Sonates pour clavecin de Domenico Scarlatti par Lillian Gordis

Luis Egidio Meléndez (Naples, 1716 – Madrid, 1780),
Figues, pain, grenades et vin, 1770
Huile sur toile, 36 x 49 cm, Madrid, Musée du Prado

 

Avec les natures que le français appelle si improprement mortes, le problème qui se pose est invariablement le même, en particulier lorsqu’il s’agit de celles réalisées au XVIIIe siècle : en l’absence d’indices certains, tels que bougie, horloge, carte à jouer ou crâne, doit-on les regarder comme de purs objets décoratifs tout entiers voués au plaisir de l’œil ou une lecture allégorique demeure-t-elle possible sans solliciter le sens au-delà du raisonnable ? La centaine de tableaux peints dans les vingt dernières années de sa vie par l’Espagnol Luis Egidio Meléndez né, comme son illustre contemporain Domenico Scarlatti qu’il a pu brièvement croiser vers le milieu de la décennie 1750, à Naples, illustrent à merveille ce dilemme, à l’instar de ceux du Français Jean Siméon Chardin, son aîné de dix-sept ans qui disait peindre non avec les couleurs mais avec le sentiment et dont la touche plus diffuse n’appartient clairement pas au même univers.
Meléndez, lui, était un praticien précis, d’une exactitude telle que devant la netteté des entailles pratiquées dans la chair des fruits pour nous dévoiler ce qui se cache sous leur peau ou leur écorce, on est souvent tenté de la qualifier de chirurgicale ; peut-être cultiva-t-il cette aptitude pour satisfaire les attentes de son principal commanditaire, le prince des Asturies, futur Charles IV, qui ornait de ses toiles son cabinet d’histoire naturelle. Vertes ou violettes, les figues occupent dans une de celles qu’il réalisa en 1770 la place d’honneur. Les fruits ont été disposés, fors un placé au bord de la table de bois sombre montrant des signes d’usage supportant l’ensemble, dans un plat de terre cuite de manière à être visibles de tous côtés, y compris de dessous, le regard en faisant ainsi le tour comme s’il s’agissait d’une statue précieuse ; certains ont même été ouverts afin qu’apparaissent l’épaisseur de la peau et la pulpe, se rapprochant ainsi, dans l’esprit plus que dans la forme, d’une description botanique. Rompue et posée sur un linge blanc discrètement orné, une miche de pain blonde aux formes rondes expose sa mie finement alvéolée ; derrière elle, trois grenades diversement découpées laissent entrevoir une partie de leurs arilles juteuses et sucrées ; à l’opposé, une bouteille et un verre remplis d’un vin doré emprisonnent les reflets d’une fenêtre, de poutres, de la dorure du liseré du plat de figues ; posé devant ce dernier, un couteau dont le manche vermeil délicatement ouvragé s’avance, à l’instar des replis du tissu protégeant le pain, vers le spectateur selon un procédé illusionniste bien connu des peintres. Cette image à la sobriété raffinée, adroitement mise en scène au travers d’un réseau subtil de renvois de formes et de couleurs, et qui semble se suffire à elle-même, ne tient-elle cependant pas un double langage ? La présence affirmée de la figue, symbole sexuel s’il en est, renforcée par celle de la grenade, associée à l’idée de fertilité et dont les découpes représentées peuvent évoquer pour l’une une zone intime, pour les deux autres des trognes diaboliques, la base du fruit se divisant volontiers en excroissances cornues, et même les rondeurs de la miche ont quelque chose d’aguicheur, sans parler de ce vin que l’on imagine suave et sucré ; mais peut-être est-il rappel christique et aussi ce pain déposé sur un tissu immaculé, tous deux encadrant les fruits ; le couteau avertirait alors du danger de la tentation et enjoindrait de trancher les nœuds qui attachent à eux. À moins, naturellement, qu’il n’invite à poursuivre la dégustation ? Qui sait quelles limites le peintre fixait à son imagination.

