Concertos pour piano de Frédéric Chopin par David Lively et le Quatuor Cambini-Paris

Frédéric Chopin (1810-1849), Concerto pour piano n°1 en mi mineur op.11 et n°2 en fa mineur op.21

David Lively, piano Érard 1836
Quatuor Cambini-Paris
Thomas de Pierrefeu, contrebasse

1 CD [66’32] Aparté AP 204

 

Chasse jalousement gardée des pianistes « traditionnels », Frédéric Chopin s’avère paradoxalement un des compositeurs à bénéficier le plus régulièrement du regain d’intérêt pour les claviers historiques. Outre une intégrale de fort belle facture achevée il y a quelques années par l’Institut Chopin de Varsovie, un certain nombre de récitals, parmi lesquels on citera celui, récent et réussi, d’Edoardo Torbianelli (Schola Cantorum Basilensis/Glossa, 2017), sont venus par touches successives redéfinir l’image que nous avions de l’œuvre et de l’homme, souvent au grand dam des tenants d’un romantisme de routine assez largement frelaté.

Les deux concertos pour piano et orchestre à nous être parvenus – un troisième, pour deux pianos, fut envisagé dans leur sillage mais jamais mené à bien, le souvenir de ce projet avorté survivant dans l’Allegro de Concert op.46 – connurent différents arrangements visant à en permettre l’exécution dans un cadre plus intimiste que ces salles de concert si peu goûtées par Chopin : pour un ou deux pianos (cette dernière ayant fait l’objet d’un fort bel enregistrement, publié en 2014 par le Label Hérisson, sur un piano et un pianino Pleyel datés respectivement de 1843 et 1838 joués par Soo Park et Mathieu Dupouy), mais également avec un accompagnement de quintette à cordes, dont on pense qu’il fut donné à plusieurs reprises du vivant du compositeur. Ces partitions ont été écrites sur une période de temps très brève, le premier (n°2), en fa mineur, en 1829, et le second (n°1), en mi mineur, l’année suivante, l’inversion des numéros étant dû à leur ordre de publication. Elles sont l’œuvre d’un musicien de vingt ans auquel ses succès étaient en train de frayer un chemin éclatant vers une reconnaissance dont il ignorait encore qu’elle se paierait au prix amer de l’exil, porté par un élan vital plein de santé et d’optimisme, entouré d’amis suffisamment sûrs pour être les confidents de ses tourments amoureux. S’il déclarait à l’un d’eux, au début de l’automne 1829, avoir rencontré son idéal en la personne de Constance Gładkowska, l’affaire tourna court non sans laisser une trace sensible sur le Concerto en fa mineur, traversé d’autant d’espoir que de tourment et dont le lyrisme éperdu (et souvent d’inspiration mozartienne) du Larghetto central n’est sans doute pas sans rapport avec le fait que la jeune femme, qui se marierait en 1831, pratiquait le chant. Est-ce à cause des souvenirs probablement douloureux qui s’y rattachaient ? Toujours est-il que Chopin, après sa création, sembla lui préférer le Concerto en mi mineur qu’il interpréta notamment lors de ses débuts parisiens le 26 février 1832. Hormis ces anecdotes, il faut garder à l’esprit que ces deux œuvres sont les instruments d’une conquête dont le but était de lancer la carrière internationale de leur auteur en faisant certes valoir son étincelante virtuosité, mais également en désignant ce jeune homme à la fois comme l’héritier de la meilleure tradition classique – outre Mozart, citons Hummel, Field ou Beethoven, ce qui n’échappa pas au fin observateur qu’était Robert Schumann – et comme le représentant de la sensibilité nouvelle, romantique, qui bourgeonnait un peu partout en Europe (le Freischütz de Weber a été créé en 1821, la Symphonie fantastique de Berlioz l’est en 1830, quelques semaines après le dernier concert de Chopin à Varsovie). L’exacerbation du chant, l’importance de la narration, l’individualisation du sentiment, patentes dans les deux concertos (« C’est plutôt une romance calme et mélancolique. Il doit faire l’impression d’un doux regard tourné vers un lieu évoquant mille souvenirs. C’est comme une rêverie par un beau temps printanier, mais au clair de lune, » écrit-il à propos de l’opus 11) participent pleinement de ce mouvement, et s’ils relèvent du style « brillant » auquel il avait initié vers le milieu de la décennie 1820, leurs finales n’en distillent pas moins une indéfinissable et prégnante nostalgie par leur utilisation de danses populaires, Mazurka, Oberek (op.21) et Krakowiak (op.11), comme si sur la joie devaient toujours de planer les ombres de l’enfance perdue et de ses beaux étés à jamais disparus.

