Histoires sacrées de Marc-Antoine Charpentier par l’Ensemble Correspondances

Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Histoires sacrées : Cæcilia, virgo et martyr H.397, Dialogus inter Magdalenam et Jesum H.423, Judith, sive Bethulia liberata H.391, Mors Saülis et Jonathæ H.403, Dialogus inter Christum et peccatores H.425 & 425a, Dialogus inter Christum et homines H.417, Pestis Mediolanensis H.398 & 398a. Motet pour les trépassés H.311, Élévation « Famem meam » H.408

Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé, direction

2 CD [82’56 & 77’55] et un DVD [98’21] Harmonia Mundi HMM 902280.81

De tous les ensembles ayant émergé durant la décennie 2000, Correspondances mérite assurément la palme de la constance. Laissant d’autres s’égarer par vanité dans des aventures dont ils ne possèdent visiblement pas encore les moyens, il continue à creuser obstinément son sillon dix-septièmiste français en élargissant néanmoins progressivement et magnifiquement son horizon ; l’éclatant succès de Perpetual Night, récital de consort songs taillé sur mesure pour qui étincelle Lucile Richardot, a récemment démontré aux plus sceptiques l’ampleur de ses ressources. Mais le port d’attache des musiciens réunis autour de Sébastien Daucé demeure néanmoins Marc-Antoine Charpentier dont, comme autrefois Les Arts Florissants, il construit sans hâte une anthologie jusqu’à présent remarquable et heureusement étrangère à la bimbeloterie employée par certains jeunes confrères prétendant démontrer la supériorité de leurs effets sur la science du compositeur.

Charpentier n’a jamais écrit d’histoires sacrées ou, du moins, n’a-t-il jamais désigné ainsi les œuvres que, par commodité, nous rangeons aujourd’hui sous ce vocable. Elles ne constituent pas moins un des pans les plus originaux de sa production et le témoignage immédiatement évident de l’impact qu’eurent sur son art ses années d’apprentissage romaines, probablement auprès de Giacomo Carissimi, grand praticien de l’oratorio. Elles peuvent adopter des formes plus ou moins amples, de l’histoire à personnages multiples en deux parties au fil desquelles se développe une véritable dramaturgie au plus concis dialogue entre le Christ et des représentants de l’humanité, voire au monologue comme ce Magdalena lugens H.343 figurant sur le DVD que l’on aurait tellement aimé retrouver sur l’un des deux disques tant Lucile Richardot y est bouleversante. Les textes mis en musique sont eux-mêmes de provenance diverse ; les Écritures y tiennent bien entendu une place de choix (Judith, Mors Saülis et Jonathæ) mais d’autres sources sont également convoquées : Cæcilia, virgo et martyr se fonde ainsi sur la Légende dorée, ouvrage largement diffusé, et Pestis Mediolanensis convoque une figure historique bien réelle, celle de l’archevêque Charles Borromée qui déploya un courage insigne dans la lutte contre la peste qui décima en partie Milan en 1576. La mise en lumière de la foi tenace et rédemptrice de ce prélat n’a rien de fortuit : il fut en effet un des fers de lance de la Contre-Réforme et l’exaltation de son action peut évidemment s’entendre comme la glorification de toutes celles visant à purifier l’Église des maux jugés susceptibles de l’affaiblir (protestantisme, jansénisme), d’autant que l’œuvre a été composée en 1679 peut-être dans l’orbe des Jésuites mais en tout cas certainement dans celui de la très dévote famille des Guise. Sous l’attrait de paraboles suffisamment mises en scène afin de soutenir l’attention tout en observant la retenue seyant au sacré et rehaussées par une musique usant de toutes les ressources de l’art pour charmer l’oreille (virtuosité maîtrisée mais réelle des voix, riches coloris instrumentaux nés pourtant d’une palette relativement restreinte) et souligner le message des textes, dont les affects et les mots importants sont mis en relief par des ornements utilisés avec une éblouissante maestria (vocalisations, madrigalismes), les enjeux demeurent bien de doctrine : Judith est ainsi un symbole de volonté mais aussi d’intelligence, puisqu’elle sait utiliser les ressorts de la séduction propre à son sexe pour mieux décapiter l’hérésie incarnée par Holopherne (on peut y lire un écho à la politique tridentine qui n’hésita pas à user du suave et du fastueux, en peinture comme en architecture, pour conserver les fidèles dans le giron catholique), tandis que la chaste Cécile incarne pour sa part la spiritualité agissante d’un refus du monde qui ne se rebellerait pas contre l’ordre établi, offrant l’exemple d’un équilibre idéal entre piété et devoir. Mors Saülis et Jonathæ, écrit vers 1681-82 pour les Jésuites et avant-courrier de la tragédie biblique David et Jonathas (H.490, 1688), est l’illustration terrible du châtiment attendant qui se détourne de Dieu ; après avoir perdu son empire et son fils, Saül, en proie à une intolérable douleur, demande et obtient qu’on le tue. Seule note de douceur dans toute cette noirceur, la tendre amitié unissant David et Jonathan, le fils du roi trop tardivement repentant devenu son ennemi, ouvre la voie vers le pardon.

