Concertos pour violon de J.S. Bach par Isabelle Faust et l’Akademie für Alte Musik Berlin

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Concertos pour violon BWV 1041 et 1042 et pour deux violons BWV 1043, reconstruction des Concertos pour violon BWV 1052R et 1056R et du Concerto pour hautbois et violon BWV 1060R, Ouverture BWV 1067, Sinfonia BWV 1045, Sinfonie des Cantates BWV 21, 174 et 182, Sonates en trio pour hautbois et violon BWV 527 et pour deux violons BWV 529

Isabelle Faust, violon (Jacobus Stainer, 1658)
Bernhard Forck, violon (Allemagne du sud, 1725)
Xenia Löffler, hautbois & flûte à bec

Jan Freiheit, violoncelle
Raphael Alpermann, clavecin

Akademie für Alte Musik Berlin

2 CD [67’15 & 76’34] Harmonia Mundi HMM902335.36

« 1 violon de Stainer, 8 Rt [Reichsthaler]
1 violon plus médiocre, 2 Rt »
L’association entre Johann Sebastian Bach et les instruments à clavier est tellement automatique qu’on en oublierait presque quel excellent violoniste il était également, dirigeant, nous apprend son fils Carl Philipp Emanuel dans une lettre rédigée à la fin de l’année 1774, l’orchestre de cet instrument ; son inventaire après décès relève d’ailleurs qu’il en possédait un signé Stainer dont la valeur n’a pas échappé à l’œil avisé du notaire. Paradoxalement pourtant, hormis les vertigineuses Sonates et partitas, les pages du compositeur employant le violon en soliste se résument tout au plus à trois concertos, celui en mi majeur (BWV 1042) datant de ses cinq années passées à Köthen (1718-1723) et les deux autres (BWV 1041 en la mineur et BWV 1043 en ré mineur pour deux violons) de celles de Leipzig où les concerts du Collegium Musicum qui se réunissait hebdomadairement dans le café ou les jardins de Gottfried Zimmermann nécessitaient de la part de son directeur la production d’œuvres nouvelles. Le concerto de Köthen est une page fréquemment solaire dans ses mouvements extrêmes, voire dansante dans le troisième, tandis que son Adagio central baigne dans une mélancolie ombreuse sans pour autant être terreuse ; l’harmonie de ses proportions porte la marque de la cour raffinée qui l’a vu naître et il révèle également l’intérêt de son auteur pour la musique ultramontaine. Il se manifeste également de manière flagrante dans les ornements de la partie soliste du mouvement liminaire et dans la gigue finale de BWV 1041, mais intégré à une polyphonie plus travaillée et avec un usage plus marqué de la fugue, signature du processus de maturation à l’œuvre chez Bach. Il atteint un plein épanouissement dans le Concerto pour deux violons BWV 1043 que l’équilibre entre ses différents pupitres incline vers le concerto pour orchestre mais qui se distingue par la densité constante de son inspiration conjuguant magnifiquement science et séduction (le chant du Largo ma non tanto, parfois éperdu, est un sommet d’émotion), robustesse et énergie.

Comme tous ses pairs, Bach excellait dans l’art du recyclage et les chercheurs ont tôt soupçonné qu’un certain nombre de partitions constituaient les exuvies d’un état antérieur ayant laissé suffisamment de traces pour qu’il soit possible de le reconstituer ; un œil aguerri parvient ainsi assez aisément à distinguer le souvenir de l’archet courant sous les concertos pour clavecin, dont le magistral ré mineur BWV 1052 qui, rendu à sa forme originelle, y gagne un frémissement supplémentaire dans l’Adagio sans rien perdre de son alacrité parfois véhémente ailleurs ou le concis BWV 1056, qui troque son douloureux fa mineur pour un sol mineur à peine moins chromatique et dont le méditatif Largo médian avec cordes en pizzicato (une pratique exceptionnelle chez Bach) fut réutilisé comme Sinfonia de la cantate Ich steh mit einem Fuß im Grabe (BWV 156) ou encore BWV 1060 connu pour deux clavecins mais auquel l’alliance des timbres du violon et du hautbois confère au trait néanmoins toujours vigoureux une plus grande douceur ainsi que de plus tendres et délicieuses couleurs.