D’une approche telle que celle défendue, tant en termes d’instruments que d’effectifs, par le pianiste David Lively et le Quatuor Cambini-Paris, renforcé pour l’occasion par la contrebasse de Thomas de Pierrefeu, on pouvait légitimement attendre beaucoup de légèreté et de transparence ; non seulement elles nous sont offertes mais, mieux encore, cette absence d’empâtement n’est jamais synonyme d’excès de diaphanéité, voire de maigreur. Cette lecture possède en effet une matière, une densité si artistement façonnée par un quintuor dont on se délecte de la sonorité épanouie, chaleureuse, charnue, que l’on ne regrette pas un instant l’orchestre. Très droit mais sans aucune raideur, sécheresse ou affectation, le jeu de David Lively se situe au mi-point idéal, qui est également celui des œuvres, entre classicisme et romantisme. De l’un, il a la netteté des lignes et l’équilibre des proportions, de l’autre l’effusion sensible mais également la tension, et on lui sait gré, ainsi qu’à ses brillants partenaires, de jouer aussi intelligemment – car il semble assez évident que tous ces points ont été attentivement pesés et pensés afin de permettre à la musique de s’élancer avec plus de fluidité et de liberté – avec les dynamiques, les nuances, les couleurs, le rubato. Ce qui frappe cependant le plus immédiatement est la superbe qualité des dialogues qui s’établissent entre le piano et les cordes, nous valant tantôt des enlacements, tantôt des affrontements d’une beauté renversante ; il n’est pas question ici de chercher à singer l’orchestre, mais bien de se situer dans un véritable esprit chambriste en proposant d’autres couleurs, d’autres perspectives. Parfaitement mis en valeur par la captation alliant finesse et ampleur de Ken Yoshida, ce Chopin servi avec autant d’ardeur que de pudeur par des musiciens préférant manifestement le chant à la démonstration se révèle, au fil des écoutes, à la fois intimiste et saisissant, et en tout cas extrêmement attachant.

Extraits choisis :

1. Concerto pour piano n°2 : Larghetto

2. Concerto pour piano n°1 : Rondo. Vivace

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8 réponses à Concertos pour piano de Frédéric Chopin par David Lively et le Quatuor Cambini-Paris

  1. Évelyne dit :

    Bonjour Jean-Christophe,
    Je suis heureuse d’être encore étonnée avec ces 2 concerti. Je ne les avais jamais entendus autrement qu’avec un orchestre. Quelle magnifique découverte en ce dimanche ensoleillé dès le matin par l’écoute de ce « quintuor ». Une réussite, cela ne fait aucun doute.
    Je crois que je vais avoir une nouvelle interprétation dans ma très modeste discothèque. Merci beaucoup, je sais que Chopin n’est pas l’un de vos compositeurs favoris contrairement à moi, et j’en apprécie d’autant plus cette chronique et toute la délicatesse que vous y avez mise, tout comme les musiciens dans leur interprétation.
    Je vous souhaite de passer une excellente journée dominicale, bien à l’abri car ce dimanche s’annonce chaud, du moins en Lorraine si ce n’est dans votre région.
    Bien sincèrement et fidèlement,
    Évelyne

    • Re-bonjour Évelyne,
      Mes étagères à disques peuvent témoigner que Chopin est loin de m’être indifférent et j’ai même encore une poignée de galettes argentées où il est joué sur piano moderne, c’est vous dire (d’ailleurs, je place très haut le récital 1846, dernière année à Nohant d’Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel).
      Je suis ravi que cette interprétation un peu atypique ait retenu votre attention et j’espère que l’écoute complète de l’enregistrement confirmera votre bonne première impression; je pense que vous pourrez encore mieux comprendre ce que je veux dire lorsque je parle à son propos de véritable esprit chambriste.
      Ce dimanche à l’ombre fut chaud mais ce n’est rien au regard de ce qui se prépare; l’inconséquence de beaucoup est la cause d’un dérèglement dont nous serons tous victimes.
      Je vous souhaite une belle soirée et vous adresse de bien fidèles pensées.

