In a Strange Land par Stile Antico

Adam Elsheimer (Francfort sur le Main, 1578 – Rome, 1610),
La Fuite en Égypte, 1609
Huile sur cuivre, 30,6 x 41,5 cm, Munich, Alte Pinakothek

 

L’ange leur avait dit : « il faut partir. » Aussi fuyaient-ils sous le ciel maculé d’étoiles, la lune donnant à leur ombre et aux paysages qu’ils traversaient des airs de fantasmagorie. L’heure était paisible ; c’était celle où en silence s’abreuvent les bêtes et où surgissent les rêves de l’âme des hommes recrus de fatigue, à l’abri fragile, illusoire sans doute, des massacres ordonnés par les tyrans. Le pas de l’âne fendait l’eau des marais avec une régularité têtue. Tenant dans ses bras son enfant, la femme s’était tournée vers son époux et l’envisageait avec une sourde inquiétude : lui, torche à la main, s’efforçait de sourire au nourrisson qui le fixait avec une obstination douce et indéfinissablement résignée, tandis qu’il tentait de l’amuser avec une badine ramassée en chemin, sceptre enfantin potentiellement lourd de la menace de châtiments à venir. Au-dessus d’eux et des frondaisons épaisses, le manteau sombre du firmament déployait ses astres scintillants ; à l’aplomb de leurs têtes brillait Régulus – le petit roi – au cœur de la constellation du Lion et, comme un trait céleste de ce lait maternel que le bambin ne tarderait sans doute pas à réclamer, la voie lactée. À quelques pas, les voyageurs clandestins apercevaient la lueur presque aveuglante du feu allumé par les trois bergers qui avaient décidé d’établir sur le rivage leur campement pour la nuit ; la mince langue d’escarbilles montant du foyer était comme une galaxie spirale incandescente aspirée vers le ciel. Leur feraient-ils bon accueil ? Leur permettraient-ils de se reposer quelques heures à leurs côtés ?
Un clair matin de printemps de 1598, Adam Elsheimer quitta Francfort, sa patrie, et prit résolument la direction du sud. Il fit halte à Munich avant de se remettre en route pour Venise, où il croisa le souvenir du grand Dürer, s’imprégna de Titien et du Tintoret, collabora un temps avec Hans Rottenhammer dont il garda le goût pour les petits formats sur cuivre, puis de gagner Rome qu’il atteignit avec le siècle nouveau. La cité était alors un laboratoire fourmillant où s’élaboraient les nouveaux langages artistiques qui s’élanceraient bientôt sur les routes à la conquête de l’Europe entière ; du Caravage, Elsheimer apprit la puissance dramatique des contrastes tranchés d’ombre et de lumière ; d’Annibale Carracci la manière d’insuffler aux paysages une ampleur telle qu’ils semblaient outrepasser les limites de leur support. Les centres d’intérêt du peintre ne se limitaient pas à ses pinceaux et le réalisme apparent du ciel de sa Fuite en Égypte (« fecit Romæ 1609 »), qui stupéfia Rubens en personne, démontre qu’il eut recours au moins à un globe céleste, voire à un télescope pour décrire avec une précision jusqu’alors inédite la lune et ses cratères, les étoiles et la voie lactée, tout juste un an avant la parution du Siderius Nuncius de Galilée. Ne nous y trompons cependant pas : le langage du peintre est plus allégorique que véritablement scientifique dans ce tableau, ce que démontre rapidement un examen critique : la voie lactée n’est ainsi pas visible lorsque la lune est pleine (et encore moins lorsqu’il y a des nuages) mais toutes deux sont rattachées à l’imagerie mariale, de même que la constellation du Lion ne peut jamais être observée dans la position où elle se trouve dans la scène ce qui ne l’empêche nullement d’être symbole de royauté et du Christ (« le lion de Juda »). Elsheimer mourut à Rome en 1610, quinze jours avant la Nativité ; son dernier regard fut peut-être pour le rêve nocturne surgi de cette Fuite en Égypte qu’il avait fait accrocher dans sa chambre.

