Ernest Chausson par Véronique Gens, l’Orchestre National de Lille et Alexandre Bloch

Ernest Chausson (1855-1899), Poème de l’amour et de la mer opus 19*, Symphonie en si bémol majeur opus 20

*Véronique Gens, soprano
Orchestre National de Lille
Alexandre Bloch, direction

1 CD [60’07] Alpha Classics 441

 

Lorsque l’on considère la qualité du catalogue, restreint par la force des choses, qu’il nous laisse, la mort stupide et prématurée d’Ernest Chausson apparaît comme une des plus insignes malchances à avoir frappé la musique française du XIXe siècle. Issu d’un milieu aisé, l’homme était discret, généreux, curieux de tout ; attiré aussi bien par les arts plastiques que par la littérature, il fit son droit avant de s’engager tardivement (il entra au Conservatoire de Paris en octobre 1879, quelques mois avant ses vingt-cinq ans) mais résolument dans une carrière de musicien. Un de ses maîtres, Jules Massenet (l’autre fut César Franck dont il suivit les cours en auditeur libre), ne tarda pas à déceler ses remarquables dispositions : « Nature exceptionnelle. Un artiste. Un vrai. » s’enthousiasmait-il en 1881. Aussi doué que perfectionniste, Chausson ne livra au public que des œuvres qu’il jugeait suffisamment mûries et abouties ; il lui fallut ainsi dix années pour mener à bien le Poème de l’amour et de la mer, partition atypique tenant tout autant du cycle de mélodies que de la cantate, jusqu’à sa création en deux concerts en 1893, le premier à Bruxelles en formation voix (le ténor Désiré Demest) et piano (tenu par le compositeur) le 21 février, le second à Paris le 8 avril avec la soprano Éléonore Blanc et l’Orchestre de la Société Nationale de Musique sous la baguette de Gabriel Marie, mais dont un fragment, la mélodie Le Temps des lilas était apparue dès 1886. Sur des vers de son vieil ami Maurice Bouchor, Chausson évoque, en un triptyque (deux parties chantées reliées par un bref épisode instrumental qui, en dépit de son titre, est beaucoup plus qu’un simple interlude) où résonne l’immensité à la fois exaltante et cruelle de la mer, l’enthousiasme qui préside à la naissance de l’amour puis l’assaut des sombres pressentiments annonciateurs de sa fin et, celle-ci advenue, sa transmutation en souvenir. Fidèle aux principes franckistes, le compositeur unifie sa partition grâce à des thèmes récurrents dont le plus immédiatement identifiable – et inoubliable – est celui du « Temps des lilas » plein d’une mélancolie prégnante. Cette organisation cyclique va bien au-delà du simple procédé ; elle participe de l’essence même d’une œuvre complexe que traversent aussi bien le flux et le reflux de l’océan que celui des sentiments, où sensualité et douleur ne s’excluent pas, et qui conduit à se demander ce qui pouvait bien hanter un homme aussi tranquille en apparence, mais habité d’un doute permanent quant à ses capacités, que Chausson pour que deux de ses plus hauts chefs-d’œuvre dans le domaine vocal, le Poème de l’amour et de la mer et la Chanson perpétuelle (op.37, 1898) parlent tous deux d’amours malheureuses et d’absence en frôlant souvent la désespérance.

Composée entre septembre 1889 et décembre 1890, la Symphonie en si bémol majeur suit également le modèle de Franck, ce dont on ne manqua pas de lui faire grief à sa création le 18 avril 1891 sous la direction de son auteur. Il est certes impossible de ne pas penser à la Symphonie en ré mineur (1888) en l’écoutant, ne serait-ce que dans le sombre Lent d’ouverture ou l’adoption d’une coupe tripartite, et en suivant le chemin qu’elle semble tracer, comme sa prédécessrice, de l’ombre à la lumière. Mais les personnalités à l’œuvre sont bien différentes et là où son maître faisait montre d’une majesté parfois hiératique, Chausson, sans rien perdre en densité du discours, s’impose comme un coloriste (notablement influencé par Wagner) utilisant son nuancier pour enrichir et animer son discours, mais également un mélodiste capable de donner au Très Lent de sa Symphonie, oscillant entre désolation et acceptation, une dimension poignante voire tragique qui n’est pas sans évoquer un Temps des lilas dont tout laisse à supposer qu’il occupait une place particulière dans son esprit. Noté Animé, le Finale convoque, d’une voix impérieuse non exempte de menace, toutes les tensions accumulées précédemment pour les libérer, non dans une exclamation, mais dans une sorte de choral rayonnant aux accents étonnamment brucknériens, jusqu’à la coda à l’ample luminosité d’aurore dont le paisible triomphe s’impose d’autant plus vivement que la mémoire perçoit encore les lambeaux des ténèbres dont il a surgi.

