Côté cour, côté chœur : les quarante ans des Arts Florissants

Louis Lagrenée (dit l’Aîné ; Paris, 1724 – 1805),
La Moisson : Cérès enseignant l’agriculture à Triptolème, 1769
Huile sur toile, 329 x 224 cm, Versailles, Petit Trianon
© RMN-GP (Château de Versailles)

En 1768, Louis XV commanda un tableau à quatre artistes différents pour orner la grande salle à manger du Petit Trianon, chacun d’entre eux devant illustrer une activité liée à une saison. Jean-Baptiste-Marie Pierre choisit la pêche pour son rubénien Triomphe d’Amphitrite qu’acheva Gabriel-François Doyen, Joseph-Marie Vien peignit une Diane déjà très néoclassique dans la Chasse, Noël Hallé cuivra de belles touches automnales sa Vendange en forme de Triomphe de Bacchus. Louis Lagrenée l’Aîné, tout en ne s’affranchissant pas plus que ses confrères de la mythologie pour laquelle il avait d’ailleurs un penchant affirmé, adopta un angle légèrement différent : plutôt que des Triomphes somme toute assez conventionnels, il choisit de personnifier la période des moissons au travers de figures peu souvent représentées en association dans la peinture occidentale, Cérès et Triptolème. Le peintre semble avoir suivi les grandes lignes du mythe tel que rapporté par Hygin (Fables, CXLVII) puisque le jeune homme appelé à instituer les mystères d’Éleusis – le champ se déployant à l’arrière-plan est vraisemblablement le Rharion – est revêtu des insignes de la royauté (Ovide n’en fait pas mention), tandis que le rôle nourricier de la déesse, qui semble rectifier avec une tendresse toute maternelle le geste que son protégé esquisse avec sa faucille, est souligné par l’enfant à la gerbe qu’elle maintient contre son sein, en probable rappel que Triptolème, dont la mission allait consister à présent à répandre la culture du grain de par le monde, fut allaité par ses soins (« lacte divino alebat » écrit Hygin).
Ce qui frappe dans ce tableau où le geste de transmission est au centre du propos est la façon dont Lagrenée a scandé la scène avec des paires de personnages : celle que forment Cérès et Triptolème donne évidemment le ton, mais ce sont également deux femmes, dont une armée d’une gerbe d’épis en guise de verges, qui se précipitent pour gourmander les putti en guirlande qui, farceurs et tapageurs, s’ébattent dans les frondaisons, tandis que deux autres couples, l’un féminin derrière la déesse, l’autre mixte en contrebas de son protégé, regardent en direction d’un des amours pointant sa flèche vers le jeune homme désaltérant, en la fixant droit dans les yeux, une jeune fille qui, faucille abandonnée, a délaissé un instant les travaux des champs afin de venir trouver sous les ombrages un peu de repos et de fraîcheur ; une de ses compagnes s’appuie contre sa cuisse et regarde un enfant mordant dans une pomme. Cette partie de la composition, nettement séparée de celle dévolue aux acteurs du mythe, nous entraîne vers l’univers de l’églogue en évoquant d’autres semences, d’autres moissons sur lesquelles flotte le parfum du fruit défendu croqué par le garçonnet. Auprès des blés fauchés se dessinent déjà les saisons à venir et le pain de la vie.

L’histoire commence durant les vacances de 1979 lorsqu’une bande de musiciens réunie autour d’un claveciniste originaire des États-Unis d’à peine trente-cinq ans se retrouve en Vendée pour répéter dans de meilleures conditions qu’à Paris. De cette graine semée loin des embarras de la capitale allait germer et croître un ensemble vocal et instrumental qui a réussi à survivre aux moments de disette comme aux heures de gloire : Les Arts Florissants. Il n’est pas illégitime d’employer à son propos le terme de laboratoire tant il a, durant quarante années, tout en élaborant un style et un son pétris de transparence, d’élégance et d’un sens du drame préférant la concentration aux effets faciles, contribué à former plusieurs générations de musiciens qui, de Christophe Rousset à Véronique Gens, de Cyril Auvity à Marc Minkowski, ont depuis poursuivi leur propre chemin vers la réussite. La ferme volonté de William Christie de ne pas voir disparaître avec lui ce qu’il avait bâti en bénéficiant de la bienveillance de quelques solides appuis qu’il sut cultiver mais aussi en affrontant nombre de réticences tenaces voire de cuisantes vexations, l’a logiquement conduit à partager, en 2013, la direction des Arts Florissants avec Paul Agnew, ténor avec lequel il travaille depuis 1992, tout en poursuivant son action pédagogique en direction des jeunes musiciens comme du public, une entreprise pérennisée – fait exceptionnel dans le milieu de la musique ancienne – par la toute récente création d’une fondation vouée aussi bien à l’art des sons qu’à celui des jardins, en rapport étroit avec celui créé ex nihilo par le chef autour de sa maison de Thiré, classé en 2006 à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques.