Les sonates de Domenico Scarlatti nous jouent régulièrement semblable tour et chaque regard qui s’y pose, pour peu qu’il soit sensible et informé, nous y fait découvrir des dimensions et des perspectives inattendues et troublantes. Sa musique fortement caractérisée, dont seul le clavecin permet de rendre avec justesse certaines des trouvailles les plus pittoresques, comme ces effets de guitare tout droit venus des rues de Madrid, est un festival de rythmes et de couleurs si souvent étourdissant qu’il en devient aussi aveuglant qu’une évidence que nul ne questionne plus. Mais derrière le maître des pyrotechnies les plus épicées transparaît un musicien à l’âme singulièrement mouvante, ondoyante ; prenez par exemple la Sonate K.25 dont la ténébreuse tonalité de fa dièse mineur contredit le tempo Allegro dont il suffit juste d’alentir imperceptiblement l’allure pour voir béer des abîmes de mélancolie parfois exaspérés, ou K.215 commençant dans un souriant mi majeur mais qui, de modulations en chromatismes, de ruptures en silences, se dirige vers des terres plus incertaines et certainement moins hospitalières, ou la tendresse aux élans passionnés, emplis d’échos d’opéra, de K.474, ou bien encore le lyrisme intense de K.208, et vous vous retrouverez à mille lieues des gammes fulgurantes, des danses endiablées, des claquements de talons ; quelquefois même, c’est au beau milieu d’une débauche de gerbes brasillantes qu’un détour harmonique ouvre un gouffre sous les pas de l’auditeur – c’est ainsi le cas dans l’apparemment insouciante K.248 en si bémol majeur – histoire de lui rappeler, sans doute, que ce dont il est en train de s’enivrer n’est que la surface des choses et que d’autres courants, d’autres sens, sont à l’œuvre dans les profondeurs. Les sonates de Domenico Scarlatti sont une invite permanente à aller voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir.

Élève de Pierre Hantaï, s’étant également formée auprès de Skip Sempé et de Bertrand Cuiller, Lillian Gordis a donc choisi un univers plein de chausse-trapes pour ses débuts discographiques. Elle y fait montre d’évidentes qualités qui, loin de se limiter à une agilité digitale très affûtée d’ailleurs indispensable pour dompter des pièces souvent redoutables, révèlent une véritable vision et une personnalité bien affirmée. Sans atténuer la virtuosité fréquemment débridée des sonates qu’elle affronte sans baisser les yeux, la claveciniste a choisi de se concentrer sur l’expression et y excelle : toutes les pièces au tempo plus ou moins modéré sont magnifiquement phrasées et chantées (la K.208, envoi d’une étreignante beauté), avec une tendresse dont on a souvent fait reproche à son professeur, splendide artificier, de manquer ; elle est indéniable sous les doigts de cette jeune femme qui, sans rien perdre en éloquence ou en tension, offre à la musique le temps – bravo, entre autres, pour une K.25 transfigurée par la pulsation adoptée – et l’espace pour respirer tout en mettant à nu le sentiment. Ne nous y trompons cependant pas : avec Lillian Gordis, la sensibilité voire la sensualité n’ont rien de mièvre ou d’alangui ; tout en félinité, la plus éperdue des caresses ne préserve en rien, la seconde suivante, de la douleur aiguë d’un imprévisible coup de griffes. Mis en valeur par la prise de son d’Aline Blondiau, charnue comme un fruit mûr, ce Scarlatti brillant, gourmand, piquant et à fleur de peau est une très belle réussite d’une musicienne qui donne d’emblée envie de la suivre.

Domenico Scarlatti (1685-1757), Zones : Sonates pour clavecin K.119, 87, 25, 122, 215, 262, 402, 264, 516, 253, 474, 248 & 208

Lillian Gordis, clavecin de Philippe Humeau d’après des modèles allemands, 1999

1 CD [durée : 80’45] Paraty 919180

Extraits choisis :

1. Sonate en si majeur K.262 – Vivo

2. Sonate en fa dièse mineur K.25 – Allegro

3. Sonate en si bémol majeur K.248 – Allegro

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10 réponses à Sonates pour clavecin de Domenico Scarlatti par Lillian Gordis

  1. Christophe dit :

    Bonjour et merci pour cette chronique, qui donne fort envie.
    Sous de si bons auspices (Hantaï, Blondiau) voilà qui promet ! Quant au splendide artificier, la sonate K.208 ne lui aura pas échappé. A ma connaissance, il l’a enregistrée 3 fois (ce qui n’est pas si fréquent dans sa discographie où les doublons sont rares). L’autre côté du miroir parfois à ce que l’on y revienne …
    Bien cordialement

    • Bonjour et merci pour votre commentaire.
      Je pense que ceux qui auront la curiosité d’aller écouter ce disque n’auront pas à s’en repentir et s’il est vrai que l’on juge l’arbre à ses fruits, Pierre Hantaï peut être légitimement fier d’avoir porté celui-ci. Sans doute ne vous l’apprends-je pas, mais le splendide artificier sera de retour en septembre avec un sixième volume dédié à Scarlatti dont je parlerai sans doute.
      Bon dimanche et bien cordialement.