Théâtrales ou plus intimistes, comme le délicat Dialogus inter Magdalenam et Christum exposant à nouveau une figure féminine exemplaire à laquelle la sincérité de son repentir – l’incitation au mépris envers les tentations du siècle est une nouvelle fois patente – et de son amour vaut d’être le premier témoin de la Résurrection, les histoires sacrées de Charpentier laissent filtrer jusqu’à nous un écho des débats liturgiques de leur temps (le Dialogus inter Christum et homines et l’Élévation H.408 sont des défenses de l’eucharistie, le Dialogus inter Christum et peccatores un appel à revenir vers Dieu dont certaines allusions semblent viser libertins et mécanistes) ; qu’elles soient aujourd’hui un objet de plaisir esthétique ne doit pas nous faire oublier la dimension militante de la foi dont elles furent l’expression.

L’Ensemble Correspondances est naturellement tout à fait à son aise dans ce répertoire qui lui est aussi familier que cher ; l’interprétation qu’il en propose est cependant tout sauf routinière et profite de l’expérience engrangée au fil des productions lyriques (au sens large) auxquelles il a pris part, une preuve supplémentaire de clairvoyance de la part d’un chef et de musiciens qui préfèrent laisser mûrir les projets et attendre le bon moment pour les graver plutôt que se précipiter en cherchant à dévorer à tous les râteliers. Chanteurs et instrumentistes font montre d’une parfaite maîtrise tant technique que stylistique ; cette discipline – on imagine que Sébastien Daucé est un directeur aussi attentif qu’exigeant – n’est en rien contraignante ou stérilisante, bien au contraire : elle leur permet de se concentrer sur la dramaturgie, sur l’émotion, et d’insuffler ainsi beaucoup de vie, d’élan et parfois d’urgence à la langue latine, qui peut vite sembler figée et ne l’est jamais ici, et à leur personnage qu’ils habitent intensément, qu’il soit identifié ou anonyme. Tous ont compris l’importance des mots dans ces œuvres et s’attachent à les transformer en une matière palpitante susceptible de toucher l’auditeur. Les instruments se font aussi de véritables dramatis personæ, incisifs, caressants, colorés (ah, ces violes), raffinés, rêveurs, et toujours en osmose avec les voix et l’histoire qu’elles content. Maître d’œuvre de cette réalisation intense et généreuse, enregistrée et éditée avec soin, Sébastien Daucé conjugue comme à son habitude la précision et l’intelligence avec une sensibilité subtilement retenue qui fait mouche dans ces Histoires ; sans brusquer leur nature mais en en faisant sourdre l’essentiel, il sait y trouver d’instinct la juste mesure entre théâtre et piété, action et intériorité. En faisant confiance à une musique qui n’a besoin ni de fard, ni de postiche pour être passionnante, lui et son Ensemble Correspondances signent un nouvel apport indispensable à la discographie de Marc-Antoine Charpentier.

Extraits choisis :

1. Pestis Mediolanensis : Prélude – « Horrenda pestis »
Stephen Collardelle, haute-contre, Davy Cornillot, taille, Renaud Bres, basse

2. Judith : « Æquo animo esto »
Renaud Bres, basse (Holopherne), Caroline Weynants, dessus (Judith)

3. Mors Saülis et Jonathæ : Première symphonie [de l’enchantement] – « Æther umbrosus » – « Per hanc virgam » – [Seconde] symphonie de l’enchantement – « Ecquid ad surdos »
Lucile Richardot, bas-dessus (La Magicienne)

4. Dialogus inter Christum et homines : Prélude – « Homo Deus fecit cœnam magnam »
Davy Cornillot, taille, Renaud Bres, basse, David Tricou, haute-contre, Nicolas Brooymans, basse

5. Cæcilia, virgo et martyr : Guay – « Nolite flere fideles »
Caroline Weynants, dessus, Violaine Le Chenadec, dessus, Caroline Arnaud, dessus, Lucile Richardot, bas-dessus

Ce contenu a été publié dans Notulæ, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

6 réponses à Histoires sacrées de Marc-Antoine Charpentier par l’Ensemble Correspondances

  1. Michelle Didio dit :

    Que de beauté, que de clarté ! Merci cher Jean-Christophe, pour cette découverte musicale à savourer en prenant le temps nécessaire pour apprécier à sa juste valeur la qualité de l’oeuvre et de l’interprétation .
    Je vous souhaite une belle journée dominicale.
    Bien amicalement.

