Sonates pour pianoforte de Haydn et Mozart par Jérôme Hantaï

Jean-Étienne Liotard (Genève, 1702 – 1789),
Un Service à thé, c.1781-83
Huile sur toile fixée sur bois, 37,8 x 51,6 cm, Los Angeles, Getty Museum

 

Ils s’étaient retrouvés tous les trois à l’heure du thé. Le premier avait bougonné qu’il n’en prendrait qu’une tasse et placé la sienne, avec sa soucoupe, dans le bol disposé pour la desserte. Ses deux compagnons avaient été moins péremptoires ; l’un avait tranquillement dégusté le breuvage parfumé puis calé sa tasse avec une cuiller – « pour après » avait-il souri en se levant de son fauteuil –, l’autre n’avait même pas fini la sienne mais commencé à grignoter distraitement une rôtie beurrée en rêvant aux contrées lointaines suggérées par les fins traits de pinceau ornant la théière, à des horizons à la matière aussi ténue et translucide que la délicate porcelaine du service. Le croustillant de la croûte dorée, le fondant de la mie mêlé au crémeux du beurre étaient, eux, les fruits de cette terre et non d’une quelconque imagination qu’ils contribuaient pourtant à nourrir. On s’impatientait autour du piano. En se levant pour aller s’installer au clavier, il regarda la table et se dit que le plateau de tôle peinte se donnant des airs laqués et l’infusion délicieuse de feuilles venues du bout du monde formaient un harmonieux mélange d’exotique et de familier, d’humble et de luxueux, d’ici et d’ailleurs ; il tâcherait de transmettre quelque chose de ces contrastes savoureux en faisant découvrir à son père et à Joseph sa toute nouvelle sonate.

Haydn et Mozart se rencontrèrent pour la première fois à Vienne, vraisemblablement à la fin de l’année 1781, mais le cadet avait déjà tissé avec son aîné de presque un quart de siècle des liens de connivence silencieuse. La proximité des deux familles – Michael Haydn et Léopold Mozart étaient collègues à Salzbourg – explique en partie la connaissance que Wolfgang a très tôt été en mesure d’acquérir de la production de Franz Joseph, même si certains musicologues – je pense, entre autres, au regretté Stanley Sadie – ont tendu à relativiser, parfois grandement, son impact sur le jeune prodige ; il n’en demeure pas moins que ses œuvres ont pu, concomitamment à d’autres, jouer le rôle d’aiguillon, voire de déclencheur, émulation n’étant pas nécessairement synonyme d’imitation. Dans le domaine de la sonate pour clavier, Mozart ne manquait pas de modèles potentiels : celles de Wagenseil lui étaient familières (le premier morceau qu’il apprit, le 24 janvier 1761 « entre neuf heures et neuf heures et demie du soir », était d’ailleurs un scherzo de ce compositeur) et étaient à la mode dans toute l’Autriche, mais la tournée qui l’avait conduit à travers l’Europe de 1763 à 1765 puis son long séjour italien de 1770-71 l’avaient également mis en contact avec les œuvres de Johann Schobert, Johann Christian Bach ou Pietro Domenico Paradies pour se cantonner à trois noms représentatifs ; il n’en demeure pas moins notable qu’il composa à Munich où il séjournait pour la création et les représentations de La finta giardiniera durant les premiers mois de 1775, un an après que Haydn eut publié son premier recueil du genre, une série de six sonates dont la troisième, en si bémol majeur K.281(189f), est si proche du langage de ce dernier que l’on a pu y voir un geste d’hommage. Souvent regardée avec un peu de circonspection voire de dédain, cette entrée en matière mozartienne dans le domaine de la sonate est, au contraire, passionnante à plus d’un titre, car on y voit le jeune compositeur essayer différentes formules dans l’alternance des mouvements tout en creusant et en raffinant son langage ; ainsi la Sonate en mi bémol majeur K.282(189g) avec son Adagio liminaire à la longue ligne de chant à la fois ardente et pudique et son Allegro final énergique et riche de contrastes – assez haydnien, finalement, y compris dans sa fin en points de suspension – se ressent-elle de ses expériences opératiques. Haydn, lui, semble viser une certaine transparence formelle dans sa Sonate en ut majeur Hob.XVI:21 et les rythmes pointés de son Allegro d’ouverture regardant avec insistance vers le passé, faisant saillir avec encore plus de force le lyrisme d’un Adagio central aux accents pour le coup mozartiens. Au-delà de ces points de rencontre, chacun des deux amis suivit naturellement son propre chemin, intensément marqué, chez Mozart, par son goût pour la scène et ses capacités à caractériser chaque mouvement comme s’il s’agissait d’une action ou d’un personnage particuliers, ainsi que le démontre la Sonate en fa majeur K.332(300k), sans doute de 1783, avec ses trois épisodes bien différenciés – une ouverture avec fanfares, une aria tendre par instants un peu ombreuse, un pétillant épilogue aux accents bouffe –, sans doute plus distancié, plus analytique chez Haydn, avec une propension marquée à l’expérimentation qui n’empêche nullement de chanter, ce dont témoignent les irrégularités du Moderato et les élans de l’Adagio de la Sonate en fa majeur Hob.XVI:29, ou à entraîner l’auditeur, comme dans la Sonate en mi bémol majeur Hob.XVI:38, sur des chemins riches de surprises parfois déroutantes (Allegro moderato) et de détours poétiques (Adagio dans un songeur ut mineur).

