Fons Luminis, musiques du Codex Las Huelgas par l’Ensemble Gilles Binchois

Fons Luminis, musiques du Codex Las Huelgas (XIIIe et XIVe siècles)

Ensemble Gilles Binchois
Dominique Vellard, direction

1 CD [64’39] Evidence Classics EVCD051

 

Il y a loin des rives de la Seine à celles de l’Arlanzón, mais la musique se rit des bornes et des lieues qui scandent les chemins des Hommes. Lancé en 1163, le chantier de la cathédrale Notre-Dame de Paris constitua rapidement un formidable catalyseur d’énergies et de talents, car l’édifice qui était en train de sortir de terre se devait de suivre les nouveaux canons du style que l’on nommerait bien plus tard gothique, développé à Sens, en Picardie ou à la toute proche basilique Saint-Denis, dont il devait naturellement, dans l’esprit de ses commanditaires, constituer l’insurpassable fleuron. Dans le même temps que maîtres d’œuvre, tailleurs de pierre, charpentiers, verriers et imagiers développaient une façon nouvelle de concevoir l’espace et de représenter tant le monde physique que spirituel, un autre type d’architecture connaissait, dans la capitale du royaume de France, une profonde évolution : celle des sons. On sait, grâce au témoignage d’un musicien connu sous le nom d’Anonyme IV séjournant à Paris vers 1275, que le style développé par les maîtres qui y œuvraient, tels les célèbres Léonin (fl. c.1179-1201) et Pérotin (fl. c.1198-1236), auquel la musicologie moderne a donné le nom d’École de Notre-Dame, était perçu comme véritablement novateur et l’importance de sa diffusion dans toute l’Europe, à la faveur des mouvements des étudiants, des intellectuels et des artistes, démontre à quel point on tenait son usage savant de la polyphonie, sa plus ferme régularité rythmique, sa majesté et sa force expressive induites par la virtuosité vocale et des contrastes de masse favorisés par l’alternance entre passages solistes et en ensemble, pour un modèle à connaître et à imiter.

Sa manne féconde se répandit au-delà des Pyrénées jusqu’au riche monastère cistercien et féminin de Las Huelgas fondé près de Burgos en 1187 par Alphonse VIII de Castille et son épouse Aliénor d’Angleterre. Cette puissante institution dont les moniales provenaient de la noblesse et l’abbesse était placée sous l’autorité du pape ne pouvait naturellement pas rester à l’écart de cette nouveauté. Les 186 pièces notées aux alentours de 1340 dans le manuscrit connu sous le nom de « Codex Las Huelgas » se rattachent majoritairement à cette esthétique passée de mode au moment où les œuvres y furent fixées mais constituant un précieux témoignage de plus d’un siècle de pratique musicale en ce lieu, y compris dans les modifications apportées ponctuellement par des mains locales attestant un véritable processus d’appropriation. On y retrouve deux des formes préférées de l’École de Notre-Dame, l’organum, élaboration complexe fondée sur un plain-chant (cantus firmus) dans laquelle alternent des passages fortement mélismatiques chantés par les solistes et des parties non ornées confiées au chœur induisant de forts contrastes de masses et de textures, et le conductus (conduit), composition libre, monodique ou polyphonique, indépendante de la mélodie grégorienne et destinée à accompagner les processions et déplacements à l’intérieur de l’église, des mouvements de messe tropés (comportant des interpolations glissées entre les lignes du texte canonique), des déplorations (planctus) célébrant le souvenir – au Moyen Âge, on chante de mémoire et en mémoire – de personnalités comme Alphonse VIII de Castille ou à son père, Sancho III, et des motets, un genre à la polyphonie de plus en plus exubérante (dont chacune des voix peut, par exemple, porter un texte différent) promis à un avenir radieux.

L’Ensemble Gilles Binchois est un des plus fins connaisseurs des œuvres de l’École de Notre-Dame et s’est également intéressé de près, au cours de son long parcours, aux musiques des Espagnes. Cette double et intense fréquentation permet au bien nommé Fons Luminis – car de la lumière, il y en a à profusion dans ce disque, qu’elle soit irradiante ou plus diffuse – de s’imposer comme une des meilleures réalisations consacrées au Codex Las Huelgas, pourtant régulièrement servi par les ensembles médiévaux. Le choix d’un effectif mixte, cohérent avec ce que la documentation nous apprend de la pratique du chant au sein du monastère de Burgos, s’avère judicieux en termes de variété et de couleurs, tantôt d’une douceur diaphane, tantôt légèrement plus âpres, mais toujours déployées avec maîtrise et justesse. Souples et précis, parfaitement rompus aux exigences de ce répertoire, usant avec discernement des ornementations et de la fluidité rythmique – Dominique Vellard, cheville ouvrière de ce projet, a toujours été partisan de la concentration exigeante plutôt que de l’effet facile –, les chantres prennent possession de l’espace de la basilique de Vézelay, capté et restitué dans toutes ses subtiles résonances par Clément Rousset, avec une aisance confondante, se suivent, se répondent et s’entrelacent avec une grâce totale, atteignant une translucidité qui ne renie pourtant jamais la matière ; il y a de la densité, du grain dans ces voix conscientes de se faire vectrices d’un héritage non pas figé mais mouvant comme l’est toute ressouvenance. Avec art et ferveur, exactitude et sensibilité, l’Ensemble Gilles Binchois nous offre d’entendre l’écho de ces voix si éloignées de notre quotidien que l’on pourrait les croire perdues mais dont on réalise à quel point elles sont vivaces, présentes. Grâce à son travail tenace et inspiré, leur rayonnement n’est pas près de s’éteindre.

Extraits choisis :

1. Mater Patris et filia (conductus à trois voix)

2. Sanctus veni redemptor gencium (Sanctus tropé)

3. Iocundare plebs fidelis (prosa)

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4 réponses à Fons Luminis, musiques du Codex Las Huelgas par l’Ensemble Gilles Binchois

  1. Merci Jean-Christophe de votre chronique si intéressante.

    Une beauté… Tant de lumière venue du XIV ème siècle.

  2. Michelle Didio dit :

    Quelle élévation quelle fluidité, que ces voix sont belles dans leur unité et leur densité !

    Merci, cher Jean-Christophe, de nous offrir ce moment de grâce.
    Bien amicalement.

    • Elles sont ce qui perdure quand le reste a été mis à mal, chère Michelle, un lien fragile mais intense avec le jadis, et proposer de s’arrêter sur ce disque aujourd’hui est un geste d’hommage.
      Merci pour votre mot et belle journée.
      Bien amicalement.

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