Adieu mes amours : Josquin des Prez par Dulces Exuviæ

Quentin Metsys (Louvain, c.1466 – Anvers, 1530),
Portrait de femme, c.1520
Huile sur bois, 48,3 x 43,2 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

 

Quentin d’Anvers ne connaissait pas l’Italie ou, du moins, n’y avait-il jamais posé le pied. Diriger un atelier réputé dont hériteraient un jour ses fils n’offrait guère le loisir de voyager y compris pour s’instruire dans son art ; les prédispositions de Jan pour le pinceau semblaient prometteuses ; en bon père, il veillerait à lui assurer le nécessaire pour prendre un jour le chemin de cette péninsule dont les nouvelles modes excitaient de plus en plus d’imaginations. Ne s’était-il d’ailleurs pas laissé lui-même séduire par ce que les reproductions des graveurs transmettaient plus ou moins fidèlement des trouvailles des peintres de là-bas, tel ce Toscan qui, disait-on, imaginait aussi des automates pour amuser les princes et des machines volantes que certains regardaient comme diaboliques ? L’ami Érasme, lorsqu’il l’avait visité il y a quelques années, en 1517, pour se faire portraiturer de concert avec Pieter Gillis afin que, traversant la mer, leur semblance fût offerte en hommage à ce Thomas More qu’ils admiraient tant, avait haussé les épaules en ironisant à propos de frayeurs aussi fantaisistes que leur objet tout en insistant sur l’immense chance qu’avait l’époque présente de pouvoir disposer d’un aussi puissant levain que l’héritage retrouvé des Anciens. « Hésitons-nous encore à semer et à nous mettre à l’œuvre ? » avait-il malicieusement conclu, citant Virgile et, par la même occasion, un de ses propres et désormais célèbres Adages.
Les Anciens, justement, occupaient tout l’esprit du peintre pendant qu’il confiait minutieusement au panneau de chêne les traits de la femme que ses dessins et sa mémoire avaient capturés. Quentin repensait à Louvain où il avait appris son métier tout en suant dans la forge de son père, à la grandeur de Rogier, aux illuminations de Bouts, à la délicatesse des modelés de Memling ; cet héritage méritait également de ne pas sombrer dans l’oubli et il guidait sa main en cet instant précis. Ceux qui passaient dans l’atelier s’interrogeaient sur ce qui pouvait bien distraire cette respectable et, à en juger par la richesse du livre d’heures entre les feuillets duquel elle avait glissé un doigt pour marquer sa page, fortunée bourgeoise de sa pieuse lecture. Il répondait en souriant qu’ils comprendraient lorsque l’œuvre serait achevée et en place dans l’église. Les plus savants saisissaient le clin d’œil adressé à la Vierge de l’Annonciation d’Antonello de Messine ; ce dernier, racontait-on, avait dérobé en Flandre le secret de la peinture à l’huile ; ce n’était donc que justice de lui emprunter en retour quelque idée, fut-ce pour la transposer dans la sphère profane ; les frontières entre les deux mondes n’étaient en vérité pas si étanches : n’entendait-on pas dans les chapelles des messes entièrement fondées sur des airs de chansons ? Les plus perspicaces avaient deviné que ce portrait d’une quiétude, d’une intériorité tout septentrionales portait, à l’instar de son modèle, son regard ailleurs, vers ces colonnes de marbre et ces feuilles d’acanthe redevables au goût italien pour l’antique, tout en gardant la main sur le précieux passé qui fondait son identité. L’art ne se devait-il pas de rassembler le meilleur de chaque contrée pour le mettre au service d’une beauté offerte à qui savait la voir ?

