement, avec une pensée émue pour la mémoire de ton papa à la sensibilité si fine et attentive.
      À bientôt et merci encore.

Les commentaires sont fermés.