Un Chameleon nommé Telemann par le New Collegium

Georg Philipp Telemann (1681-1767), Chameleon : Sonate pour flûte à bec, violon et basse continue en la mineur TWV 42 :a7, Sonate pour violon, violoncelle et basse continue en sol majeur TWV 42 :G7, Concerto à 3 pour 2 violons en scordatura et basse continue en la majeur TWV Anh. 42 :A1, Quatuor en sol mineur TWV 43 :g4, Suite tirée de Der getreue Music-Meister, quatre menuets extraits de Zweites Sieben mal Sieben und ein Menuet (recueils de 1728 et 1730), Prélude et Modéré du Sixième Quatuor en mi mineur TWV 43 :e4

New Collegium :
Inês d’Avena, flûtes
Sara DeCorso, violon
Antina Hugosson, violon II (TWV Anh. 42 :A1)
John Ma, alto (TWV 43 :g4)
Rebecca Rosen, violoncelle
Claudio Ribeiro, clavecin & direction artistique

1 CD [durée : 73’52] Ramée RAM 1904

 

« Ob diese [die Musik] zwar mein Acker und Pflug ist, und mir zum Hauptergetzen dienet, so habe ich ihr doch seither ein Par Jahren eine Gefehrtinn zugesellet, nemlich die Bluhmen-Liebe, welche beyde wechselsweis mich ihrer Annehmlichkeiten theilhaft machen. » [« Si celle-ci [la musique] est à la fois mon pain quotidien et me sert de principal loisir, je lui ai ajouté un compagnon depuis quelques années, en l’occurrence l’amour des fleurs, qui tous deux m’offrent alternativement leur agrément. »]

L’intérêt de Georg Philipp Telemann pour les jardins et, en particulier, pour les fleurs se révèle entre autres dans ce qui a été conservé de sa correspondance à partir du début de la décennie 1740, comme le prouve ce court extrait d’une lettre adressée en 1742 à son ami Johann Friedrich Armand von Uffenbach, un juriste érudit et mélomane appelé à devenir un jour bourgmestre de Francfort auquel il demandait parfois « l’aumône » de quelques plants, échanges qu’il eut ensuite avec le directeur du jardin botanique de Berlin, mais aussi certains de ses confrères, tels Pisendel ou Händel. La vaste production du compositeur, sa luxuriante diversité, sont, à l’image de ces parterres qu’il composait de ses mains ou en rêve, une ressource quasi inépuisable permettant aux interprètes d’aujourd’hui de façonner à plaisir d’étonnants et parfois capiteux bouquets.

À l’instar de Boucher dans le domaine de la peinture, Telemann fut un homme du coloris, et on ne rencontre guère dans sa production d’œuvres qui n’attestent de ses capacités à jouer avec les teintes, à les marier, les varier, les opposer en de gourmandes démonstrations de savoir-faire. Un trait d’Italie ici (l’Adagio intensément chantant de la très corello-vivaldienne Sonate pour violon, violoncelle et basse continue TWV 42 :G7 ou la Bourrée échevelée du Concerto à 3 TWV Anh. 42 :A1), une touche de France là (la première moitié de l’Ouverture à la Polonoise ou les pièces de caractère émaillant Der getreue Music-Meister) sur un fond germanique qui s’y entend pour trousser des fugues sans couture (Vivace de la Sonate pour flûte à bec, violon et basse continue TWV 42 :a4), faire assaut de sérieux contrepoint (la seconde partie de l’Ouverture à la Polonoise que l’on jurerait sortie des forges de Johann Sebastian Bach) ou user de quelques bizarreries d’accord en vogue au siècle précédent (la scordatura de l’intimiste et délicat, malgré son sautillant finale, Concerto à 3 TWV Anh. 42 :A1), et c’est toute l’Europe musicale des premières décennies du XVIIIe siècle qui s’invite au jardin pour y célébrer joyeusement la réunion et l’hybridation des goûts.

Fine palette, parfois poète (le Lento TWV 41 :D6, tout en apesanteur feutrée, démontre à quel point), Telemann était également un pragmatique qui avait très tôt saisi le potentiel représenté par le marché grandissant des amateurs auxquels il fallait fournir des pages adaptées à leurs besoins. Les titres de recueils comme les Zweites Sieben mal Sieben und ein Menuet (Sept fois sept et un menuet, 1728 et 1730), Der getreue Music-Meister (Le fidèle Maître en musique, publié sous forme de revue durant un an de 1728 à 1729) ou les Essercizii musici (1740) révèlent le but qu’ils poursuivent, de l’agrément de la bonne société à des visées plus pédagogiques, en adaptant leur contenu à leur propos. Mais le compositeur ne négligeait pas pour autant d’offrir à ses pairs des partitions au raffinement le plus exigeant ; lorsque, pour des raisons tant commerciales (il s’agissait de couper court aux éditions pirates de ses œuvres et d’obtenir des garanties quant à la publication de celles à venir) qu’artistiques, il fit route vers Paris où il demeura huit mois, de l’automne 1737 au printemps 1738, il n’arriva pas les mains vides. Sur le modèle des six Quadri publiés à Hambourg en 1730 qui avaient rencontré un vif succès dans la capitale du royaume de France six ans plus tard, il inventa les Nouveaux Quatuors en six Suites à une flûte traversière, un violon, une basse de viole ou violoncelle et basse continue connus aujourd’hui sous l’épithète de « parisiens. » Leur accueil fut enthousiaste et, outre le nom de certains souscripteurs particulièrement au fait de l’art musical (J.S. Bach, Pisendel, Fasch), l’histoire a également retenu celui des interprètes fameux qui leur donnèrent vie, Blavet, Guignon, Forqueray fils et Édoouard. Ces deux recueils sont un des plus suprêmes achèvements de la musique « de chambre » d’avant l’ère classique et de l’immense catalogue de leur auteur ; la profondeur expressive du Modéré du Sixième Quatuor en mi mineur TWV 43 :e4 suffirait à elle seule à pulvériser l’image d’un Telemann trop fécond pour ne pas être superficiel qui a malheureusement trop souvent encore cours, y compris dans les milieux prétendûment avertis.