    • À savourer longuement, suis-je tenté de dire, chère Michelle, dans la mesure où vous constaterez que je me suis autorisé à être assez généreux en ce qui concerne les extraits proposés.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un agréable dimanche.
      Bien amicalement.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour ici mon cher Jean-Christophe Effectivement une longue et belle chronique,(que j’ai dû lire plusieurs fois pour en saisir tout le sens),de très beaux extraits..
    Si je connais certains noms, en revanche ce registre m’est complètement inconnu, je suis ravie de cette découverte.
    J’ai fermé les yeux, les écouteurs sur les oreilles (ce qui n’est pas habituel, mais tu en connais la raison), et là une douce émotion m’a envahie. Tu le sais, je suis totalement novice concernant cette musique, alors je me fie à mon ressenti, elle me touche ou pas. ..

    Comme j’aime ces moments hors du temps !!
    Moment que tu m’as offert avec cette très belle chronique, de cela sois-en remercié.
    Je t’embrasse bien fort

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Autant le Te Deum de Charpentier (enfin, juste son prélude) est devenu célèbre parfois jusqu’à la nausée, autant le pan le plus intéressant de sa production demeure malheureusement ignorée du « grand public. » Un des nombreux mérites de ce valeureux double disque est justement de l’entraîner de ce côté-ci d’une façon optimale, et j’espère que le meilleur accueil lui sera réservé. Je suis heureux, en tout cas, que ces extraits t’aient touchée.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

  3. mireille Batut-d'Haussy dit :

    Par-delà l’intérêt quasi constant des productions discographiques que vous défendez avec conviction et talent, on vous sait gré de mettre toujours en avant des esprits libres, exigeants, sans complaisance le plus souvent. Ce qui nous pousse à réfléchir sur ce que peuvent signifier et impliquer : gloire, large reconnaissance publique et toutes marques de réussite, selon les critères des époques et milieux, du vivant des compositeurs. Avoir conscience de sa valeur et se montrer d’autant plus exigeant à l’égard de soi-même et de ses interprètes reste, pour moi, une idée attachée à Charpentier. Ses difficultés techniques : ses plus belles avancées. Les rapports complexes qu’il installe définitivement dans les sensibilités et les esprits entre mélodie et harmonie : une des plus belles conquêtes de la musique religieuse française de son temps. Les pionniers de sa redécouverte ne s’y sont pas plus trompés que la duchesse de Guise ou les princes qui l’ont choisi pour maître. La passion de Sébastien Daucé, son enthousiasme communicatif et ceux de Correspondances nous inspirent un vrai désir de les voir creuser plus avant un tel sillon et d’ouvrir d’autres voies encore. Merci, Jean-Christophe, pour ces très beaux moments offerts. M.

    • Ce sont ces esprits-ci qui me donnent l’impulsion nécessaire pour écrire, Mireille, alors que l’académisme et la tiédeur ont tendance à me stériliser. Il me semble que Marc-Antoine Charpentier et Sébastien Daucé se sont particulièrement bien trouvés, tous deux traçant leur voie avec une belle indépendance tout en demeurant parfaitement lucides quant à l’héritage sur lequel ils s’appuient. Il me semble qu’il est tout à fait légitime de se poser la question de savoir quel aurait été le visage de la musique de Charpentier s’il avait été employé à la Cour; aurait-il pu cultiver aussi pleinement la singularité qui nous retient tant chez lui aujourd’hui ? Faut-il donc rendre grâces à la relative (car tout le monde, monarque inclus, connaissait sa valeur) confidentialité qui l’entourait et a préservé son originalité ? Vous parlez d’exigence et vous avez raison; sur ce terrain-ci le compositeur et ses interprètes se rejoignent et donnent envie de cheminer à leurs côtés.
      Merci pour votre commentaire.

Les commentaires sont fermés.