Après en avoir été longtemps et, avouons-le, assez inexplicablement tenue à l’écart, Véronique Gens poursuit ses retrouvailles heureuses avec le répertoire français du XIXe siècle. Jusqu’à présent, l’enregistrement du Poème de l’amour et de la mer signé par Felicity Lott et Armin Jordan (Æon, 2003) avait ma préférence pour sa limpidité et son engagement, mais ce que la soprano française y donne à entendre la surpasse, à mes oreilles, en clarté et en intensité. Non seulement l’intelligibilité du texte est parfaite tout comme le contrôle du vibrato (la pratique du « baroque » n’y est évidemment pas étrangère), mais l’expression est juste de bout en bout, tant dans la subtile effervescence des débuts que dans la montée de l’inquiétude puis l’éclatement du dépit amoureux et la résignation à son sort : tout est dit avec une précision caressante ou glaçante selon ce que dictent les mots, sans une once d’emphase ou de mièvrerie, mais avec une densité et une sensibilité de tous les instants. La direction d’Alexandre Bloch se signale par la pertinence de ses idées, son sens affirmé de la couleur et la tension qu’il sait insuffler à l’Orchestre National de Lille, fin accompagnateur, tout en nuances, d’une chanteuse avec laquelle l’osmose semble s’être faite assez naturellement, et sachant déployer encore plus amplement sa vaillance et son galbe dans la Symphonie op.20 ; il en livre une lecture richement contrastée dont l’intelligence dramatique, le chaleureux raffinement des timbres (captés avec beaucoup de présence par les micros d’Olivier Rosset) et la netteté de la ligne sont remarquables et la placent au rang des meilleures. Lorsqu’on aime la musique française et qu’un disque la sert aussi bien, on le trouve toujours trop court et on aurait, par exemple, ardemment souhaité entendre Véronique Gens dans la Chanson perpétuelle, dont existe une version avec orchestre, pour boucler la boucle. Gageons qu’elle y reviendra ; nous l’y attendons.

Extraits choisis :

1. Poème de l’amour et de la mer : I. La Fleur des eaux

2. Symphonie en si bémol majeur : II. Très lent

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12 réponses à Ernest Chausson par Véronique Gens, l’Orchestre National de Lille et Alexandre Bloch

  1. Michèle dit :

    Une pulsation musicale qui rappelle avec une analogie parfaite les perceptions océanes et sur cette respiration essentielle un chant des plus émouvants …
    Une découverte troublante !
    Quel magnifique enregistrement …

    • C’est tout à fait ça, un paysage qui instaure un flux et un reflux permanents entre extérieur et intérieur, les deux étant liés dans un geste romantique. Et je vous confirme que ce disque est magistral.
      Merci pour votre mot et belle journée.

  2. Michelle Didio dit :

    Merci pour ce moment de bonheur musical en ce dimanche très frais que je vous souhaite baigné de douceur, cher Jean-Christophe.
    Bien amicalement.

    • Un dimanche de printemps au souffle subtilement hivernal, voici qui ne nous éloigne pas trop de ce que nous disent ces œuvres, chère Michelle.
      Que ce dimanche vous soit pleinement agréable.
      Merci pour votre mot et bien amicalement.

