Abendmusiken par l’Ensemble Stravaganza

Pieter de Hooch (Rotterdam, 1629 – Amsterdam, c.1684),
Famille faisant de la musique, 1663
Huile sur toile, 98,7 x 116,7 cm, Cleveland, Museum of Art

Tout respire ici la tranquillité d’une existence bien réglée, à l’abri du besoin. Au centre du tableau, mari et femme, lui debout et elle assise pour mieux renforcer le sentiment d’équilibre, l’un vêtu de soieries au luxe discret, l’autre dans ses plus brillants brocarts, leurs deux enfants les plus âgés auprès d’eux, garçon et fille dédoublant le couple parental, quand, dans la pièce attenante s’ouvrant à l’arrière-plan, une fillette habillée à l’imitation de sa mère portant un plateau d’argent sur lequel ont été disposés quelques fruits, corne d’abondance au poids proportionné à ses forces enfantines, s’avance pour faire son entrée dans le monde des grands, encouragée par la nourrice tenant dans ses bras une petite sœur ou un petit frère. Comme souvent chez Pieter de Hooch, l’image est organisée par une opposition marquée entre un extérieur baigné de lumière et un intérieur qui, en comparaison, paraît naturellement plus sombre, la sensation d’intimité de la scène principale s’en trouvant renforcée même si l’on y offre en spectacle les signes de son aisance, vases chinois, boîtes laquées, cheminée de marbre, tapis coloré, armoire ouvragée. Ce concert domestique dans lequel chacun tient sa partie avec concentration est une ode à l’harmonie familiale, à l’opposé du dérèglement des maisonnées de Jan Steen ; tout y est d’une impeccable propreté et même le chien, seule note d’animalité de la scène, est bien dressé, gardien du foyer et symbole de la fidélité qui le soude. Singulièrement, l’homme est au violon, cet instrument harmonique auquel est confiée la mélodie ; le peintre a-t-il voulu souligner ainsi son rôle de représentation sociale ? Partition sur les genoux, la femme est la seule à ne pas tenir d’instrument ; sa main est levée ; s’apprêterait-elle à chanter ? Il y a fort à parier qu’elle bat plutôt la mesure et que ce qui nous est ici signifié d’autant plus clairement par sa position en avant du groupe est son rôle de gouvernance, d’assise de la famille (sans doute peut-on conjecturer qu’elle apporta une dot suffisamment considérable pour en jeter les fondations) que son époux, en la suivant avec application, ainsi que le matérialisent son léger retrait et son regard fixé sur les portées, s’emploie à faire fleurir. Une absence plane pourtant, si discrètement qu’on ne la remarque pas tout d’abord ou, plus exactement, que l’œil attiré par le déploiement de richesses met du temps à lui accorder son juste poids : une viole posée contre un fauteuil, l’archet au repos, tournée vers un autre siège vide. Celui ou celle qui la jouait est manifestement sorti du cadre, sans doute définitivement car on saisit mal les raisons qui l’auraient fait exclure ; son instrument muet retient son souvenir dans le chœur des vivants.

Cet intérieur cossu ressemble peut-être à celui dans lequel vécut Johann Adam Reincken après qu’il fit fortune. Il était devenu, à partir de 1663, date à laquelle il succéda à Heinrich Scheidemann à la tribune de l’église Sainte-Catherine, une des personnalités les plus en vue de la prospère cité de Hambourg, ce qui lui valut autant d’admirations, par exemple celles de Georg Böhm et d’un de ses élèves, Johann Sebastian Bach, que de jalousies, dont celle de Johann Mattheson a laissé les traces les plus durablement perfides. On ne conserve de l’activité de Reincken que de modestes témoignages, quelques pièces pour clavier ayant survécu aux vicissitudes de la transmission manuscrite et un unique recueil de sonates pour deux violons, viole de gambe et basse continue, publié en 1687 sous le titre d’Hortus musicus, qui mêlent élégamment le goût germanique pour le sérieux contrapuntique et une exubérance tout droit venue d’Italie, en des suites où cohabitent des lignes épurées voire une certaine intériorité avec les foucades propres au stylus phantasticus. En dépit de la hauteur que lui conférait son statut social, Reincken cultivait l’amitié, au point qu’il désira se faire représenter par le peintre Johannes Voorhout en compagnie de deux de ses confrères dans un tableau devenu célèbre. À ses côtés, son éminent voisin de Lübeck, Dietrich Buxtehude, qui jouit aujourd’hui auprès des amateurs d’une affection méritée et dont la vingtaine de sonates conservées atteste la parfaite maîtrise des exigences de virtuosité et de l’art du chant typiques de la manière ultramontaine mais également de la recherche d’une réelle profondeur expressive, qualités qui poussèrent J.S. Bach à faire à pied, en octobre 1705, la route depuis Arnstadt pour se mettre à son école durant presque quatre mois, et Johann Theile, un élève de Schütz à la carrière itinérante qui eut l’insigne honneur – preuve de l’estime dans laquelle le tenaient ses contemporains – d’inaugurer l’Oper Am Gänsemarkt nouvellement fondé à Hambourg avec son opéra sacré Adam und Eva (1678), dont le Musicaliches Kunstbuch démontre l’éblouissante maîtrise du contrepoint mais aussi, au travers d’une unique sonate, l’intérêt pour une théâtralité maîtrisée des affects. Lorsqu’ils se réunissaient, il arrivait certainement aux trois compères de jouer d’autres œuvres que les leurs, et peut-être déchiffrèrent-ils celles de Philipp Heinrich Erlebach, maître de chapelle du prince de Schwarzburg-Rudolstadt de 1681 à sa mort en 1714 ; le petit dixième qui subsiste de sa production révèle une inventivité, une expressivité telles que l’on maudit le funeste incendie qui la dévora presque entièrement en 1735, réduisant en cendres entre autres une vingtaine de messes et six cycles complets de cantates. Erlebach, qui demeure de nos jours encore insuffisamment connu et enregistré, est en quelque sorte l’absent du tableau.