Si vous vouliez un jour…, le plus récent enregistrement des Arts Florissants, prolonge un premier volume très réussi dédié aux airs sérieux et à boire (Bien que l’amour…, 2016, Harmonia Mundi), un répertoire que William Christie avait jusqu’alors peu fréquenté au disque. Cette entreprise illustre parfaitement son aptitude à découvrir et, en jardinier consciencieux, à cultiver des talents prometteurs puisqu’elle offre à de jeunes chanteurs francophones – certains jouissant déjà d’une belle renommée – de faire valoir leurs qualités dans des pièces taillées sur mesure pour les faire briller mais plus exigeantes qu’il y paraît avec leurs humeurs changeantes, tantôt tendres, tantôt truculentes, tantôt mélancoliques et une brièveté (parfois moins d’une minute) qui imposent une maîtrise très affûtée des moyens pour atteindre immédiatement une efficacité dramatique maximale. L’équipe réunie autour de l’attentif claveciniste à la conduite à la fois souple et rigoureuse n’a guère changé durant les presque trente mois qui séparent les deux réalisations ; Marc Mauillon, dont l’éloquence naturelle faisait merveille dans Le doux silence de nos bois du rare Honoré d’Ambruys, a néanmoins cédé la place à Reinoud Van Mechelen au timbre de douceur miellée qui livre un Tristes déserts de Charpentier optant pour la confidence désolée murmurée à soi-même plutôt que pour la fulgurance tragique. Funambule entre légèreté et ombre, Emmanuelle de Negri excelle dans l’expression d’une tendresse où passe une fragilité, une blessure touchantes (Ah, que vous êtes heureux ! de Le Camus et scène III de la Pastoraletta Ia de Charpentier), tandis qu’un puissant souffle théâtral porte Anna Reinhold à laquelle la densité de sa tessiture confère une indéniable assise et une sensualité non exempte de trouble (Laissez durer la nuit de Le Camus) ; rôdé au style du Grand Siècle, Cyril Auvity offre ici tous les plaisirs que l’on peut attendre de l’alliance de la ductilité vocale, du raffinement expressif et de l’intelligence du texte, et si sa pièce soliste est une nouvelle fois Vos mépris chaque jour de Lambert, on se régale à l’y écouter comme on retrouve une voix familière ; Lisandro Abadie est une basse tout en subtilité, ronde mais sans lourdeur, convaincant aussi bien dans l’incarnation pleine d’autorité du Pan de la Petite Pastorale de Charpentier que dans celle de l’amant comblé d’Enfin la beauté que j’adore de Moulinié. Il faut saluer également le très beau travail du petit groupe instrumental constitué par les violons volubiles et brillants de Florence Malgoire et Sue-Ying Koang, les arabesques chaleureuses de la viole de gambe de Myriam Rignol dont on peut également goûter la musicalité au sein de l’ensemble Les Timbres, et le théorbe de Thomas Dunford, accompagnateur fin et inspiré. L’atmosphère de ce deuxième volet – on en espère d’autres – est sensiblement moins extravertie que celle de son prédécesseur ; elle permet à William Christie de suivre la veine intimiste voire songeuse qui lui a toujours extrêmement bien convenu tout en poussant ses musiciens à sonder, à creuser les sentiments de leurs rôles ; l’engagement et la complicité de tous n’est pas pour rien dans la réussite de ce projet.

