Toccate e partite d’intavolatura di cimbalo, libro primo, de Frescobaldi par Christophe Rousset

Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Toccate e partite d’intavolatura di cimbalo, libro primo (1615, édition révisée et augmentée de 1637)

Christophe Rousset, clavecin anonyme de la fin du XVIe siècle, remanié par Rinaldo de Bertonis en 1736 et restauré dans son état d’origine par David Ley dans les années 2000

1 CD [78’27] Aparté AP202

 

Pour se faire une juste idée de la Rome des années 1615, il faut imaginer un laboratoire artistique à ciel ouvert où se croisaient des talents venus de l’Europe entière, en particulier des peintres, Simon Vouet, Valentin de Boulogne, Gerrit Van Honthorst et bientôt toute la joyeuse bande des Bentvueghels ; il fallut attendre encore une vingtaine d’années pour que le même mouvement d’attraction, certes déjà observable au siècle précédent au travers des séjours de personnalités comme Roland de Lassus ou Tomás Luis de Victoria, s’affirme pour les musiciens. Un des maîtres les plus recherchés fut alors sans nul doute Girolamo Frescobaldi dont l’excellence tant au clavecin qu’à l’orgue était reconnue bien au-delà des frontières de l’Italie. Le compositeur était natif de Ferrare, ce qui est tout sauf un détail biographique. Cette cité était, en effet, réputée pour la richesse de sa vie musicale, laquelle atteignit un acmé durant la période d’activité de Luzzasco Luzzaschi (c.1545-1607), trente-trois années intenses dont un des fleurons est le répertoire audacieux, parfois expérimental, créé sur mesure pour le fameux Concerto delle dame exclusivement réservé au duc Alfonso II, à son épouse et aux invités qu’ils souhaitaient honorer mais en partie préservé dans un recueil publié à Rome en 1601 ; il ne fait guère de doute que Luzzaschi s’efforça de transmettre à Frescobaldi, dont il fut le maître, son goût pour une invention se jouant des contraintes et sans doute n’est-il pas superflu d’avoir dans l’oreille les madrigaux du premier en écoutant les pièces pour clavier du second. Sa leçon ne fut, en effet, pas oubliée par son élève qui se frotta également aux styles développés à Naples, à Venise et au-delà, puisqu’il accompagna son mécène, l’archevêque Guido Bentivoglio lors de son séjour à Bruxelles en 1607, où l’on peut gager qu’il se familiarisa avec les œuvres de Peter Philips ou de Peeter Cornet voire de Jan Pieterszoon Sweelinck.
Nommé organiste de Saint-Pierre de Rome en 1608, Frescobaldi publia en 1615, avec un soin tout particulier apporté à la gravure, signe de l’importance que l’ouvrage revêtait à ses yeux, son premier livre de Toccate e partite d’intavolatura di cimbalo. Il connut quatre éditions successives comportant des ajouts et des remaniements plus ou moins substantiels, deux, sans doute, en 1616, puis une en 1628 et une ultime en 1637 qui lui donna sa forme définitive. Les adresses Au lecteur qu’elles contiennent sont d’une importance capitale par leur dimension d’art poétique ; elles nous font percevoir combien Frescobaldi, tout en ne semblant en apparence pas bousculer les formes canoniques (toccata, courante, chaconne…), les dynamite de l’intérieur en les instituant comme lieu privilégié de l’expression des affetti cantabili conjuguée à la diversità di passi, des passions et du chant s’appuyant sur un art consommé des contrastes. Il faut y ajouter une injonction à s’affranchir de la barre de mesure que retiendront Froberger puis Louis Couperin et qui place cette musique si méticuleusement élaborée sous le signe de la liberté, celui qui l’interprète devant se montrer, plus que face à d’autres partitions contemporaines, suffisamment délié d’esprit et de doigts pour exalter la saveur de telle dissonance (qui abondent, par exemple, dans les Cento partite sopra passacagli), épouser aussi exactement que possible jusqu’aux plus infimes fluctuations rythmiques sans jamais perdre de vue la cohérence d’ensemble, tout en rendant justice à leur virtuosité exigeante sans oublier de délivrer une sonorité pleine (« ne pas laisser l’instrument vide », écrit le compositeur). Cultivant certains archaïsmes (tournures modales) pour le plaisir de les faire s’entrechoquer avec les chromatismes les plus crânement modernes, les Toccate e partite de Frescobaldi sont à la fois d’un maître architecte et poète à l’imagination sans cesse renouvelée.

