The Dubhlinn Gardens par A nocte temporis

The Dubhlinn Gardens, musiques irlandaises des XVIIe et XVIIIe siècles

A nocte temporis :
Reinoud Van Mechelen, ténor
Anna Besson, flûtes
Sarah Ridy, harpes
Myriam Rignol, violes de gambe
Loris Barrucand, clavecin
avec la participation de Koen Plaetinck, percussion, et de Doug Balliett, basse de viole, sur Teague, the Irish Trooper

1 CD [69’17] Alpha Classics 477

 

A nocte temporis fait feu de tout bois. Après l’Allemagne de Johann Sebastian Bach puis la France de Nicolas Clérambault, Reinoud Van Mechelen et ses amis mettent résolument le cap à l’ouest pour poser leurs malles en Irlande, dans des jardins dublinois patiemment cultivés et soigneusement agencés par Anna Besson, la flûtiste de l’ensemble, maîtresse d’œuvre d’un projet dont la note d’intention qu’elle signe dans le livret nous apprend l’importance qu’il revêt à ses yeux.

Lorsqu’ils se penchent sur la musique irlandaise, profondément enracinée dans la tradition orale, les ensembles « baroques » soulignent généralement plutôt ce qui constitue un lien évident entre ce répertoire et le leur, à savoir la place centrale qu’y occupe l’improvisation. L’originalité de l’approche d’A nocte temporis est de ne pas tenter de plonger l’auditeur dans l’atmosphère de lieux populaires mais de le convier dans les salons fréquentés par la meilleure société urbaine, lui faisant assister à la fixation et, dans une certaine mesure, à l’embourgeoisement d’œuvres qui autrefois couraient les rues quitte à ce que leur écho finisse par s’y perdre, leur transmission de barde en harpeur s’étant révélée parfois extrêmement aléatoire avant que des recueils imprimés viennent les immortaliser à partir du milieu du XVIIIe siècle. Ce processus est parfaitement illustré par les métamorphoses d’Éléonore mon secret amour, une chanson pertinemment présentée tout d’abord sous une forme harmonisée traditionnelle (Eileanóir a rún) puis d’une transcription du joueur de harpe Denis Hempson (1695-1807, Ellen a roone) et enfin sous une vêture encore plus élaborée, Ailen Aroon, an irish ballad sung by Mrs Clive, regardant sans ambiguïté du côté de l’opéra, ce qu’un grand connaisseur en la matière, Georg Friedrich Händel, ne put s’empêcher de remarquer et de saluer. Les cercles musicaux du Siècle des Lumières pratiquèrent assidûment le genre du Thème et variations et il n’est donc guère surprenant que des airs aussi populaires que The Black Joke y aient fait l’objet d’adaptations, tant vocales qu’instrumentales, propres à faire entrer dans ces cénacles raffinés un peu du théâtre gouailleur des rues, ponctué de moqueries envers voisins (anglais, écossais ou gallois) ou ennemis (français) et d’allusions lestes ; dans le même ordre d’idées, les échos des batailles, sur un ton dramatique (Will ye go to Flanders) ou ironique (Teague, the Irish Trooper), une différence de traitement matérialisant la condescendance avec laquelle l’aristocratie, dont la fine fleur était régulièrement fauchée lors des combats, considérait la piétaille que la mitraille n’épargnait pas plus voire généralement moins, et autres considérations politiques (An Buachaillín Bán en hommage à Charles Edward Stuart, défait lors de la bataille de Culloden en 1746, ou Killiecrankie) purent également s’y frayer un chemin le temps d’une chanson. Mais la thématique qui traverse le plus régulièrement ces dernières est évidemment l’amour, qu’il soit malheureux (Ah ! The poor shepherd’s mournful fate adoptant les codes de la pastorale alors toujours à la mode) ou satisfait (My Nanny O), avec quelquefois cette pointe d’humour venant rappeler que même dans les jardins les plus raffinés, il y a toujours des épines aux Rosa.

On n’attendait pas forcément A nocte temporis dans ce répertoire assez éloigné de ceux qui ont, jusqu’à présent, construit sa réputation, mais l’optique qu’il a choisi pour le présenter lui permet d’y briller. Tour à tour facétieux ou caressant, Reinhoud Van Mechelen y donne libre cours à ses toujours remarquables capacités d’incarnation en déployant l’aisance et l’épanouissement vocaux pour lesquelles on l’apprécie tant. Les instrumentistes sont véritablement excellents, Anna Besson en tête avec ses flûtes aux volutes sensuelles et aux traits piquants, impertinents lorsqu’il le faut mais offrant surtout une continuelle qualité de chant dans laquelle on sent indéniablement l’intensité de son engagement personnel au service de ce projet. On retrouve également avec plaisir Sarah Ridy et ses harpes translucides, argentines, dont elle sait tirer des atmosphères emplies de poésie, la viole de Myriam Rignol, avec ses contrepoints souples mais rigoureusement tenus et sa présence chaleureuse, ainsi que le clavecin précis et riche de belles idées de Loris Barrucand. Ce brillant quintette parvient à trouver le bon point d’équilibre, la juste distance entre les éléments issus de la tradition et ceux qui participent de leur réélaboration savante : ces deux courants restent à la fois perceptibles tout en étant mêlés avec beaucoup d’art et de vigueur en un tout riche d’émotions et de couleurs. Magnifiée par la prise de son limpide d’Aline Blondiau, The Dubhlinn Gardens est une réalisation pleine de vie tout en demeurant d’une grande subtilité qui ose et réussit son pari d’originalité, ce qui est loin d’être anodin dans un répertoire suscitant de plus en plus d’intérêt de la part des musiciens « classiques. »

Extraits choisis :

1. Ailen Aroon, an irish ballad sung by Mrs Clive

2. Mr Creagh’s irish tune / The Hawk of Ballyshannon

3. Hunt the squirrel / A Reel for Jannie / Up Wi’t Ailey / D° for the german flute / Chorus Jig

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4 réponses à The Dubhlinn Gardens par A nocte temporis

  1. Gaulard Bénédicte dit :

    Subtil et élégant, un délice ! Merci, cher Jean-Christophe…j’ecrirai plus longuement cette semaine, mais je tenais à mettre un petit mot ici avant l’attaque des spams 😄

    • Et Dieu sait qu’ils attaquent, chère Bénédicte, à tel point que je n’ouvre plus les commentaires au-delà de 48 heures.
      Je suis en tout cas heureux que les parfums de ces Jardins soient parvenus jusqu’à vous et je vous remercie d’avoir réussi à vous faufiler pour déposer un mot ici.
      À bientôt !

  2. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe
    Quelle belle chronique avec de magnifiques extraits !!!
    Merci pour cette promenade en Irlande.
    Je te souhaite une paisible soirée .
    Je t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonjour (en retard) chère Tiffen,
      On dirait bien que mes pas musicaux me conduisent souvent vers ce pays en ce moment, toujours avec un plaisir non dissimulé et de belles découvertes à la clé, quelle que soit l’époque.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

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