      • Christophe dit :

        Bonjour
        Vous me l’apprenez. J’en suis doublement impatient : et d’écouter ce sixième (ou septième, c’est selon) opus, et de vous lire. Pour en revenir à Lillian Gordis : une première écoute, convaincante et attachante, me laisse penser que cet album fera partie de mes albums familiers. Merci pour cette découverte

        • Bonjour,
          J’aurais dû préciser « le sixième volume pour Mirare » car je n’oublie pas celui enregistré chez Astrée au début des années 1990.
          Je suis ravi que l’écoute intégrale du disque de Lillian Gordis soit venue confirmer votre première impression et je vous confirme que ce récital se révèle de plus en plus attachant au fil des écoutes.
          Merci à vous.

  2. Michelle Didio dit :

    De la même veine que votre précédente chronique, cher Jean-Christophe, celle-ci en plein coeur de l’été, se joue des reflets du soleil sur le cristal et fait s’épanouir ces figues sirupeuses . L’interprétation de Lilan Gordis sur ce magnifique clavecin se marie à merveille avec la peinture grâce ces extraits plein d’allégresse des trois sonates de Scarlatti que vous avez choisis.
    Belle journée dominicale chaleureuse.
    Bien amicalement.

    • Je pense que mes chroniques, sauf exception, suivront dorénavant ce modèle dont l’éloignement des schémas habituels convient complètement à ce que souhaite proposer. Vous relevez très justement le caractère estival de celle-ci qui ne m’est apparu qu’après coup (serait-ce parce que mes affinités avec cette saison sont presque inexistantes ?) et qui va bien au peintre comme au musicien et à son interprète, chaleureuse et sensible.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une douce journée, chère Michelle.
      Bien amicalement.

  3. mireille Batut-d'Haussy dit :

    « Qui sait quelles limites le peintre fixait à son imagination » ? Quel que soit le moyen d’expression auquel on a recours, l’imagination est origine de résonance ; mais hauteur, timbre et intensité ne lui doivent jamais que les costumes variés qui influeront sur certaines valeurs sans bouleverser les tempéraments et les échelles de fond, les harmonies qu’ils appellent.
    Derrière la sensualité d’un texte arc-en-ciel qui donne corps aux échos, échanges et jusques aux discordances entre l’offrande ambigüe d’une toile et les mouvements auxquels elle renvoie avec une volupté belliqueuse ou alanguie, juste et tendre dans ce qui est contenu, retenu, comme autant de reflets qui nomment ou seulement désignent l’essentiel. Le vernis des enveloppes et des graines n’en retentit pas moins des sons noyés dans la matité, l’opacité de la masse nourricière enveloppée de soie sauvage.
    Le très savant équilibre entre peinture et musique, établi et maintenu par le fil conducteur de langage, nous permet d’écouter jusqu’à ce qui trouble et dérange ; d’entendre et de ressentir vraiment la mélancolie du fa dièse mineur. Mais pas seulement.
    Merci pour la découverte de cette interprète à laquelle votre chronique offre un magnifique cadeau. mbh

    • Et vous offrez, Mireille, un commentaire d’une justesse et d’une sensibilité frappantes à cette chronique. Il constitue le meilleur des encouragements à poursuivre le travail de creusement des dialogues entre peinture et musique que j’ai entrepris, en laissant derrière moi comme une exuvie la façon plus habituelle de rendre compte d’un disque; je m’y retrouve mieux et je ne peux qu’espérer que d’autres s’y retrouveront aussi. Ne doutez pas de l’importance que revêt à mes yeux votre adhésion à ce projet.
      Lillian Gordis, qui n’a même pas trente ans, me semble une jeune musicienne pleine de promesses à laquelle on ne peut que souhaiter un chemin semé de vraies réussites, celles qui n’ont que faire du commerce et de l’affichage; je suivrai son parcours avec attention.
      Un bien sincère merci à vous.

  4. Tiffen dit :

    Bonsoir ou bonjour mon cher Jean-Christophe

    Quel lien magnifique entre le tableau et la musique, cette musique si belle et si émouvante.
    Tu connais mon attachement pour le clavecin , je suis donc comblée.
    Merci bien sincèrement pour ce plaisir des yeux et des oreilles, un pur moment de douceur, de tendresse, tout ceci rehaussé par ta très très belle chronique.
    Je te souhaite une belle soirée ou belle journée….

    Il me reste juste à espérer que ce modeste commentaire te parvienne.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Ce sera bonjour, ma chère Tiffen, puisque que je ne trouve ton commentaire que ce matin.
      Je travaille tout particulièrement, depuis quelques chroniques, le lien entre peinture et musique, je veux dire de façon plus approfondie qu’auparavant, en espérant que quelques lecteurs y trouvent leur compte. Ce fut visiblement ton cas ici, et je connais ton goût pour le clavecin, un instrument qui m’est particulièrement cher.
      Je te remercie pour ton commentaire qui ne s’est pas, cette fois-ci, perdu dans les méandres cybernétiques, et je te souhaite un bon lundi.
      Je t’embrasse bien fort.

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