Fauré, Poulenc et Debussy par l’Ensemble Aedes, Les Siècles et Mathieu Romano

Gabriel Fauré (1845-1924), Requiem op.48 (version de 1893)*, Francis Poulenc (1899-1963), Figure humaine, cantate pour double chœur mixte a cappella FP 120**, Claude Debussy (1862-1918), Trois Chansons de Charles d’Orléans

Roxane Chalard, soprano*, Mathieu Dubroca, baryton*, Martial Pauliat, ténor**
Louis-Noël Bestion de Camboulas, orgue J.F. Dupont de l’Abbaye de Lessay
Les Siècles
Ensemble Aedes
Mathieu Romano, direction

1 CD [59’21] Aparté AP201

 

J’avais un peu plus de vingt ans lorsqu’une main amie déposa sur ma route le Requiem de Fauré. Elle n’avait pas choisi au hasard l’interprétation qui allait amarrer définitivement cette œuvre à ma vie, celle dirigée quelques années auparavant par Philippe Herreweghe, inattendu dans ce répertoire mais dont j’admirais déjà les Bach à l’époque, et dont l’esthétique décantée ne pouvait que parler à l’amateur de voix droites et de vibrato restreint que j’étais alors et que je suis toujours.

La genèse de cette partition regardée, à l’instar de la Pavane, comme emblématique de son auteur est relativement complexe. « Mon Requiem a été composé pour rien… pour le plaisir, si j’ose dire ! Il a été exécuté pour la première fois à la Madeleine, à l’occasion des obsèques d’un paroissien quelconque, vers 1890. C’est tout ce que je puis vous dire ! » écrivait-il en mars 1910 à Maurice Emmanuel, ajoutant en post-scriptum avec son humour coutumier : « Je crois me souvenir que le défunt de 1890 s’appelait M. Le Soufaché, ce qui n’est pas un nom ordinaire ! » Les funérailles de ce paroissien prénommé Joseph, architecte de son état, furent célébrées le 16 janvier 1888 et la première mouture du « petit Requiem », ainsi que le désigne Fauré dans un bref message à Paul Poujaud daté de la veille de l’exécution où son désir de faire entendre l’œuvre est néanmoins manifeste et la désigne de facto comme un objet artistique et non plus seulement liturgique (il en signalera une nouvelle audition quinze jours plus tard), n’avait pas encore acquis la forme que nous lui connaissons aujourd’hui : l’Offertoire ne fut complété qu’en 1889 et le Libera me, déjà existant, fut intégré vers 1890, l’ensemble se cristallisant en 1893. Écrite pour un effectif instrumental réduit dont les bois et les violons sont exclus, hormis un solo dans le Sanctus, ce qui conduira l’éditeur de Fauré à lui en réclamer une adaptation pour orchestre symphonique (1901) dont il confia vraisemblablement la réalisation à son élève, Roger Ducasse, la version originale du Requiem frappe par son caractère intimiste, son absence d’emphase, son refus du drame ; à peine quelques sombres éclairs viennent-ils ponctuer la supplique de l’Introït et du Kyrie (sur « Exaudi orationem meam » et « Christe »), le rappel du sacrifice de l’Agnus Dei, dont l’effet le plus saisissant demeure cependant la montée sur les mots « Cum sanctis tuis in æterenum, quia pius es » et le silence qui les suit avant la reprise du début de l’Introït, ou l’effroi à l’évocation du Jugement dernier dans le Libera me ; le reste de l’œuvre baigne dans un paisible clair-obscur partageant ses teintes d’arrière-saison avec certaines des pages chambristes de Fauré, atteignant même une luminosité surréelle, qui n’est pas sans évoquer Odilon Redon, dans la lente dissolution en particules scintillant doucement comme autant d’étoiles lointaines de l’In Paradisum. En 1921, le compositeur confiait à René Fauchois : « Tout ce que j’ai pu posséder d’illusion religieuse, je l’ai mise dans mon Requiem lequel d’ailleurs est dominé d’un bout à l’autre par ce sentiment bien humain : la confiance dans le repos éternel. »
De douce consolation, il n’est guère question dans Figure humaine de Francis Poulenc. Cette cantate pour double chœur a cappella sur des poèmes de Paul Éluard, dont le fameux Liberté en guise d’envoi, est, en effet, une œuvre de guerre qui se ressent du contexte de sa composition durant l’été 1943. Après l’image d’un printemps où, sous la désolation grise, le poète veut voir le pouls de la vie encore battant (Bientôt), se succèdent les visions des meurtrissures, des salissures ineffaçables qu’engendre tout conflit, le sang des exécutions qu’il faut laver (Le rôle des femmes), la dérision de toute raison (Première marche, la voix d’un autre), les massacres et les bombardements (Un feu sans tache), l’étau de l’angoisse se resserrant jusqu’à l’étouffement (Aussi bas que le silence, Un loup). Mais cependant le grain de l’espérance s’obstine à ne pas mourir, confiant ou vengeur (Patience), et l’aspiration à la liberté est la plus forte, brisant les chaînes de l’horreur et de l’oppression. Sur ces évocations tour à tour terribles et lyriques, Poulenc tisse des polyphonies plus complexes que la netteté du rendu des mots le laisse supposer ; dissonances, ruptures rythmiques, couleurs terreuses ou blafardes, silences disent l’horreur, mais l’élan ne se brise pour autant jamais, gardant la foi que viendront « des hommes frères des hommes/Ne luttant plus contre la vie/À des hommes indestructibles. »
Fruits de son attirance pour et de sa connaissance de la musique de la Renaissance, les Trois Chansons de Charles d’Orléans de Claude Debussy ont été composées en 1898 et remaniées dix ans plus tard. D’une touche aussi légère que savante par les savoureux archaïsmes qu’elles emploient, ces trois pages réinventent un temps révolu en le rêvant plutôt qu’en se contentant de le pasticher ; elles s’écoutent comme on admirerait de voluptueuses miniatures préraphaélites.