Jérôme Hantaï est un musicien rare, trop rare, dont la discographie, à la viole de gambe comme au clavier, n’atteint même pas une dizaine de titres ; chacun de ses enregistrements suscite d’autant plus d’attente et d’espoir chez ceux qui prisent son excellence discrète. Ils ne seront pas déçus par ce récital traversé de bout en bout par un tel sentiment d’évidence qu’il décourage presque le commentaire. Les deux anthologies (une de trios en 1999, une de sonates en 2005) qu’il a autrefois consacrées à Haydn révélaient de profondes affinités avec ce compositeur et cette connivence est intacte vingt ans après ; Jérôme Hantaï parvient, avec un naturel et une maîtrise confondants au service d’une admirable finesse d’esprit, à mettre en lumière la foisonnante inventivité haydnienne mais également ses échappées rêveuses. Son Mozart – une première au disque pour lui, sauf erreur de ma part – est une magnifique surprise par sa netteté de trait qui n’exclut en rien clairs-obscurs, élusions et confidences, son énergie et sa tenue, mais aussi une sensibilité qui pour être disciplinée n’en est pas moins touchante, avec, entre autres, des mouvements lents de toute beauté. Il y a beaucoup de densité, émotionnelle comme intellectuelle, dans l’approche de Jérôme Hantaï, et pourtant rien n’y est pesant, surchargé ou appuyé ; tout y est simple, racé et lumineux, comme ce pianoforte anonyme allemand de la fin du XVIIIe siècle à la sonorité proche des instruments de Stein (je m’y suis laissé prendre à la première écoute), parfaitement restituée par la prise de son de Jiri Heger. Puisse Mirare, heureux éditeur de ce bijou de disque, parvenir à convaincre Jérôme Hantaï de ne pas laisser s’écouler trop de temps entre cette parution et la prochaine ; à l’approche de « l’année Beethoven », il ne fait guère de doute qu’un artiste de cette envergure aurait bien des choses à nous transmettre.

Franz Joseph Haydn (1732-1809) & Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Sonates pour pianoforte : en ut majeur Hob.XVI:21, en fa majeur Hob.XVI:29, en mi bémol majeur Hob.XVI:38 et en mi bémol majeur K.282 (189g), en fa majeur K.332 (300k)

Jérôme Hantaï, pianoforte anonyme allemand, fin du XVIIIe siècle

1 CD [durée : 73’03] Mirare MIR 456

Extraits choisis :

1. F.J. Haydn, Sonate Hob.XVI:29 : Moderato

2. W.A. Mozart, Sonate K.282 (189g) : Adagio

3. F.J. Haydn, Sonate Hob.XVI:38 : Finale. Allegro

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8 réponses à Sonates pour pianoforte de Haydn et Mozart par Jérôme Hantaï

  1. Milena Hernandez dit :

    Vous avez construit, cher ami, un décor raffiné pour présenter ce disque à vos lecteurs-auditeurs. Cette rencontre raffinée après un goûter amical est tellement propice à l’écoute des sonates que vous nous offrez ! Le choix des extraits, pour moi, conforte la proximité musicale des deux compositeurs et vos savantes explications incitent à savourer le disque entier. Un grand merci.