Insistant sur la mutabilité de l’inspiration télémanienne, le New Collegium a choisi d’intituler Chameleon le bouquet qu’il nous offre au sein de la tout récemment inaugurée « Black Series » d’un Ramée jusqu’ici voué au blanc mais qui a décidé de reprendre à son compte l’esprit d’ouverture de feu Alpha, label d’excellence dont il est le digne héritier. Réuni autour du claveciniste Claudio Ribeiro dont le programme permet d’apprécier l’inventivité au continuo mais également le jeu soliste à la fois délié, architecturé et sensible, l’ensemble, auquel viennent ponctuellement et sans hiatus s’intégrer un second violon (Antina Hugosson) et un alto (John Ma), fait montre de qualités essentielles pour bien servir la musique de Telemann, une vitalité soutenue mais canalisée, beaucoup de souplesse et de liberté sans rien hypothéquer en termes de précision, un fin humour toujours plein d’à-propos, bref, une fraîcheur et un pétillement d’esprit qui savent aller au-delà de leur seul éclat pour frayer un chemin à l’éloquence et à l’émotion (les mouvements lents sont tous magnifiquement chantés). Qu’il s’agisse des flûtes aux phrasés impeccables et aux envolées frémissantes d’Inês d’Avena, du violon lumineux et enjoué de Sara DeCorso ou du violoncelle suave et rêveur de Rebecca Rosen, tous apportent au discours de savoureuses couleurs et donnent à sa robustesse une texture à la fois délicieusement fruitée et légère. Chaleureusement capté par Rainer Arndt, le Telemann enjoué et limpide du New Collegium permet à l’auditeur attentif d’entrevoir des allées à l’arrangement déjà classique au-delà des bosquets baroques ou des pavillons galants, et il fait bon venir flâner dans ce jardin toujours accueillant aux floraisons sans cesse renouvelées par la main habile des musiciens qui l’enchantent pour nous.

Extraits choisis :

1. Sonate TWV 42 :G7 : [I] Vivace

2. Sonate TWV 41 :F2 : [II] Largo

3. Quatuor TWV 43 :g4 : [II] Adagio

4. Concerto à 3 TWV Anh. 42 :A1 : [IV] Bourrée

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4 réponses à Un Chameleon nommé Telemann par le New Collegium

  1. Bonjour Jean-Christophe. Merci pour ce magnifique bouquet d’oeuvres de Telemann et en particulier pour le rare quatuor TWV 43:g4 en sol mineur qui a la particularité (avec trois autres) de mettre en jeu un alto à la place de la basse de viole ou du violoncelle en usage dans les quatuors Parisiens par exemple. J’ai le bonheur de jouer ce dernier avec un groupe d’amis et cet enregistrement offre un modèle qu’il nous sera évidemment impossible d’approcher mais qui donne des indications précieuses en particulier sur le tempo et sur les ornements. En tous cas cet enregistrement est un pur délice.

    • Bonsoir Pierre,
      Votre expérience démontre exactement ce que j’écrivais dans cette chronique, à savoir la ressource quasi inépuisable que représente le catalogue de Telemann pour les musiciens d’hier et d’aujourd’hui; il est un compositeur avec lequel chacun peut trouver son compte et j’espère que ce disque touchera un large public.
      Je vous remercie pour votre retour et vous souhaite une bonne soirée.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour ici mon cher Jean-Christophe,

    J’ai beaucoup aimé les extraits, des instruments que j’aime, et la sonate wow, ! quelle beauté !
    Je te suis depuis Passée des Arts, donc je connais Teleman, tu lui as consacré plusieurs chroniques, pour notre « mon » plus grand bonheur. En revanche, si tu en as parlé, je ne me souvenais plus qu’il était un passionné de jardins et de fleurs…

    Très belle et enrichissante chronique qui permet de passer un très agréable moment, je te remercie. Quand on vit des moments précieux , il est difficile de se replonger dans le quotidien, mais avec ta chronique, un bon moment succède un autre, et de ce fait l’atterrissage se fait en douceur. Même si j’avoue, que j’en suis à la énième écoute de la sonate, comme quoi, pas si facile de se poser.
    Voici un commentaire à la Tiffen, inutile que j’essaie de faire aussi bien que certains ou certaines je ne suis pas assez douée.
    Je te souhaite un bel après-midi.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Tenter de paraître ce que l’on n’est pas – tu peux quotidiennement observer sur le réseau ce que ça donne, les experts en la matière y pullulent – c’est mentir et se mentir : ça n’aboutit jamais à quoi que ce soit de constructif ou d’intéressant. À chacun son talent et sa façon de l’exprimer.
      Ce n’est pas la première fois que j’évoque la figure de Telemann mais je ne l’avais effectivement jamais dépeint en jardinier; voici qui est fait et ouvre, à mon avis, quelques perspectives intéressantes sur sa musique, que le New Collegium sert de la plus belle des manières.
      Je suis ravi que cette chronique t’ait fait passer de bons moments et peut-être même seras-tu tentée d’y revenir pour ton plaisir.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle journée.
      Je t’embrasse bien fort.

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