Le même jeu de piste peut être poursuivi au sein d’autres œuvres, telles les Sonates en trio pour orgue BWV 525-530 composées à partir de 1723 sans doute pour permettre au jeune Wilhelm Friedemann d’affermir sa maîtrise de l’instrument mais qu’il est possible de transcrire pour une formation de chambre : BWV 527 en ré mineur, dont l’Adagio e dolce sera repris pour former l’Adagio ma non tanto e dolce du Triple concerto BWV 1044, y voit s’affirmer son caractère galant et BWV 529 en ut majeur sa brillante légèreté. De même l’Ouverture BWV 1067, imprégnée d’esprit français et dont la cabriolante Badinerie s’est imposée comme un cheval de bataille pour les flûtistes, laisse-t-elle deviner une probable rédaction primitive pour violon dans la tonalité de la mineur au lieu de si mineur. Il faut dire un mot pour finir de l’éclatante Sinfonia en ré majeur BWV 1045 écrite probablement vers 1745 pour une cantate perdue ; son effectif qui, outre les cordes, convoque un violon concertant, deux hautbois, trois trompettes et des timbales laisse songeur quant à l’envergure de la pièce sacrée (désignée comme « Concerto » dans le manuscrit) qui pouvait suivre, si elle a jamais été composée, une aussi fastueuse introduction.

Le parcours d’Isabelle Faust est décidément de ceux qui forcent le respect. Elle qui aurait pu, comme tant d’autres, se contenter des lauriers que lui vaut sa carrière de violoniste « moderne » a eu le courage de remettre en question ses acquis pour servir les œuvres du passé avec les instruments les plus appropriés. Après son disque de Sonates pour clavecin et violon en compagnie de Kristian Bezuidenhout, la voici qui se lance, toujours sur un violon ancien cordé en boyaux et joué avec un archet baroque, à la conquête des concertos pour violon du même Bach. Conquête est d’ailleurs le mot qui convient pour caractériser les deux généreux disques qu’elle nous offre avec l’Akademie für Alte Musik Berlin, qui connaît ce répertoire comme sa poche et n’a sans doute pas manqué de lui prodiguer conseils et encouragements pour que ce beau et ambitieux projet soit mené à bien. Si elle n’efface pas d’un coup d’archet les belles versions qui l’ont précédée (je pense en particulier à celle du Freiburger Barockorchester également chez Harmonia Mundi en 2013), l’engagement, la hauteur de vue et la maîtrise de la lecture d’Isabelle Faust la placent d’emblée parmi celles qui comptent et se révèlent de plus en plus gratifiantes pour l’auditeur au fil des écoutes. Aussi virtuose dans son rôle de soliste qu’attentive en effectif plus restreint – ses qualités de chambriste ne sont plus à démontrer –, ses deux maîtres-mots sont à l’évidence volonté, car ayant visiblement pris tout le temps nécessaire pour réfléchir sur les œuvres, elle sait exactement où elle les conduit, et humilité, tant on la sent à l’écoute de ses partenaires et soucieuse de développer avec eux un véritable dialogue de musicien à musicien et non de vedette invitée à ensemble chargé de la faire reluire. Le résultat est convaincant et on a véritablement le sentiment qu’elle et l’Akademie für Alte Musik Berlin, avec sa discipline qui n’exclut nullement la fantaisie, la précision de ses attaques et ses couleurs à la fois franches et subtiles, se comprennent d’un regard et parlent la même langue. Saluons la prestation du violoniste Bernhard Forck, au geste sûr et aux idées claires, et de la hautboïste Xenia Löffler, aussi pétillante que sensible. Associant des pages bien connues à d’autres moins fréquentées, cette réalisation au programme intelligemment conçu mérite de figurer dans la collection de tout amateur de la musique de Johann Sebastian Bach qui n’en finit décidément pas de nous surprendre.

Extraits choisis :

1. Sinfonia en ré majeur BWV 1045

2. Concerto pour deux violons BWV 1043 : Vivace

3. Sonate en trio BWV 527 (transcrite pour hautbois, violon & basse continue) : Adagio e dolce

4. Ouverture BWV 1067R : Polonaise (moderato a staccato). Double

5. Concerto pour violon BWV 1052R : Allegro

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