Pour aborder ces trois œuvres bien connues, Mathieu Romano et l’Ensemble Aedes n’ont rien laissé au hasard : ils se sont replongés dans les sources pour Debussy et ont fait le choix, pour Fauré, outre de la version originale du Requiem, des instruments d’époque et de la prononciation gallicane du latin, ce qui se justifie complètement. L’exécution chorale est réellement séduisante de bout en bout, avec une incontestable discipline, une diction claire autorisant une excellente intelligibilité du texte (essentielle dans Poulenc), beaucoup de fluidité et de réactivité ainsi qu’une très appréciable capacité à varier les dynamiques et à épouser les climats, du plus diffus au plus effilé. Issu de ses rangs, les trois solistes connaissent des fortunes inégales : Martial Pauliat conjugue rayonnement et tendresse dans Debussy, Mathieu Dubroca sait trouver la ferveur et l’humilité requises dans sa partie du Requiem, mais Roxane Chalard, dans le Pie Jesu, voit malheureusement sa voix puissante engorgée par un vibrato mal contrôlé qui l’alourdit et empâte le texte. Les Siècles, soutenus à l’orgue par un Louis-Noël Bestion de Camboulas visiblement très à son aise, sont eux, comme souvent, précis, alertes et prodigues de coloris, et leur prestation prend indiscutablement la tête des lectures « historiquement informées. » Mathieu Romano dirige ses troupes avec un sens très fin de la nuance et de la ligne, ainsi qu’une évidente et réjouissante attention aux mots. Malgré une minime réserve, ce disque est une réussite propre à charmer les amateurs de musique française dont il restitue l’esprit avec tout le raffinement et le brio souhaitables.

Extraits choisis :

1. Francis Poulenc, Figure humaine : Bientôt

2. Gabriel Fauré, Requiem : Offertoire

3. Claude Debussy, Trois Chansons de Charles d’Orléans : Dieu ! qu’il la fait bon regarder !

Ce contenu a été publié dans Notulæ, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

6 réponses à Fauré, Poulenc et Debussy par l’Ensemble Aedes, Les Siècles et Mathieu Romano

  1. Michelle Didio dit :

    Cette musique est un baume pour nos âmes ; elle est si harmonieuse.
    Merci de nous la faire découvrir, cher Jean-Christophe.
    Bon dimanche printanier à vous aussi.
    Bien amicalement.

