Felix Mendelssohn par Kristian Bezuidenhout, le Freiburger Barockorchester & Pablo Heras-Casado

Félix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847) : Symphonie n°1 en ut mineur op.11, Concerto pour piano et orchestre n°2 en ré mineur op.40*, Ouverture de « La belle Mélusine » en fa majeur op.32 (version révisée)

*Kristian Bezuidenhout, pianoforte Érard, Paris, 1837
Freiburger Barockorchester
Pablo Heras-Casado, direction

1 CD [63’01] Harmonia Mundi HMM 902369

 

Compte tenu du dédain dont elle a longtemps fait l’objet, il est presque miraculeux que l’intérêt pour la musique de Félix Mendelssohn ne se soit jamais démenti, bien que son accueil ait été assez contrasté suivant les pays, enthousiaste en Angleterre, plus tiède en France.

L’ombrageux Nietzsche aurait sans nul doute trouvé dans la Symphonie en ut mineur composée en 1824 et publiée dix ans plus tard comme la Première sous le numéro d’opus 11 d’excellentes raisons d’appuyer l’accusation qu’il formulait envers son auteur de « regarder toujours en arrière » ; outre un style parfaitement classique redevable à l’enseignement de Carl Friedrich Zelter, le maître qui lui apprit à révérer Mozart et sans l’impulsion duquel il ne se serait peut-être pas lancé dans l’aventure de la résurrection (certes assorties de modifications substantielles) de la Passion selon saint Matthieu de Bach en 1829, Mendelssohn désigna en effet au départ l’œuvre comme la treizième de ses symphonies de jeunesse, témoins fascinants (à découvrir dans la magistrale interprétation du Concerto Köln gravée pour Teldec entre 1994 et 1996) de ses progrès dans son art, avant de se raviser. Si la Symphonie n°1 matérialise un manifeste changement d’échelle, il suffit par exemple d’écouter attentivement (et sans la condescendance de l’auteur du livret du disque) la Sinfonia XII (1823) pour s’apercevoir de la solidité des liens attachant encore à cette époque le compositeur à son tout récent passé, en particulier dans les second et quatrième mouvements, l’un plein d’une douceur solennelle caractéristique, l’autre pour son usage consommé et expressif de la fugue, mais également au travers de l’énergie farouche qui s’y fait jour, certes tempérée par un second thème aimable et fluide dans l’Allegro di molto initial où se font entendre des échos de la Symphonie en sol mineur KV 550 de Mozart, mais plus heurtée dans le Menuetto, héritage de Carl Philipp Emanuel Bach au contact des partitions duquel Zelter s’était formé en autodidacte.
L’ouverture de concert connut une immense vogue dans l’Europe romantique, sans doute en partie du fait de ses connexions avec la sphère d’une littérature souvent auréolée de légendes. La Belle Mélusine, composée en 1834 et révisée l’année suivante après une création londonienne réussie mais sans enthousiasme, n’échappe pas à cette règle quoique Mendelssohn se défendît de toute volonté de transcrire exactement les rebondissements du conte médiéval narrant les amours contrariées d’une princesse devenant le samedi mi-femme, mi-serpent (son secret découvert, elle s’enfuit par les airs sous la forme d’un dragon) et de Raymond de Lusignan. Nous sommes ici à l’évidence dans le domaine de l’évocation, avec un premier thème en fa majeur ondoyant, « aquatique », pour Mélusine, et un second dans un fa mineur tonitruant et sourcilleux avec des fanfares pour évoquer le chevalier, qui s’entrelacent avant de s’affronter puis de se séparer, la fée ayant un dernier mot en forme d’échappée ; privée de son titre, on pourrait fort bien imaginer que cette page somme toute fort peu descriptive nous parle de la lutte entre le rêve (ou l’idéal) et la réalité, cette dernière ayant finalement le dessous.
Si Zelter adorait Mozart, Haydn et Bach, il n’avait que mépris pour Beethoven et sans doute aurait-il sourcillé en constatant que le Concerto pour piano n°2 de son élève l’entraînait par trop dans son orbite. Écrite à partir du printemps 1837 pour le Festival de Birmingham où elle fut créée à l’automne, cette œuvre, dont la conduite limpide fait oublier de quels efforts elle est le fruit, voit les tourments de son souvent tumultueux Allegro appassionato liminaire dans un sombré ré mineur se muer progressivement en des sentiments d’une infinie tendresse (Adagio précisé molto sostenuto aux teintes délicates, parfois presque chopéniennes) puis de joie pétillante, bondissante, affirmant dans un ré majeur rien moins que solaire la victoire de la vie sur les affres du deuil (Mendelssohn venait de se marier après avoir connu une grave phase de dépression consécutive à la mort de son père en novembre 1835), une énergie radieuse dont se souviendra Camille Saint-Saëns, un des musiciens français les plus marqués par la manière mendelssohnienne.