Eux aussi durent fuir. La tumultueuse histoire religieuse de l’Angleterre du XVIe siècle, de la rupture de Henry VIII avec Rome en 1534 à la bulle Regnans in excelsis fulminée en 1570 par Pie V contre Élisabeth Ière, en passant par la brève tentative de restauration catholique sous le règne de Marie Ière (1553-1558), a laissé de nombreuses traces dans la vie musicale du pays, les compositeurs ouvertement réfractaires à l’anglicanisme, voire seulement soupçonnés de sympathies envers le catholicisme pouvant être inquiétés voire arrêtés pour ce motif. Ainsi le célèbre John Dowland paya-t-il sa proximité, entretenue lors de ses séjours en France et en Italie, avec l’église de Rome par une disgrâce constante auprès de la Reine vierge qui le contraignit à chercher fortune auprès de la cour du Danemark, situation propre à entretenir la melancholy dont son œuvre est baignée. C’est également un voyage en Italie, dont sa musique porte les traces par son adhésion aux tournures expressives du madrigal, qui conduisit Richard Dering à se convertir et il ne put regagner Albion qu’en 1625, cinq ans avant sa mort, après avoir passé plus de dix ans aux Pays-Bas. Peter Philips, pour sa part, ne devait plus revoir sa patrie après son départ en 1582 ; après Douai et Rome, entre autres destinations, ce voyageur finit par se fixer à Anvers aux alentours de 1590 puis, sept ans plus tard, à Bruxelles où il mourut en 1628. Si les compositions instrumentales de Philips constituent la part la plus « anglaise » de sa production, les vocales, bien que solidement amarrées à la tradition polyphonique de la Renaissance, se ressentent de ses découvertes ultramontaines, qu’il s’agisse de leur recours à la polychoralité ou de leurs exigences de virtuosité et d’expressivité. Quoique catholiques, Robert White et son illustre contemporain William Byrd firent toute leur carrière en Angleterre ; celle du premier fut brève puisqu’il mourut de la peste en 1574, âgé d’environ 36 ans, mais sa seule page régulièrement jouée aujourd’hui, les Lamentations à cinq voix, outre leurs lettres hébraïques délicatement rehaussées de mélismes, se distinguent par une profondeur et une éloquence particulièrement émouvantes ; le second, bénéficiant de la protection d’Élisabeth Ière, parvint à bâtir une œuvre magistrale aux accents sinon militants du moins sans compromis qui apparaît comme une sorte de forteresse inexpugnable dans un contexte confessionnel pour le moins tendu ; son frémissant motet Quomodo cantabimus (« Comment chanterions-nous un chant au Seigneur en terre étrangère ») écrit en réponse au Super flumina Babylonis de Philippe de Monte en dit long sur l’exil intérieur d’un musicien refusant néanmoins d’abdiquer l’espérance dont se nourrissait sa foi.

Sans vraiment m’expliquer pourquoi, je n’avais pas été aussi attentif, ces dernières années, aux réalisations de Stile Antico dont tous les disques que je connais m’avaient pourtant comblé ; retrouver ce valeureux ensemble avec un programme aussi dense est donc une merveilleuse surprise. Il possède toujours la discipline, la sûreté d’intonation, la précision des attaques et la sonorité épanouie mais svelte qui ont fait sa réputation. Il investit les pièces souvent intériorisées voire inquiètes, plus rarement exultantes, qu’il propose ici avec une sensibilité à la fois aiguë et subtile qui sonne invariablement juste. À l’aise dans tous les styles, polyphonie plus « septentrionale » ou plus italianisante, mais aussi contemporaine puisqu’ils interprètent une œuvre étreignante et splendide de Huw Watkins sur un poème de William Shakespeare, The Phoenix and the Turtle (2014), les chanteurs font preuve d’une indéniable intelligence du texte qui leur permet de creuser, de ciseler chaque nuance sans perdre un instant de vue la ligne, la tension et les équilibres — les superbes Lamentations de White, abordées comme un tout organique, y gagnent indéniablement en impact émotionnel (espérons un jour un disque monographique dédié à ce compositeur). Tout en sonnant avec beaucoup de souplesse et de clarté, la pâte sonore possède chaleur, densité et profondeur, autant de qualités mises en valeur par la captation de Brad Michel qui conjugue ampleur et lisibilité. Dans un monde qui jette tant de gens sur les routes de l’exil, In a Strange Land est un disque nécessaire, à écouter autant qu’à méditer.

