L’Occhio del Cor. Francesco Landini par La Reverdie & Christophe Deslignes

Francesco Landini (c.1330-1397), L’Occhio del Cor, ballate et madrigal

La Reverdie
Christophe Deslignes, organetto

1 CD [64’56] Arcana A462

 

De toutes les figures musicales du Trecento, Francesco Landini demeure une des plus durablement fascinantes, non seulement pour l’importance – un quart environ du legs italien de cette période – et la qualité de sa musique, mais également au travers de ce que l’on peut comprendre de sa personnalité et de la façon dont elle s’inscrivit dans le siècle de l’humanisme naissant, celui de Pétrarque conversant, par lettres interposées, avec les grandes figures de l’Antiquité, ou de son ami Boccace rappelant, peu après son mitan, toute la théogonie des dieux païens grâce à l’aide capitale de l’érudit grec Leonzio Pilato qui traduisit pour lui, entre autres, Homère, et au grand dam des autorités ecclésiastiques.

Landini eut la chance de naître dans une famille où ses aptitudes artistiques purent être encouragées — son père était le peintre Jacopo del Casentino, disciple de Giotto. Un événement dramatique vint décider de la destinée du tout jeune Francesco, alors âgé de sept ans : la variole le laissa aveugle. La présence de cette infirmité laisse d’autant plus admiratif devant le parcours d’un homme qui, outre un talent musical dont il dut s’arranger pour assurer la transmission, était renommé tant pour son expertise des orgues que pour l’étendue de ses connaissances dans de nombreux domaines, y compris la philosophie. La Biblioteca Riccardiana de Florence conserve un manuscrit (MS 688) copié au début des années 1380 à la cour d’Avignon contenant un poème en latin dans lequel le compositeur prend la défense de Guillaume d’Ockham, qui lui apparaît en rêve pour se plaindre du mauvais sort réservé à sa philosophie dans les cercles lettrés florentins et de l’arrogance de certains prompts à s’autoproclamer champions de Cicéron, une des figures tutélaires des premiers humanistes, et de Sénèque. Il semble bien que ce texte polémique ait précisément visé si ce n’est Pétrarque lui-même, mort en 1374, du moins ceux qui le suivaient dans une quête de retour aux sources antiques s’accompagnant d’un mépris affiché pour les philosophes septentrionaux que le solitaire de Valchiusa définissait, dans une lettre à Boccace, comme une « noire armée de fourmis. » Faut-il donc envisager que Landini ait été quelque peu réactionnaire ? Un autre indice nous entraîne sur cette voie ; il s’agit du madrigal à trois voix Musica son dans lequel la Musique personnifiée, porte-parole du compositeur, déplore l’abâtardissement de cet art tombé aux mains de médiocres praticiens et livré à un auditoire autrefois noble mais qui à présent « rejette le bon et garde l’écume. » D’autres faits cependant laissent à penser que cet attachement revendiqué au passé, auquel la survenue brutale de la cécité n’est peut-être pas totalement étrangère, le temps d’avant pouvant prendre les couleurs d’un monde plus accessible voire d’un paradis perdu, fut loin d’être univoque. Ainsi Landini abandonna-t-il presque totalement le genre du madrigal, jugé dépassé et trop fruste, au profit de la ballata dont la vogue atteignit son apogée à partir des années 1370, en privilégiant presque exclusivement son élaboration polyphonique, plus savante, à la monodique, plus dansante. Cette forme s’éloigne volontiers du pittoresque exploité par le madrigal et la caccia pour se concentrer sur une expression personnelle parfois sondée jusqu’au vertige (celui de Muort’oramai deh misero dolente semble parfois anticiper les tourments de d’India ou de Gesualdo) en un geste de recentrage sur l’Homme et sa condition – le mal d’amour, l’infirmité mais aussi l’espérance – on ne peut plus humaniste. Les allusions à l’Antiquité, sans être systématiques sont, en outre, loin d’être absentes des textes dont Landini était très majoritairement l’auteur, ainsi que le démontre, par exemple, le madrigal Si dolce non sonò con lira Orfeo, vraisemblablement écrit en hommage à Philippe de Vitry (« lo ghallo mio ») où abondent les références mythologiques. Cette révérence envers un maître français n’a rien de surprenant chez un compositeur qui s’évertua à conjuguer la fluidité mélodique italienne et la polyphonie de plus en plus fleurie dont la France s’était fait une spécialité.
En 1397, l’année où Landini s’éteignit à Florence y arriva, par l’entremise de Coluccio Salutati, soutien du compositeur mais également ami de Pétrarque et de Boccace et continuateur de leur esprit de retour à l’Antiquité, un homme qui allait jouer dans ce processus un rôle majeur, Manuel Chrysoloras. Il apportait dans ses bagages, outre des manuscrits, la science de la langue grecque que son enseignement en Italie essaima, donnant un élan décisif à ce que l’on nommerait un jour la Renaissance.

