La Passion selon saint Marc de Johann Georg Künstel par Polyharmonique et L’arpa festante

Johann Georg Künstel (c.1645-1695), Passion selon saint Marc

Hans Jörg Mammel, ténor (Évangéliste)
Polyharmonique (Alexander Schneider, contre-ténor & primus inter pares)
L’arpa festante (Christoph Hesse, violon & Konzertmeister)

2 CD [60′ & 78’19] Christophorus CHR 77435

 

Éblouis que nous sommes par les deux immenses architectures léguées par Johann Sebastian Bach – et que serait-ce si les trois manquantes étaient parvenues jusqu’à nous – il est aisé d’oublier la richesse que représente le legs des Passions composées en terres germaniques depuis Die deutsche Passion nach Johannes de Joachim a Burck, la première entièrement polyphonique connue, imprimée à Wittenberg en 1568, et fréquent d’être un peu déçu lorsque nous les comparons aux deux achèvements d’une longue tradition signés par le Cantor. Pourtant, les efforts réalisés pour faire renaître celles de Telemann, Keiser, Stölzel, Theile ou Homilius, pour ne s’en tenir qu’à quelques noms point trop obscurs, ont illustré tout l’attrait que pouvaient avoir de telles partitions.

Johann Georg Künstel fait partie des compositeurs dont la trace se résume le plus souvent à une note de bas de page dans quelques publications savantes, et encore. Ce fils d’un meunier de Weißenfels, s’il faut en croire le Musicalisches Lexicon de Johann Gottfried Walther (1732), est mentionné dans la documentation à partir de 1667 comme maître d’école et organiste, et on le retrouve en cette dernière qualité deux ans plus tard à la cour du margrave Johann Friedrich à Ansbach ; c’est cependant au service du duc Albrecht III à Coburg, où il passa les dix dernières années de sa vie dont les ultimes au poste de Kapellmeister de la cour, qu’il semble avoir connu, autant que permet d’en juger l’état très lacunaire de ce qui subsiste de sa production, sa phase créative la plus soutenue exclusivement, semble-t-il, dans le domaine de la musique sacrée. Sa vaste (l’œuvre dure plus de deux heures) Passion selon saint Marc date vraisemblablement de cette période et elle fut suffisamment appréciée pour continuer à être interprétée à Coburg après sa mort. Elle suit le modèle de ce qu’à la suite d’Alberto Basso, on peut nommer « Passion liturgique », une œuvre composée du texte biblique interpolé d’airs, de chœurs et de chorals présentée en deux parties (avant et après le sermon) dans le cadre d’une célébration liturgique, ici le Jeudi et le Vendredi saints. Écrite pour un chœur à quatre voix et des solistes parmi lesquels l’Évangéliste (ténor) et Jésus (basse, dont les interventions s’accompagnent d’un nimbe de cordes, un procédé déjà présent chez Theile et que Bach reprendra), soit une dizaine de chanteurs, et un ensemble instrumental réduit à seulement deux violons, deux altos et la basse continue, cette Passion selon saint Marc n’a rien d’impressionnant sur le papier : pas d’instruments obligés, des airs brefs, peu d’exigence de virtuosité. Cette partition plus tournée vers la méditation que vers la théâtralité ne dévoile ses richesses qu’à la faveur d’une écoute attentive. Alors que nous ne connaissons pas grand chose de son auteur, elle nous révèle qu’il a été en contact avec la manière italienne, celle du madrigal comme celle de l’air à ritournelles (la structure qu’il emploie le plus fréquemment pour les siens), mais également avec l’opéra dont il a retenu la nécessité de la caractérisation des différents personnages qu’il applique à ceux de son action sacrée : Judas est torve à souhait, les doutes de Pilate affleurent sous sa carapace d’autorité tandis que les turbæ déchaînent violemment leur vindicte. Suivant la mort du Christ commentée par un bel air pour alto, « Es ist genug », la dernière partie qu’ouvre un motet de Jacobus Gallus, Ecce quomodo moritus justus, retrouve un ton élégiaque et introspectif qui oscille entre la consolation en l’espérance et la désolation devant l’injustice, la cruauté du sort du Crucifié, entre réalité de la mort et aspiration à la transcendance.

L’ensemble Polyharmonique, dont on a pu apprécier auparavant les disques consacrés à Tobias Michael et Andreas Hammerschmidt, se révèle, sans grande surprise, un excellent serviteur de cette Passion que sa nature foncièrement madrigalesque rend plus proche du retable de dévotion privée que de la vaste fresque, à la fois empreinte d’influences italiennes et fermement ancrée dans la tradition luthérienne. Les chanteurs réunis autour du primus inter pares Alexander Schneider sont tous animés par le souci, absolument essentiel dans ce répertoire, de rendre justice à la Parole et le font avec autant de précision et d’humilité que de finesse et de ferveur, faisant montre d’un engagement tangible dans la défense de cette œuvre et de ce compositeur tombés dans l’oubli. Chacun s’emploie à donner le meilleur de lui-même tant d’un point de vue technique qu’expressif et le résultat est tout à fait convaincant : on ne s’ennuie jamais durant ces 99 numéros qu’un art moins maître de ses moyens aurait tôt fait de réduire à une grisaille ; les interprètes non seulement s’y entendent pour relancer et maintenir l’attention, mais également pour susciter l’émotion. L’arpa festante est un partenaire idéal par son soutien et sa capacité à varier nuances et couleurs à partir d’une palette que le compositeur a volontairement conçu restreinte ; les instrumentistes savent déployer une sonorité à la fois translucide, chaleureuse et subtilement chantante qui contribue de façon décisive à la réussite de ce projet dont il faut saluer l’ambition et le courage dans un contexte où il devient malheureusement de plus en plus difficile de susciter durablement la curiosité du public. Souhaitons néanmoins qu’après Johann Georg Künstel, cette belle équipe ait la volonté et la possibilité de sortir de l’ombre d’autres musiciens méconnus.

Extrait proposé :

Vendredi Saint, Première partie : Jésus devant Pilate (récit, aria, récit, aria, récit, aria, récit, chœur, récit, chœur, récit, choral)

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