Une œuvre d’une telle qualité d’inspiration ne pouvait que susciter le désir d’un certain nombre de grands noms du clavecin de s’y confronter, de Gustav Leonhardt à Blandine Verlet, de Pierre Hantaï à Rinaldo Alessandrini pour n’en citer que quelques-uns. Christophe Rousset, dont les affinités et l’excellente connaissance du répertoire italien sont connues, ne l’a pas si souvent fréquenté au disque. Il a choisi de graver sa vision frescobaldienne en une seule journée, sans doute pour favoriser une prise de risque et une spontanéité maximales, sur un clavecin dont la sonorité franche et les registres parfaitement différenciés, captés avec finesse par Maximilien Ciup, s’accordent parfaitement avec les œuvres. Impeccablement maîtrisée mais laissant de la place à l’instinct et à l’instant, son approche toute de contrastes subtilement ménagés, de vélocité féline en ce qu’elle joue avec art de la surprise, de l’attente, de l’élasticité de la pulsation, se révèle volontiers altière mais cependant toujours soucieuse du chant, là où d’autres choisissent de privilégier irrégularité et chromatisme (le récent enregistrement de Yoann Moulin chez L’Encelade en offre un fort bel exemple). À l’instar de toutes les musiques qu’il aborde, il est évident que Christophe Rousset sait où il va – trop, diront ses détracteurs – ce que démontre la façon dont il tend d’un bout à l’autre les séries de variations qui ne perdent jamais le fil ; il parvient cependant ici, comme lorsqu’il se penche sur les Couperin (Louis et François), à laisser s’infiltrer de très éloquente façon dans son discours le murmure, la suspension, la dérive délicatement contrôlée et le silence. Ils apportent des zones d’ombre bienvenues à une lecture réussie et personnelle du premier livre des Toccate et partite qui se distingue particulièrement par la clarté de ses perspectives et de ses idées, soulignant avec intelligence la complexité d’une musique qui appartient aussi bien à la ligne qu’à la volute.

Extraits choisis :

1. Toccata settima

2. Partite sopra l’aria di Monica

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12 réponses à Toccate e partite d’intavolatura di cimbalo, libro primo, de Frescobaldi par Christophe Rousset

  1. Michelle Didio dit :

    Merci, cher Jean-Christophe pour cette chronique analytique de l’art du compositeur et de l’interprète. Cela m’a permis dès la première écoute d’en apprécier les subtilités, ce que je n’aurais pu faire moi-même.
    Je vous souhaite un beau et bon dimanche aussi.
    Bien amicalement.

    • Il faut bien, chère Michelle, que les heures passées à élaborer ces modestes chroniques soient utiles, et je préfère livrer quelques clés d’écoute plutôt que distribuer bons et mauvais points. Je vous remercie de vous être arrêtée sur ce Frescobaldi et d’avoir pris le temps de m’en faire retour.
      Que votre dimanche soit pleinement agréable.
      Bien amicalement.

  2. Marie dit :

    La musique adoucit les mœurs dit-on alors dommage que le meilleur soit exclusivement réservé … l’Europe actuelle s’inspirerait d’une plus large diffusion, presque une banalisation. Je reste charmée mais bien seule en ces temps agités. merci pour cette paix

    • Ainsi en allait-il dans l’Italie de la Renaissance (et ailleurs), bien chère Marie : le meilleur allait à qui pouvait se l’offrir. Aujourd’hui, il est à la portée d’un plus grand nombre (si on ne peut acheter, on peut écouter en ligne ou emprunter en médiathèque), tandis qu’un volume croissant de puissants brille surtout par son absence de goût; si les gens cultivaient le goût de l’exigence, une révolution véritable serait alors en route.
      Merci pour ton commentaire.

  3. Massin dit :

    Bonjour
    Tout d’abord, un grand merci pour vos notules que je suis avec un grand plaisir sous cette nouvelle mouture (qui a soulagée mon désappointement d’avoir vu les précédentes s’évanouir). C’est de nouveau avec ce même plaisir que je lis celle-ci, mâtiné cette fois d’une sourde inquiétude: m’étant lancé dans une écoute de Frescobaldi et Froberger pour mieux revenir au dernier Louis Couperin de Rousset (que je n’ai sans doute pas su apprécier à sa juste valeur) : je vois donc ce but s’éloigner, par l’envie d’écoute que vous suscitez. Merci encore
    Christophe