      • Évelyne dit :

        Ah, je me suis encore mal exprimée ! Je ne sous-entendais pas que Chopin vous était presque indifférent, loin de là. Il n’est tout simplement pas en 3ème position parmi vos compositeurs préférés comme c’est le cas pour moi.
        Vrai, vous avez des enregistrements sur piano moderne ? Je suis bluffée car je pensais que vous refusiez « le moderne » à quelques exceptions près comme Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel que nous avions déjà évoqués. Il semblerait que cela soit plus fréquent que je ne le pensais.
        Oui, j’aime cette approche chambriste de Chopin : elle me séduit beaucoup de ce que j’ai entendu et j’ai envie de tout écouter mais il me faudra attendre un peu. Je me souviens que pour Mozart, j’avais aussi aimé « son » requiem par le quatuor Debussy.
        Une question musicale concernant d’autres compositeur et quatuor. Que pensez-vous de Zaïde dans Schubert ? Me les recommanderiez-vous ? J’ai beaucoup aimé leur Quattersatz.
        Et encore une autre : nos voisins britanniques… sont-ils prévus dans la seconde partie de l’année ?
        Oui pour ce qui nous attend : 36° à 38° donc 40 à 45° en ressenti. Et dire que j’ai des rendez-vous chaque jour à 14 h, c’est folie !
        Bon courage pour cette semaine caniculaire à venir car je sais que, tout comme moi, vous supportez mal les fortes chaleurs.

        • Effectivement, son nom ne me viendrait sans doute pas spontanément si je devais établir un classement (je n’aime pas beaucoup ça, de toute façon) de mes compositeurs préférés, mais il n’empêche qu’il est là depuis très longtemps au travers des enregistrements, que j’ai conservés sans plus guère les écouter, de Claudio Arrau ou d’Ivo Pogorelich, deux musiciens étrangers à la sphère des instruments « d’époque », et de ceux qui sont venus ensuite, plus conformes à mes attentes d’aujourd’hui.
          Les Zaïde sont un très bon quatuor « moderne » avec toutes les limitations que ce terme implique à mes yeux, en particulier en termes de couleur. La discographie des pourtant magnifiques quatuors de Schubert sur instruments « anciens » est de toute façon plutôt pauvre (pas même une intégrale) et je n’ai pas le sentiment que ce soit appelé à beaucoup changer dans les temps qui viennent. Quant aux Anglais, je ne promets rien, dans la mesure où je sais fort peu où m’entraîne le courant de mes chroniques; j’ai quand même deux ou trois choses sur le feu, dont un très beau disque de quatuors, justement.
          Je vous souhaite tout le courage nécessaire pour votre semaine. Ici, nous avions 21°C dès 4h45, ce qui promet pour la suite — ramollissement cérébral assuré.
          Amicales et fidèles pensées à vous.

  2. Michelle Didio dit :

    Une belle clarté dominicale avec cette oeuvre merveilleusement interprétée et enregistrée.
    Merci, cher Jean-Christophe.
    Bon dimanche à vous aussi.
    Bien amicalement.

    • Il y a beaucoup de transparence dans cette interprétation dont un des nombreux mérites est de donner accès à un Chopin sans doute un peu inhabituel mais si proche.
      Merci pour votre mot, chère Michelle, et bonne suite de dimanche.
      Bien amicalement.

  3. Tiffen dit :

    Je confirme, une rencontre avec la beauté.
    Je te remercie pour cette belle chronique qui m’a permis de faire plus ample connaissance avec Chopin. J’en suis ravie et pour te dire grâce au permalien, je l’ai mis dans mes favoris.
    Je suis retournée vers Telemann………….. toujours le même plaisir.
    Je te souhaite un bel après-midi.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Je suis ravi de savoir que la rencontre se soit produite, chère Tiffen, et j’espère que tu prendras plaisir à revenir de temps à autre vers ce beau compositeur qu’est Chopin.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

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