Les Abendmusiken, ces veillées musicales instituées par Franz Tunder à Lübeck vers 1646, semblent éveiller un intérêt croissant auprès de nombreux ensembles spécialisés d’aujourd’hui. Bien que son nom s’y réfère explicitement sans doute pour mieux fixer les idées, le programme proposé par l’Ensemble Stravaganza n’a cependant pas grand chose à voir avec ces manifestations dans lesquelles la musique vocale sacrée, exécutée avec des effectifs conséquents, occupait une place centrale. On oublie néanmoins rapidement ce détail devant la qualité de l’interprétation de cette anthologie de sonates offertes avec autant de probité que d’engagement. Les musiciens réunis autour de la violoniste Domitille Gilon, au jeu précis et empreint d’autorité naturelle, et du claveciniste Thomas Soltani assurant le continuo avec souplesse et inventivité, ont choisi de privilégier une approche très directe, aux couleurs et aux articulations franches, qui fonctionne d’autant mieux que tous les instrumentistes font preuve d’une impeccable maîtrise technique, soulignée par la prise de son proche, pardonnant donc d’autant moins les approximations, d’Olivier Rosset. Il existe une véritable dynamique dans cette réalisation qui avance avec esprit et conviction en se riant des embûches semées par les compositeurs, mais sait également ménager de fort beaux, voire intenses (Sonata de Reincken) moments d’émotion — saluons au passage le jeu très cantabile du gambiste Robin Pharo et la délicatesse des lignes ornementales de la partie de second violon tenue par Louis Creac’h. L’Ensemble Stravaganza nous offre donc une belle échappée vers cette Allemagne du nord dont les richesses musicales inépuisables paient souvent généreusement de retour ceux qui s’attachent à bien les servir.

Abendmusiken : sonates de Johann Adam Reincken (c.1635-1722), Dietrich Buxtehude (1637-1707), Johann Theile (1646-1724) et Philipp Heinrich Erlebach (1657-1714)

Ensemble Stravaganza :
Domitille Gilon, violon & direction
Louis Creac’h, violon
Robin Pharo, viole de gambe
Vincent Maurice, théorbe
Chloé Sévère, orgue positif
Thomas Soltani, clavecin & direction

1 CD [51’01] Muso mu-025

Extraits choisis :

1. Johann Theile, Sonata duplex à 3
Allegro – Adagio – Allegro – Adagio – Allegro – Adagio

2. Dietrich Buxtehude, Sonate en sol majeur BuxWV 271 : Solo : Adagio – Allegro – Allegro/Adagio à 3

3. Philipp Heinrich Erlebach, Sonata quinta en si bémol majeur : Sarabande

4. Johann Adam Reincken, Sonate IV en ré mineur : Gigue

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8 réponses à Abendmusiken par l’Ensemble Stravaganza

  1. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe

    Sans ton explication détaillée de ce magnifique tableau, il est certain que j’aurais manqué quelques petits détails. Merci

    Je découvre, et ce musicien, et cet ensemble que je ne connaissais pas, c’est un réel plaisir d’avoir fait leur connaissance.

    Merci pour ta belle et enrichissante chronique.
    Je te souhaite un excellent et paisible dimanche.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Un tableau, c’est un peu comme un livre : son auteur nous raconte une histoire qu’il nous appartient de comprendre en nous fondant sur les indices déposés à notre attention et j’ai conçu ce premier paragraphe comme une sorte de déambulation dans l’image.
      Je ne sais lequel des quatre musiciens dont je parle ici tu as découvert, mais je suis content en tout cas que ces quelques lignes l’aient permis.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une agréable suite de dimanche.
      Je t’embrasse bien fort.