Le 27 août 1521, Josquin des Prez mourut dans sa maison de Condé-sur-Escaut au terme d’une courte maladie qui, par chance, lui avait suffisamment peu brouillé la tête pour qu’il puisse jusqu’aux derniers jours mettre bon ordre à ses affaires d’ici-bas. Sans cesse l’Italie lui revenait à l’esprit. Il se plaisait à conter les anecdotes des cours de Milan ou de Ferrare, de la chapelle papale à Rome, de ces vingt années de sa vie où ces cités avaient été autant de forges d’une renommée qu’il savait à présent européenne. L’avisé Ottaviano Petrucci avait eu raison de lui vanter avec une conviction gourmande la puissance de la toute jeune imprimerie ; dès les premières années du siècle, chansons, puis motets et messes signées – parfois à tort – Josquin s’étaient envolés depuis ses presses vénitiennes à la conquête du monde, et s’il avait mis des notes sur la Fortune désespérée, elle leur avait souri à tous deux et fait monter leur cote ; on s’arrachait sa musique et Gian di Artiganova avait ouvert des yeux ronds d’incrédulité lorsqu’il avait haussé à deux cents ducats les prétentions de son salaire ferrarais, mais Ercole le voulait et il avait préféré payer le prix demandé et accepter un maître de chapelle moins malléable mais plus prestigieux que ceux qui lui étaient suggérés par ailleurs plutôt que voir lui échapper la gloire de l’avoir à son service. Ses œuvres couraient à présent les routes, essaimaient dans les églises ; il n’ignorait pas que certains musiciens doués parvenaient à en réduire la complexe polyphonie afin qu’elles pussent même être jouées par une ou deux personnes, aux instruments seuls ou la voix accompagnée par l’un deux, dans un cadre plus familier, pour chanter l’ébaudissement En l’ombre d’ung buissonnet ou la mélancolie qu’il avait fait s’éplorer en Mille Regretz ou Regretz sans fin, soupirant Adieu mes amours ou Douleur me bat, pour méditer aussi quand le texte se faisait prière. Sa musique avait ainsi partout sa place et il ne deviendrait jamais un de ces chantres obscurs dont l’oubli rongerait le nom comme la mousse et les pluies dévorent lentement ceux des stèles du cimetière ; il serait devant l’éternité, comme il l’avait souhaité d’aussi loin qu’il s’en souvenait, un grand compositeur.

Pour son premier disque, le duo Dulces Exuviæ a l’excellente idée de nous donner à entendre une des facettes les plus intimistes, les plus sensibles de Josquin dans un récital dont la variété esquisse les grandes étapes de son parcours, puisque s’y côtoient pièces profanes et sacrées en latin, français et italien, ainsi que quelques autres instrumentales du maître ou de ses contemporains (Luys de Narváez, Marco dall’Aquila) voire de brèves improvisations. Diction soignée, voix parfaitement timbrée, chaleureuse, caressante par instants, le baryton Romain Bockler évolue dans ce répertoire renaissant avec l’assurance que lui en offre une connaissance acquise entre autres par sa participation à d’excellents ensembles tels Doulce Mémoire ou Diabolus in Musica et une affection pour lui qui ne semble pas feinte. Attentif aux moindres inflexions des textes, il leur insuffle vie et nuances avec un art raffiné, équilibrant parfaitement miniature précieuse et premiers élans d’une expressivité qui, sous l’impulsion des camerate humanistes, ne cessera de se creuser, héritage franco-flamand et nouveauté italienne. Le luthiste Bor Zuljan est, bien plus qu’un accompagnateur, un véritable alter ego du chanteur qu’il soutient avec humilité et inventivité tout en instaurant un véritable dialogue avec sa partie. Les passages solistes permettent d’apprécier mieux encore son agilité, sa maîtrise de l’art de la diminution, mais également le raffinement sonore dont il est capable, passant avec aisance d’une pâte nourrie à une matière presque translucide, parvenant même à rendre agréable la matité quelque peu ingrate du luth à harpions. Captée dans une atmosphère de confidence sans confinement, cette anthologie intelligemment pensée, portée avec intensité et complicité, est une indiscutable réussite qui appelle une suite et démontre tous les horizons que peut ouvrir une approche véritablement passionnée, à mille lieues des tiédeurs compassées, d’un répertoire où tant de voies restent encore à explorer.

Josquin des Prez (c.1450-1521), Adieu mes amours, chansons, transcriptions et pièces instrumentales

Dulces Exuviæ :
Romain Bockler, baryton
Bor Zuljan, luth à sept chœurs et luth à harpions

1 CD [durée : 62’52] Ricercar RIC 403

Extraits choisis :

1. Ave Maria

2. Fortuna desperata (Antoine Busnois/Josquin des Prez)

3. En l’ombre d’ung buissonnet (Josquin des Prez/Hans Gerle)

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