En héritier peu disposé à se reposer sur sa rente, Paul Agnew s’est attaché, depuis qu’il en partage les rênes, à entraîner des Arts Florissants renouvelés du côté de l’Italie, en particulier de Monteverdi dont il a dirigé et chanté en concert l’intégralité des madrigaux, trois anthologies documentant ensuite cette aventure au disque. Il s’avance à présent sur les terres de la France du Grand Siècle si obstinément et heureusement sillonnées par son maître dès la création de son ensemble. Pour ses premiers pas, le choix de Paul Agnew s’est porté sur deux compositeurs qui, sans être de parfaits inconnus, ne sont pas les plus fréquentés mais que lie une belle histoire de transmission, Sébastien de Brossard et Pierre Bouteiller. N’ayant jamais réussi, en dépit de ses efforts, à obtenir de poste à Paris, le premier fut un des missi dominici de Louis XIV à Strasbourg dont il assura, de 1687 à 1698, les fonctions de maître de chapelle de la cathédrale fraîchement rendue au culte catholique ; la maîtrise de la Sainte-Chapelle lui ayant échappé au profit de Charpentier, il jeta son dévolu sur celle de Meaux qu’il dirigea jusqu’à sa mort en 1730. Faisant partie, comme François Couperin, des admirateurs des sonates italiennes qu’il contribua à acclimater en France, la musique sacrée de Brossard se ressent de l’expressivité voire de la théâtralité qui régnaient en maîtresses outre-monts mais, comme le démontrent son Stabat Mater (1702) et son Miserere (1711 ?), œuvres de maturité intenses et ciselées, ces élans s’expriment, sans rien perdre de leur force, sur un fond de virtuosité contrapuntique aiguisée et en étant canalisées par une retenue, une noblesse toutes françaises. Assez injustement, la production musicale de notre décidément malchanceux compositeur a longtemps été éclipsée par son activité de collectionneur et de musicographe à laquelle nous devons la préservation de nombre de partitions ; parmi elles se trouve la Missa pro defunctis de Pierre Bouteiller dont une copie lui fut remise par son auteur en personne à l’occasion de leur unique rencontre en 1695 à Châlons-sur-Marne, où ce dernier, en délicatesse avec les autorités de Troyes où il exerçait en qualité de maître de chapelle, avait trouvé un refuge et un poste temporaires. Ce requiem plus suave que terrible, d’une grande et savante qualité d’écriture, ménage avec bonheur des alternances d’effectifs et des dialogues entre pupitres pour apporter relief et animation, avec le souci constant de préserver une lumière diffuse porteuse d’espérance et de consolation ; avec les treize motets offerts en même temps que lui, il est tout ce qui nous reste du legs de l’insaisissable Bouteiller dont nous ignorons jusqu’aux dates exactes de naissance et de mort.

Enregistrée lors d’un concert donné dans la superbe acoustique de l’abbaye de Lessay, fort bien restituée par Nicolas Bartholomée, Maximilien Ciup et Ignace Hauville, la première incursion documentée de Paul Agnew dans la musique sacrée du Grand Siècle s’avère passionnante à plus d’un titre. Il est assez fascinant de voir comment, sans jamais tomber dans l’imitation servile, son approche, par son raffinement expressif et la transparence parfois presque calligraphiée de ses textures, s’intègre sans couture dans la tradition des Arts Florissants, mais aussi d’observer ce qui relève de l’affirmation discrète – on est loin du bruit des fâcheux qui prétendent renverser la table quand ils ne font souvent que tourner en rond autour de leur nombril – mais tangible d’une identité propre. Paul Agnew est un chanteur et il dirige comme tel, avec une attention minutieuse portée aux équilibres vocaux, un souci évident de la ligne et de la fluidité qu’il insuffle tant aux solistes qu’au chœur. En praticien émérite et en amoureux déclaré du madrigal, il pousse ses chanteurs, tous irréprochables de justesse et de style, à s’emparer du texte et à en exalter l’expressivité, proposant une lecture à la fois dynamique et orante qui s’accorde parfaitement avec la manière picturale de l’époque et vers laquelle on revient avec un plaisir toujours renouvelé.