    • Dans les temps vainement agités et éructants que nous vivons, je pense que ce baume est plus que jamais indispensable, chère Michelle, d’autant que Figure humaine nous rappelle le long chemin pour parvenir à la paix.
      Je vous remercie pour votre message et vous souhaite un bon dimanche.
      Bien amicalement.

  2. Milena Hernandez dit :

    Cher Jean-Christophe, votre chronique m’a permis de me renseigner sur la prononciation gallicane du latin ecclésiastique car, je l’avoue, elle m’a un peu gênée à la première écoute. Vous faites bien de souligner l’intérêt des recherches puis des choix de ces artistes. Ce ne sont pas des caprices d’interprètes, des lubies ou des coups de pub !
    Figure Humaine serre le cœur, l’extrait que vous proposez rend compte des qualités que vous détaillez et donne vraiment envie d’écouter les poèmes qui suivent. J’aurais aimé entendre « Yver vous n’estes qu’un vilain » que j’avais appris à l’école en poème 😄 mais j’ai bien apprécié « Dieu qu’il la fait bon regarder ! » qui est chantée doucement mais sans traînasser comme on l’entend parfois. Merci beaucoup pour votre incitation à écouter cette belle musique française qui n’entrait pas dans mon projet de ce jour et qui m’a enchantée !

    • Chère Milena,
      Il est vrai que nos oreilles sont globalement plutôt habituées à la prononciation romaine du latin et qu’un temps d’adaptation peut s’avérer nécessaire pour faire la bascule vers la gallicane mais, finalement, on s’y fait très bien et je trouve que cette adoption va vraiment dans le sens de l’œuvre très française d’esprit qu’est le Requiem de Fauré.
      Je suis absolument d’accord avec vous pour ce qui est de Figure humaine, et j’ai choisi Bientôt parce qu’à mon avis, il rend bien compte de l’ambiguïté d’une cantate qui conjugue effroi, révolte et espoir (et qui me fait parfois songer à Britten). Quant à Debussy, il a hélas fallu faire un choix mais Yver est vraiment très bien aussi dans cette version de l’Ensemble Aedes 🙂
      Je vous remercie pour votre commentaire et suis heureux que cette chronique vous ait permis de prendre plaisir à cette si belle musique française.
      Bien amicalement.

  3. Mireille Batut d'Haussy dit :

    Tout Poulenc interprété par Aedes : quel son que le sien ! Mathieu Romano aime visiblement et dirige ce répertoire comme je ne l’avais jamais entendu avant lui. Depuis quatre ans, je supporte mal ce qui venait avant. Avec – Figure humaine – son Ensemble et lui atteignent, à mon sens, une sorte de perfection ; si bien que le disque vaut déjà d’être acquis pour eux. Leur Lux Aeterna est exceptionnel, on aimerait qu’ils enregistrent toutes les pièces que Ligeti a conçu dans le même esprit.
    Fauré, Requiem, vous avez exprimé tout ce qu’apporte d’attachant cette nouvelle approche, son atmosphère si particulière. Il demeure impossible d’oublier Agnès Mellon On ne peut même pas lui comparer Roxane Chalard ; tempéraments et voix semblent les opposer.
    J’ai aimé votre chronique très accordée à ses différents objets (pardon de le dire de façon si triviale). Mon désir de connaître votre sentiment à propos d’un disque dont on parle beaucoup était profond, je n’ai pas été déçue. Merci bien fort. M.

    • Je vote absolument pour pouvoir écouter autant de Poulenc par Aedes que possible, Mireille, et si le compagnonnage avec Les Siècles devait se poursuivre, pourquoi pas le Stabat Mater ou les Sept Répons de Ténèbres ? J’ai été tout à fait impressionné par le poids accordé aux mots dans cette lecture magistrale de Figure humaine et par la densité émotionnelle qui en sourd — difficile de ne pas être happé.
      Pour ce qui est du Requiem de Fauré, qui m’est cher, la version de Herreweghe demeure pour moi inoubliable (malgré son latin à la romaine et ses instruments modernes) mais c’est bien la première fois qu’une interprétation vient à ce point faire presque jeu égal avec elle.
      Je vous remercie bien sincèrement pour le regard porté sur cette chronique; sachant que ce disque avait retenu votre attention, il m’importait beaucoup.

Les commentaires sont fermés.