    • J’ai tenté, chère Milena, de dessiner une atmosphère en m’appuyant sur le tableau, à la fois avec l’œil de l’historien de l’art et en songeant à ce qu’il pouvait suggérer; Haydn et les Mozart père et fils se sont rencontrés à plusieurs reprises, aussi pourquoi ne pas les imaginer prenant le thé et jouant des sonates au pianoforte ? L’excellence du disque de Jérôme Hantaï a fait le reste, avec l’intimité chaleureuse qui s’en dégage.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire, comme toujours très apprécié.
      Amitiés.

  2. Évelyne dit :

    Bonjour Jean-Christophe,
    Très délicat et raffiné ce service à thé tout comme le sont les interprétations de Jérôme Hantaï. Vous connaissant un peu, je sais que cela ne doit rien au hasard.
    Cette délicatesse et cette finesse sont, à mes oreilles, renforcées par le son de ce piano qui a également des sonorités de clavecin.
    Ayant cherché à en savoir plus sur cet artiste que je découvre grâce à vous, j’ai appris qu’il privilégie l’enseignement et la musique de chambre. Je suis en accord avec vous et regrette qu’il n’ait pas fait plus d’enregistrements néanmoins je comprends aisément sa priorité qui est de transmettre et partager.
    Je vous remercie pour cette belle chronique Haydn/Mozart qui m’a intégralement séduite et vous souhaite de passer une belle semaine de préférence au frais.
    Bien cordialement et sincèrement,
    Évelyne

    • Bonsoir Évelyne,
      Petit secret d’atelier : au fil des années, musique et peinture sont devenues indissociables pour moi, à tel point que lorsque j’écoute un disque, je vois des éléments picturaux plus ou moins flous au départ puis qui se précisent et, rapprochés de mes quelques connaissances, me guident vers une ou deux œuvres susceptibles de cadrer avec tel ou tel enregistrement. Ceux qui ne verraient dans les tableaux dont j’illustre mes chroniques qu’un élément décoratif n’auraient pas compris grand chose à ma démarche de mise en correspondance.
      Vous avez tout à fait raison d’évoquer le clavecin pour définir la sonorité du pianoforte de Jérôme Hantaï; il y en a indubitablement quelque chose qui perdure dans la couleur ou plutôt dans les reflets.
      Je sais que ce remarquable musicien privilégie son rôle d’enseignant à celui d’interprète, mais les disques réussis ne sont-il pas également des leçons ? J’ai personnellement beaucoup appris en écoutant ce récital et forme des vœux pour que d’autres le suivent.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous espère au mieux en dépit de la canicule. Trouver des havres de fraîcheur devient de plus en plus compliqué.
      Belle semaine et amicales pensées.

  3. Philippe LAMY dit :

    légèreté et douceur de vivre… un rêve! Merci !

  4. Gaulard Bénédicte dit :

    Merci, cher Jean-Christophe, pour ces extraits si vivifiants et votre commentaire (le terme est mal choisi, il s’agit plutôt d’une vraie publication 😉) solide et si riche, comme toujours…et le service à thé accompagne délicieusement ce moment musical…quel interprète !
    A bientôt, cher Jean-Christophe, ici ou sur d’autres ondes…

    • Merci à vous, chère Bénédicte, de vous être arrêtée sur cette chronique et d’avoir saisi le mouvement que je tente de faire pour ouvrir une voie autre dans cet exercice que je ne souhaite surtout pas voir devenir une routine.
      Jérôme Hantaï est un merveilleux musicien dont je regrette qu’il enregistre si peu; j’ose à peine espérer que le bel accueil réservé à ce disque le convaincra de revenir plus souvent vers les micros.
      Je vous dis à très bientôt et vous adresse mes plus amicales pensées.

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