Pour fêter dignement les quarante ans d’existence d’un ensemble qui fut un des fleurons de son catalogue et l’est redevenu après une parenthèse d’une vingtaine d’années, Harmonia Mundi publie, en parallèle des rééditions régulières du fond de catalogue, trois disques généreusement remplis de presque quatre heures de musique. On y passe d’extrait en extrait comme on feuillette un album dont chaque photo fait resurgir, avec un bonheur subtilement ourlé de nostalgie, des atmosphères ou des voix familières (Monteverdi, Rossi, Lully, Charpentier, Montéclair, Lalande, Campra, Rameau…), comme une mesure du chemin accompli mais aussi, et peut-être surtout, une invite à le poursuivre en compagnie de ces Arts Florissants qui ont si profondément renouvelé et modelé notre perception de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles et dont l’histoire ne s’écrira pas de sitôt au passé.

Si vous vouliez un jour… Airs sérieux et à boire (vol.2) de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Étienne Moulinié (1599-1676), Michel Lambert (1610-1696), Sébastien Le Camus (c.1610-1677)

Les Arts Florissants
William Christie, clavecin & direction

1 CD [durée : 73’42] Harmonia Mundi HAF 8905306

Extraits choisis :

1. Michel Lambert, Vos yeux adorables

2. Marc-Antoine Charpentier : Amor vince ogni cosa, Pastoraletta Ia H.492 (scène IV & finale) : « Soccorso, o Dei, soccorso »

Les maîtres du motet : Sébastien de Brossard (1655-1730), Stabat Mater SdB 8, Ave verum corpus SdB 10, Miserere SdB 53. Pierre Bouteiller (c.1655-c.1717), Missa pro defunctis. André Raison (c.1650-1719), Kyrie de la Messe du Premier Ton et de la Messe du Deuxième Ton*

* Florian Carré, orgue
Les Arts Florissants
Paul Agnew, direction

1 CD [durée : 67’05] Harmonia Mundi HAF 8905300

Extraits choisis :

1. Sébastien de Brossard, Miserere

2. Pierre Bouteiller, Missa pro defunctis : [Offertoire] Domine, Jesu Christe

1979-2019, 40 ans des Arts Florissants de Claudio Monteverdi à Jean-Philippe Rameau

Les Arts Florissants
William Christie & Paul Agnew, direction

3 CD [musique et théâtre : 79’40, musique sacrée : 80’04, musique profane: 76’10] Harmonia Mundi HAX 8908972.74

Extraits choisis :

1. Jean-Baptiste Lully, Atys (III,2) : Prélude. Le Sommeil : « Dormons, dormons tous »
(1987, direction : William Christie)

2. Marc-Antoine Charpentier, Le Reniement de saint Pierre H.424
(1985, direction : William Christie)

3. Claudio Monteverdi, Lamento de la Ninfa SV 163
(2015, direction : Paul Agnew)

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4 réponses à Côté cour, côté chœur : les quarante ans des Arts Florissants

  1. Bellísimo Jean-Christophe.

    Toujours votre belle écriture rendant hommage au grand William Christie.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,
    Une partie hier soir, une ce matin, il me fallait bien tout ce temps pour cette belle et longue chronique ainsi que ces longs extraits.
    Si j’ai aimé tous les extraits, j’avoue avoir été plus particulièrement touchée par le Miserere . Je dois t’avouer que je l’écoute une fois de plus en écrivant ce commentaire.
    Encore un très beau lien entre tableau et chronique.
    Merci pour ce beau moment pour mon dernier jour de congé.
    Je te souhaite une très belle journée, lumineuse et paisible.
    Je t’embrasse bien fort

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      J’ai effectivement été assez généreux côté texte et extraits, mais on ne rend pas compte de quarante ans de travail en dix minutes, même sans prétendre à une quelconque exhaustivité.
      Le Miserere de Sébastien de Brossard est effectivement une très belle œuvre qui démontre, s’il en était besoin, que l’intérêt de ce compositeur ne se limite pas à son legs de collectionneur éclairé.
      J’espère que tu as passé un bon dernier jour de vacances et que la reprise n’est pas trop difficile.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

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