  3. Tiffen dit :

    Et la mer est amère, et l’amour est amer…

    J’aime beaucoup la voix de Véronique Gens et une diction qui permet de comprendre sans avoir à faire d’efforts .
    Musique et chronique m’ont permis de passer un agréable moment, sois-en remercié.
    Je te souhaite un bel après-midi mon cher Jean-Christophe.
    Je t’embrasse bien fort

    • Joli poème de Pierre de Marbeuf, n’est-ce pas ? Mais les vers de Bouchor sont tout aussi ouvragés et Véronique Gens les fait admirablement sonner; crois-moi, ce n’est pas si souvent que l’on peut apprécier ce répertoire sans avoir le nez dans le livret.
      Je suis ravi que cette chronique t’ait offert un bon moment et te souhaite une belle soirée, ma chère Tiffen.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Marie dit :

    La mer, quelle mer ? l’Amour, quel amour ? musique impressionniste et romantique, sentiments propres aux citadins rêveurs et je pense surtout à l’amour de la mer, propre aux marins et à Pierre Loti pour le tourment des pêcheurs d’Islande, à cause du vent froid. Chaudes pensées pour une chronique fouillée.

    • Je pense que la réponse doit se situer dans les replis de la Symphonie, bien chère Marie, et comme elle est sans paroles, il appartient à chacun de rêver sa mer, son amarre, son amour, son amer.
      savais-tu qu’un des cycles de mélodies de Chausson s’intitulait Serres chaudes ? Voici de quoi envelopper les coureurs d’océans.
      Merci pour ton commentaire.

  5. Gaulard Bénédicte dit :

    Cher Jean-Christophe, vous savez que le XIXe musical n’est pas ma terre de prédilection, mais là…émotion, musique qui me va droit au coeur…et envie de fouler ces terres, grâce à vous. Merci pour ce partage et aussi votre beau texte !

    • Je le sais, chère Bénédicte, et vous me voyez d’autant plus surpris et ravi qu’une fois n’est pas coutume, cette petite étincelle se soit produite. Puisse-t-elle éclairer votre chemin jusqu’à ces deux œuvres que, je le crois, vous ne regretterez pas d’avoir accueillies auprès de vous.
      Grand merci pour votre mot et à très bientôt.

  6. Milena Hernandez dit :

    Je vous ai laissé hier au soir un commentaire à 23h45, mais il n’apparaît pas, c’est curieux. En substance, je vous disais que j’aimais beaucoup Chausson dont je connais le Poème et Le temps des Lilas, ainsi qu’un trio pour piano, violon et violoncelle que j’ai entendu en concert il y a quelques années mais que je n’ai pas en disque. Les deux généreux extraits que vous présentez dans votre chronique, la belle voix de Veronique Gens, m’ont emballée. Chausson était un ami des peintres de son temps et même un mécène, comme Caillebotte d’ailleurs que vous citez je crois dans les commentaires FB. Cela doit aussi réjouir l’historien d’art que vous êtes tout comme le fait que la pochette soit illustrée par une peinture de Bonnard ! Pour toutes ces raisons merci d’avoir consacré votre chronique à ce disque dont vous nous avez fait partager toutes les qualités. Amitiés, Milena.

    • Il m’est bien parvenu, chère Milena, mais je ne l’avais pas encore validé en lui répondant (le travail a des exigences hélas inflexibles) et me voici bien embêté pour savoir lequel des deux commentaires faire apparaître. Je choisis celui-ci, en espérant ne pas commettre de bévue.
      Je pense que vous avez senti que Chausson occupe une place de choix dans mon cœur et je m’efforce toujours d’être attentif aux disques qui servent sa musique. Celui-ci me comble, tant par la beauté de la voix et la justesse de l’approche de Véronique Gens que par les qualités de l’orchestre (je suis très amateur de musique symphonique française), et je ne pouvais donc manquer de tenter de partager un peu de la joie qu’il me donne.
      La personnalité et la trajectoire de Chausson me font effectivement irrésistiblement penser à celles de Gustave Caillebotte et si j’avais continué à offrir à mes chroniques un contrepoint pictural sans doute aurais-je retenu un de ses tableaux, même si je sais que les goûts du musicien le portaient vers d’autres peintres.
      Je vous remercie bien sincèrement – et doublement, donc – pour vos commentaires, très appréciés.
      Belle semaine et amitiés.

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