L’univers de « Franciscus cecus », comme le nomment certaines sources, est loin d’être inconnu à La Reverdie qui a déjà gravé certaines de ses pièces dans les anthologies thématiques du début de sa carrière (O tu chara sciença, Speculum amoris), sans jamais lui consacrer cependant d’enregistrement monographique. C’est chose faite, et de magnifique façon, dans cet Occhio del Cor qui vient former avec le disque consacré par l’ensemble à Jacopo da Bologna (Arcana, 2005) un diptyque de toute beauté. Tout semble si parfaitement à sa place dans cette réalisation que l’on se dit qu’elle est probablement le fruit mûr et savoureux d’un chemin de longue étude, d’un désir longuement, ardemment entretenu de mettre un jour ce répertoire à l’honneur. Les voix sont harmonieuses, souples, avec un timbre et une expression véritablement personnels, les instruments maîtrisés avec art et toujours judicieusement dosés pour rehausser et dialoguer sans jamais envahir, avec une mention particulière pour l’organetto de Christophe Deslignes, invité pour ce projet auquel il apporte sa virtuosité et sa finesse coutumières. Les deux maîtres-mots de cette anthologie, auxquels il conviendrait sans doute d’ajouter l’humilité et l’acuité d’une démarche ayant pris le temps d’interroger les sources et ne regardant jamais les œuvres de haut, sont la variété dans les effectifs comme dans le tactus permettant de ménager des effets de dynamique et de couleurs particulièrement raffinés, et la sensibilité préservant la musique de toute sécheresse, de tout académisme pour mieux porter jusqu’à nous les accents parfois très personnels des ces ballate écrites il y plus de six cents ans et pourtant étonnamment proches par la grâce de cette interprétation. Servi par une prise de son chaleureuse d’Aline Blondiau, L’Occhio del Cor trouve sans peine sa place aux côtés des réalisations les plus abouties du riche parcours de La Reverdie et au sommet de la discographie consacrée à Francesco Landini. Prenez le temps d’y suspendre vos pas ; c’est un oiseau qui chante et annonce le jour.

Extraits choisis :

1. Poiché partir convienmi, donna cara

2. Divennon gli ochi mie nel partir duro

3. Muort’oramai deh misero dolente

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10 réponses à L’Occhio del Cor. Francesco Landini par La Reverdie & Christophe Deslignes

  1. Jean-Marc Depasse dit :

    Cher Jean-Christophe,
    Votre chronique m’en apprend encore beaucoup sur une période musico-historique que j’ai pourtant pas mal ‘fréquentée’ par le passé.
    Le nom du compositeur ne m’était pas inconnu, mais bien que possédant les disques dont vous parlez, dans lesquels ses œuvres apparaissaient brièvement, je n’aurais pas pu dire à quelle période il avait vécu et composé toutes ces merveilles.
    Il est intéressant de noter que déjà à cette époque un enfant aveugle pouvait apprendre tant de choses, surtout dans les domaines littéraires et philosophiques (au passage, merci pour l’incursion de celle-ci dans votre chronique) où il a dû bénéficier de beaucoup d’aide de lecteurs bénévoles.
    Cerise sur le gâteau, un de mes ensembles favoris est le recréateur de ces œuvres que je m’en vais essayer d’écouter ou vous savez.
    Bon dimanche ensoleillé, mais pas trop chaud encore, j’espère.