In a Strange Land, œuvres de Philippe de Monte (1521-1603), Robert White (c.1538-1574), William Byrd (c.1540-1623), Peter Philips (c.1560/61-1628), John Dowland (1563-1626), Richard Dering (c.1580-1630), Huw Watkins (né en 1976)

Stile Antico

1 CD [durée : 71’34] Harmonia Mundi HMM 902266

Extraits choisis :

1. Richard Dering, Factum est silentium

2. William Byrd, Quomodo cantabimus

3. Peter Philips, Regina cæli lætare

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4 réponses à In a Strange Land par Stile Antico

  1. Michelle Didio dit :

    De l’obscurité jaillit la lumière. C’est le cas ici avec cette peinture remarquable. Il en ressort une profondeur incitant à la méditation.
    Il en est de même de la polyphonie si juste de Stile Antico.
    Ce disque mérite d’être écouté dans son intégralité comme celui de votre précédente chronique.
    Merci pour cette découverte si passionnante, cher Jean-Christophe.
    Je vous souhaite une très belle journée sans doute plus fraîche que les jours précédents, ce qui devrait vous convenir.
    Avec mes amicales pensées.

    • Il fallait une œuvre picturale de cette qualité pour tendre un miroir à la hauteur de ce remarquable disque de Stile Antico qui s’apprécie évidemment bien plus encore dans son intégralité.
      La canicule a failli empêcher cette chronique de naître et je suis, au-delà même des questions de confort personnel, très reconnaissant à la fraîcheur d’être revenue.
      Je vous remercie pour votre mot, chère Michelle, et vous souhaite un excellent dimanche.
      Bien amicalement à vous.

  2. Tiffen dit :

    Ce n’est pas un semblant de paix et de sérénité que j’ai ressenti en écoutant les extraits mon cher Jean-Christophe, parce ces extraits sont une merveille, c’est une musique qui touche l’âme, je comprends tout à fait ta phrase ; A écouter autant qu’à méditer.

    Quant à ta chronique , elle est absolument magnifique, tu as su transmettre de l’émotion, de la poésie, sache qu’elle m’a beaucoup touchée et puis faire connaissance avec des musiciens, des peintres, des ensembles est toujours un bonheur.

    Je suis heureuse que tu aies remis des tableaux, celui-ci est en parfaite harmonie avec l’ensemble. Merci pour les explications qui permettent de découvrir ce que l’on pourrait ne pas voir.

    Cette chronique fait partie de celles que j’ai du mal à quitter. J’y reviendrai c’est certain, et peut-être me laisserais-je tenter …………..
    Je te souhaite une excellente journée dominicale sans oublier de t’embrasser bien fort.

    • J’espère vraiment que ces extraits transmettent quelque chose de la magie de cet enregistrement, ma chère Tiffen, car il offre beaucoup à découvrir et à s’émouvoir; je pourrais être tenté de dire que j’ai juste eu à me laisser guider par ce que lui et le tableau d’Elsheimer avaient à me raconter, mais la genèse de ce texte a été un peu plus complexe (et laborieuse) que ça.
      Je ne peux que te recommander de te laisser tenter par ce disque s’il entre dans ton budget; tu ne le regretteras pas.
      Je remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort en te souhaitant une bonne suite de dimanche.

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