Avec ce disque, Pablo Heras-Casado et le Freiburger Barockorchester bouclent de la plus belle des façons leur presque intégrale (la mal aimée n°2 « Lobgesang » en est hélas exclue, puisque enregistrée en 2014 sur les instruments on ne peut plus modernes du Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks) des symphonies de Mendelssohn. La Première, comme d’ailleurs La Belle Mélusine, s’accommodent en effet merveilleusement bien de l’alacrité rythmique recherchée par le chef comme de la réactivité et de la transparence des textures de l’orchestre ; leur lecture est brillante, avec un juste dosage entre douceur et emportement, des contours fermement dessinés, des atmosphères soigneusement caractérisées et des couleurs séduisantes. Invité de marque, Kristian Bezuidenhout livre, sur un Érard de 1837 au timbre clair et chaleureux, une interprétation parfaitement maîtrisée du Concerto pour piano n°2 où se conjuguent la tendresse et la fougue, l’inquiétude et l’allégresse. Il semble que le chef et lui se comprennent et se complètent assez idéalement, le dynamisme de l’un poussant l’autre à s’affranchir de sa réserve coutumière, tandis que le goût de ce dernier pour les nuances raffinées tempère le mordant parfois un rien trop agressif de l’autre. Par la grâce de la complicité qui les unit, sans oublier un orchestre dont la bascule du répertoire « baroque » vers le classicisme et le romantisme s’est effectuée de façon très convaincante, ils signent un disque Mendelssohn inspiré dont chaque nouvelle écoute augmente les charmes.

Extraits choisis :

1. Concerto pour piano n°2 : [II] Adagio. Molto sostenuto

2. Symphonie n°1 : [IV] Allegro con fuoco. Più stretto

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8 réponses à Felix Mendelssohn par Kristian Bezuidenhout, le Freiburger Barockorchester & Pablo Heras-Casado

  1. Tiffen dit :

    Bonjour ici mon cher Jean-Christophe,

    Quelle beauté cette musique, j’en suis à la troisième écoute, le final de la symphonie m’a fait dire tout haut ; Wow !
    Merci pour cette belle chronique et pour cette belle découverte.
    Je te souhaite une journée dominicale paisible et lumineuse, malgré l’absence de soleil, mais la lumière vient aussi de l’intérieur quand on sait la recevoir…………..
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Te dire que l’absence de soleil me navre serait un mensonge; je n’oublie pas qu’ici il faisait 31°C dimanche dernier et nous aurons bien assez le temps de nous plaindre des excès de chaleur.
      Ce disque est en tout cas une réussite qui, je l’espère, donnera aux lecteurs l’envie d’en entendre plus d’une musique qui est loin de la mièvrerie que certains ont pu lui reprocher.
      Je te remercie pour ton mot, te souhaite un bel après-midi et t’embrasse bien fort.

  2. Michelle Didio dit :

    Retrouver Kristian Bezuidenhout est une joie.
    Merci, cher Jean-Christophe pour cette douceur en ce dimanche de Pentecôte que je vous souhaite plein d’allégresse.
    Bien amicalement.

    • Pour moi qui suis cet artiste depuis ses débuts discographiques, cette joie est toujours bien réelle, chère Michelle, et je sais qu’il n’a pas fini de nous régaler.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un excellent dimanche.
      Bien amicalement.

  3. mireille Batut-d'Haussy dit :

    Pendant plus de trois décennies nous avons eu le bonheur de voir un être tel que lui incarner ce que la culture exige de ceux qui doivent contribuer à lui donner un sens. Il n’est pas indifférent que Pentecôte soit son -tant-
    Sa plus noble réalisation n’est-elle pas d’avoir été ce qu’il a été, d’avoir su donner plus encore qu’il n’a créé ? d’avoir écrit, dans et par, la déchirure, son en de ça et son au-delà, avec une grâce si authentique, une rigueur si pudique, qu’elle ne s’impose jamais et semble surgir de ceux qui lui offre leur consentement comme une ouverture à soi, sa détresse et ses douleurs, sa joie perdue et retrouvée ; jamais objet, jamais acquise.
    La poétique de cet être n’en finit pas de nous « découvrir ».
    Merci pour ce don renouvelé, aujourd’hui. M.

    • Je crois, Mireille, que c’est ce mélange de grâce et de pudeur qui a fait se méprendre nombre de commentateurs et pas les plus sots (souvenons-nous des mots terribles de Debussy). La menace qui planait perpétuellement sur cette vie trop bien née pour certains donne à sa musique et sa solidité et ses irrésolutions qui épousent au plus près les mouvements de l’âme de qui n’a pas de certitudes. C’est un joyau à sans cesse redécouvrir et on ne peut qu’être profondément heureux quand il luit aussi intensément qu’ici.
      Merci pour votre commentaire.

  4. Milena Hernandez dit :

    Merci, cher Jean-Christophe, pour ce concerto si délicatement interprété et pour la symphonie dont l’allegro est joué avec le feu demandé tout en restant plein de couleurs.
    Votre chronique incite à l’écoute de ce compositeur dont j’avoue que je n’avais pas entendu la musique depuis un certain temps et pour cela aussi je vous remercie car Mendelssohn a ensoleillé mon dimanche malgré la pluie. Bonne soirée. Amitiés. Milena

    • Choisir les deux extrais musicaux n’a pas été simple, chère Milena, ce qui est systématiquement le cas lorsqu’un disque est réussi; j’ai tenté de donner une image aussi juste que possible d’une réalisation dans laquelle délicatesse et fougue se côtoient – j’allais écrire « s’épaulent » – en permanence.
      Je suis ravi que cette chronique ait fait parvenir jusques à vous un peu de Mendelssohn; je m’aperçois qu’on (moi y compris) ne l’écoute pas assez souvent et que lorsque l’on revient vers lui, on se demande fréquemment pourquoi on ne l’a pas fait plus tôt tant sa musique nous régale.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une belle soirée.
      Amitiés.

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