    • Cher Jean-Marc,
      Cette aurore de l’humanisme, mouvement européen s’il en fut, est un sujet qui me passionne depuis longtemps et c’est toujours avec un infini plaisir que je reviens le creuser, cette fois-ci en bonne compagnie musicale, littéraire, philosophique et philologique comme vous l’avez constaté.
      Le parcours de Landini ouvre des perspectives effectivement fascinantes sur ce que pouvait être une éducation soignée – certes dans un milieu favorisé – en cette fin du Moyen Âge que tant décrivent encore trop hâtivement comme enveloppée de ténèbres; le résultat est assez époustouflant.
      Je suis La Reverdie depuis son tout premier disque chez Arcana et il ne m’en manque aucun; je n’ai pas toujours été d’accord avec certains de ses choix un peu trop « reconstructeurs » à mon goût, mais ici je rends bien volontiers les armes devant tant d’intelligence et de sensibilité.
      Je vous remercie pour votre mot; le temps est encore tout à fait acceptable, reste à savoir jusques à quand.
      Belle fin de dimanche à vous.

      • Jean-Marc Depasse dit :

        En faisant des recherches dans ma discothèque, j’ai retrouvé le disque que lui avait consacré Anonymous 4 et je sais maintenant pourquoi ce compositeur ne m’était pas inconnu.
        Je suivais aussi La Reverdie depuis leur premier disque, mais je les ai perdus de vue après le décès de Michel Bernstein, en 2006. Je viens de les retrouver grâce à vous, et je compte bien examiner ce que j’ai manqué.
        Grand merci à vous.

        • Il existe une poignée de disques intéressants consacrés à Landini, je pense entre autres aux deux (un monographique et un récital avec quelques pièces) de Micrologus ou au Landini and italian Ars Nova d’Alla Francesca (aujourd’hui introuvable) et naturellement à celui d’Anonymous 4 que vous mentionnez, malheureusement pas le meilleur de la discographie d’un ensemble que j’appréciais (ses deux anthologies autour du Codex de Montpellier sont remarquables).
          Je pense que quelques savoureuses surprises vous attendent tout au long de vos retrouvailles avec La Reverdie, je vous le souhaite, du moins.
          Merci d’être revenu par ici.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour ici mon cher Jean- Christophe
    C’est absolument magnifique !!!!!!!!!
    Je suis allée voir l’atelier virtuel de Christophe Deslignes, parce que je connais que de nom l’Organetto.
    Une présentation fort sympathique.
    Je te remercie pour ce beau moment passé.
    Je t’embrasse bien fort

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Plus que d’autres chroniques, j’ai souhaité que celle-ci soit le plus possible « ouverte » et entraîne le lecteur véritablement curieux au-delà du simple plaisir esthétique, car il y a beaucoup à apprendre et à comprendre de la période du premier humanisme durant laquelle Landini était actif. Combien pousseront-ils cette porte ? Mystère, mais ceux qui feront cet effort en seront largement payés en retour.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

  3. Marc dit :

    Je suis certain qu’ils sont nombreux à pousser cette porte que vous ouvrez de façon lumineuse, cher Jean-Christophe !
    Merci – encore et toujours – pour vos chroniques qui se croquent avec délice et curiosité.
    Grâce à vous, j’en ai encore appris sur ce Landini que j’aime depuis que Mala Punica, lors d’un magique concert au Festival de Saintes, il y a… quelques années (1993 je crois bien – hier !)
    Et cet enregistrement est effecitvement superbement dosé, dans les voix comme dans les choix instrumentaux.
    En vous souhaitant une belle fin de journée – en nous souhaitant une fin de journée qui ne vire pas au brun.
    Amicalement

    • J’ignorais complètement, cher Marc, que Mala Punica s’était penché sur Landini mais les connaissant, ça devait être quelque chose — quel dommage, une nouvelle fois, que ce n’ait pas été enregistré.
      La Reverdie nous console de cette absence par cette magnifique réalisation dont j’ai eu la confirmation hier qu’elle était, comme je le supposais, le fruit d’une longue gestation; je ne crois pas beaucoup m’avancer en affirmant que ce disque restera.
      Je vous remercie d’avoir poussé jusques ici hier quand tant de choses requerraient votre attention ailleurs, croyez bien que je suis très sensible.
      Bien amicalement à vous.

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