      • Tiffen dit :

        Apparemment mon clavier est fâché avec le pluriel, oui c’est bien « je découvre, et ces musiciens, ………….) (sans aucune préférence d’ailleurs).
        Voilà, la prochaine fois je me relirai plus attentivement.
        Je t’embrasse à nouveau bien fort.

  2. Merci Jean-Christophe pour ce magnifique texte que j’ai lu avec d’autant plus d’intérêt que je connais bien cet enregistrement dont j’eus le bonheur de rédiger un compte rendu pour BaroquiadeS. Ce tableau est vraiment admirable et vous en donnez une description qui augmente encore le plaisir des yeux . A la chaleur familiale qui s’en dégage, et au vu de ces lourdes étoffes que revêtent les personnages, j’ajouterais à votre description le froid régnant dans cet intérieur, sans doute peu chauffé. Comme vous j’ai adoré ce CD qui donne une image très représentative de la merveilleuse musique de ces compositeurs d’Allemagne du nord. Après de multiples écoutes répétées, reste gravée dans ma mémoire l’impressionnante sonate en ré mineur n° IV de l’Hortus musicus de Reincken qui pourtant m’avait semblé un peu monotone à première audition. Très bonne fin de dimanche à vous.

    • Et moi, Pierre, je viens d’aller lire votre recension très détaillée de ce disque qui vous a visiblement plu autant qu’à moi — bravo.
      Pour comprendre la présence de ces habits effectivement plutôt épais, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit ici d’un portrait d’apparat, exigeant donc de tout le monde une tenue propre à impressionner. Plusieurs indices laissent penser que nous sommes à la belle saison : la cheminée est éteinte, les arbres que l’on aperçoit par la fenêtre ont encore leur feuillage; je ne serais même pas surpris d’apprendre que les fruits que la fillette porte sur son plateau sont des pêches.
      Les amateurs de musique d’Allemagne du nord que nous sommes vont être gâtés dans les mois à venir, puisque j’ai connaissance d’au moins deux projets autour de Buxtehude. Un peu de patience encore…
      Grand merci pour votre commentaire et belle fin de dimanche.

  3. Évelyne dit :

    Bonjour Jean-Christophe,

    Totalement ignorante en ce qui concerne la peinture, j’ai beaucoup aimé vous lire et j’ai pris « un cours » avec toutes vos explications concernant ce tableau que j’aime bien mais avec un grand faible pour cette viole et le chien.
    Musicalement, par contre, cela ne passe pas et vous n’en serez pas étonné.

    Je reviens sur votre précédente chronique concernant Chopin qui s’est beaucoup fait attendre pour arriver chez moi après la clôture des commentaires, bien évidemment.
    C’est un bijou ! Je comprends beaucoup mieux vos écrits après mes écoutes. Ma préférence va à cette version « chambriste » plutôt qu’orchestrale et le concerto N° 2 a toujours eu mes faveurs. Quel plaisir que le son de ce piano qui ravissait mes oreilles, plus encore après en avoir entendu beaucoup lors du concours Tchaikovsky. Comparativement, le son ces derniers étaient plutôt « métallique » alors qu’avec David Lively c’est tout en « rondeur » et chaleur. Ce ne sont pas les bons termes mais à défaut de les connaître, j’utilise les mots qui me viennent sachant que vous saurez me comprendre.

    En vous souhaitant une belle fin de semaine,
    Bien sincèrement et avec mes amitiés,
    Évelyne

    • Bonjour Évelyne,
      Je ne sais si je vous l’avais dit, mais je suis historien de l’art de formation et donc assez naturellement porté à faire « parler » les tableaux. Celui-ci se prêtait plutôt bien à la déambulation, aussi n’ai-je pas résisté. Je ne reviens que brièvement sur le fait que les extraits n’aient pas accroché votre oreille pour vous dire que je n’en suis pas outre mesure surpris.
      Le Chopin est aussi réussi que sa pochette est vilaine (franchement, on dirait un cliché de photomaton) et il vous permet de mesurer l’apport réel, quoi qu’en disent certains, des pianos anciens dans le répertoire romantique : plus de boisé, moins de métallique, et surtout une infinie variété de couleurs et de caractères que les instruments modernes, qui ont d’autres qualités en particulier en termes de puissance, ne peuvent même pas rêver effleurer.
      J’espère que vous avez passé une bonne semaine – la trépidation de la mienne ne m’a pas permis de vous répondre avant ce matin – et je vous remercie pour votre mot.
      Avec mes pensées dominicales et amicales,
      Jean-Christophe
      PS : j’ai étendu la plage des commentaires à 15 jours, pour l’heure sans dommage.

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