    • Bonjour Christophe,
      La façon pour le moins abrupte dont s’est achevée l’aventure du blog précédent (accès refusé à l’administration de Wunderkammern du jour au lendemain à la suite d’un changement de serveur de l’hébergeur, sans possibilité de le recouvrer après plus d’un mois de démarches) ne m’a hélas pas permis d’avertir les lecteurs du problème que je rencontrais; je vous laisse imaginer mon désarroi. Il se trouve heureusement des lecteurs comme vous suffisamment curieux et fidèles pour retrouver un chemin que je n’ai pas eu le temps de baliser.
      Je vous avoue avoir, pour ma part, beaucoup aimé le double Louis Couperin de Christophe Rousset, le seul interprète, à mes yeux, à pouvoir faire jeu égal avec le très regrettée Blandine Verlet dans ce répertoire; peut-être l’écoute de ce Frescobaldi, pas si éloigné par l’esprit de cette réalisation récente, vous permettra-t-elle de faire le pont entre les deux ? Je vous le souhaite sincèrement.
      Je vous remercie pour votre commentaire, savouré à sa juste valeur.

  4. Tiffen dit :

    Merci infiniment pour cette belle chronique mon cher Jean-Christophe. Elle est essentielle, désormais je la lis toujours avant, elle me permet d’écouter différemment ce que tu proposes.
    Si je connais un peu Christophe Rousset, il n’en est pas de même pour Frescobaldi.
    C’est une bien belle découverte et une bien belle interprétation.
    Merci pour ce moment fort apprécié .

    Je te souhaite un bel après-midi.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Disons, comme je l’écrivais ailleurs, que je préfère que mes chroniques aident à prendre pied, ne serait-ce qu’un peu, dans l’univers d’un compositeur plutôt qu’elles se cantonnent à une suite de comparaisons pour flatter l’orgueil de je ne sais qui. Je trouve que Christophe Rousset s’acquitte parfaitement bien de son périple frescobaldien pour lequel son goût pour le chant a sans nul doute été une aide précieuse.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle soirée, ma chère Tiffen.
      Je t’embrasse bien fort.

  5. Mireille Batut d'Haussy dit :

    Souvent, avec Frescobaldi, quand on chantonne, on a envie de répondre à qui demande : « c’est un auteur de chansons… tu ne connais pas ? » Il est vrai que j’ai vécu passablement sur un continent sans complexe où l’on pouvait l’entendre joué sur n’importe quel instrument, il suffisait de l’avoir entendu sur une chaîne aux heures creuses. Quand on échappait au foot, la musique que passait la radio était tamponnée par la censure mise en garde contre Beethoven et Mozart. Que d’un morceau se dégage un peu d’insolence, de liberté jubilatoire, et il était parti pour une carrière populaire inattendue. Iconoclaste, sans doute, je partage ici un peu de vent du large, en retour. L’album de Blandine V. garde une place essentielle dans mon coeur, mais l’interprétation de Christophe Rousset semble « aller fort bien » au compositeur. Pour conclure ce « rien de sérieux », je dirai qu’il y a dans la musique de Frescobaldi une hauteur de vue qui lui permet de se mettre à toutes les portées. Merci pour le réel plaisir de lecture et d’écoute éprouvé. M.

    • Au-delà même du vent du large, Mireille, c’est un monde lointain et souriant malgré ce qui pouvait l’affliger que vous apportez jusqu’ici. Pas d’iconoclasme à mes yeux, mais une preuve de plus que la musique se rit des dictatures et de leurs ciseaux, qu’elle demeure de toute éternité vecteur d’émancipation et de liberté. L’utilisation oblique des pièces de Frescobaldi que vous décrivez renforce la conviction que le chef d’opéra qu’est aussi Christophe Rousset a compris quelque chose d’essentiel dans ces œuvres que d’autres doigts, pourtant célébrés, roidissent : le chant. Je reste très attaché moi aussi au disque de Blandine Verlet (et à une poignée d’autres) mais celui-ci m’a durablement retenu, supportant même l’épreuve, toujours délicate pour un enregistrement de clavecin, des écoutes réellement successives (78 minutes x2, soit pas loin de 2h40 en continu).
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire.

  6. arnaud dit :

    Bonjour Jean-Christophe votre chronique a piqué ma curiosité concernant le clavecin, instrument dont je me tiens habituellement éloigné. Je vais tenter une approche sans a priori. Poursuivez vos chroniques , sources de plaisirs renouvelés. Bonne journée. Arnaud

    • Bonsoir Arnaud,
      J’ignorais que vous vous teniez à l’écart du clavecin mais j’espère secrètement que le toucher de Christophe Rousset aura su vous séduire, ne serait-ce qu’un peu.
      Je continue mes chroniques et, pour tout vous dire, ai même entamé la rédaction de la prochaine.
      Merci pour votre mot et vos encouragements.
      Bonne soirée à vous.

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