Concertos pour orgue et cordes de J.S. Bach par Bart Jacobs et Les Muffatti

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Concertos et Sinfonie pour orgue et cordes

Bart Jacobs, reconstructions & orgue Thomas (2013, d’après Gottfried Silbermann 1721-1722) de l’église Notre-Dame et Saint-Léogare de Bornem
Les Muffatti

1 CD [79’57] Ramée RAM 1804

 

Risquons d’emblée une affirmation : Jean-Sébastien Bach n’a pas suffisamment composé. Si on en juge par les projets qui, régulièrement, proposent des reconstructions d’œuvres disparues ou conjecturales, nombre de musiciens doivent se sentir profondément frustrés de ne pas disposer ne serait-ce que de quelques pages expressément dédiées par le Cantor à leur voix ou à leur instrument. À l’instar de l’excellent Speculation on J.S. Bach consacré à sa musique de chambre paru en 2018 chez Pan Classics que je recommande aux auditeurs curieux, l’organiste Bart Jacobs et l’ensemble Les Muffatti se sont réunis pour tenter de retrouver ou de réinventer des concertos perdus ou rêvés.

Comme nombre de compositeurs de l’époque dite baroque, Händel assez largement en tête, Bach fut un grand recycleur de sa propre musique, n’hésitant pas à puiser des idées dans sa production passée afin de pourvoir à des mouvements entiers d’œuvres nouvelles que l’écrasante charge de travail à laquelle il devait faire face, en particulier durant ses années de cantorat à Leipzig, ne lui permettait pas de doter d’un matériel original ; certains de ces réemplois viennent immédiatement à l’esprit, comme le chœur d’ouverture de la cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen BWV 12 devenu le Crucifixus de la Messe en si mineur ou celui du premier mouvement du Concerto brandebourgeois n°1 en tant que Sinfonia introductive de la cantate Falsche Welt, dir trau ich nicht BWV 52.
On ignore les raisons qui poussèrent Bach à composer, à partir du printemps 1726, cinq cantates avec orgue obligé (BWV 146 exécutée le 12 mai, BWV 170 le 28 juillet, BWV 35 le 8 septembre, BWV 169 le 20 octobre, BWV 49 le 3 novembre), une sixième (BWV 194) donnée le 16 juin, avec une partie d’orgue spécialement écrite pour l’occasion mais aujourd’hui perdue, étant en fait la reprise de l’œuvre créée le 2 novembre 1723 pour l’inauguration de l’instrument signé Zacharias Hildebrandt (un élève de Silbermann) à Störmthal, à une douzaine de kilomètres au sud de Leipzig : l’hypothèse que certains de ces mouvements aient été conçus dans le contexte des concerts donnés par le Cantor sur le Silbermann de Sainte-Sophie de Dresde en septembre 1725 est séduisante, mais il semble assez imprudent d’écarter, comme le livret du disque le fait avec un brin de désinvolture, la piste de la volonté paternelle de faire briller les capacités de son fils aîné (et les siennes propres en matière d’éducation musicale), Wilhelm Friedemann, qui sera d’ailleurs nommé à l’unanimité à la tribune de Sainte-Sophie le 23 juin 1733 et ne quitta Leipzig pour aller étudier le violon auprès de Johann Gottlieb Graun qu’en juillet 1726 ; il n’est donc pas irrecevable qu’au moins deux voire trois de ces brillantes élaborations organistiques (dans BWV 146, BWV 194 et BWV 170) aient été confectionnées sur mesure par le savoir-faire et l’affection de son père, d’autant que le solo de BWV 146 est entièrement rédigé, indice d’une probable destination pédagogique. Quelle que fut leur genèse, ces pièces se révèlent être des adaptations de partitions antérieures non obligatoirement pensées pour le clavier ; ainsi le célèbre Concerto en ré mineur BWV 1052 dérive-t-il d’un original perdu pour violon (reconstitué sous le numéro BWV 1052R) datant de la période de Coethen, et ses deux premiers mouvements ont-ils été utilisés pour servir de Sinfonia et de chœur d’entrée (tous deux avec orgue obligé) de la cantate Wir müssen durch viel Trübsal BWV 146, tandis que son cousin en mi mineur (BWV 1053), très probablement au départ pour hautbois, se voit intégralement utilisé dans deux cantates (BWV 169 pour les mouvements I et II, BWV 49 pour III) avant de prendre la forme pour clavecin que nous connaissons aujourd’hui. Fidèle à l’eau qui lui donne son nom, Bach échappe à notre emprise, multiplie disparitions, résurgences, détours, se métamorphosant continuellement sans jamais cesser de nous abreuver.

Aux amateurs de répertoire baroque, le nom de Bart Jacobs ne sera pas étranger puisqu’il a régulièrement collaboré et enregistré avec, entre autres, Vox Luminis. Les reconstructions des concertos pour orgue de Bach qu’il propose aujourd’hui sont particulièrement convaincantes par l’impression de cohérence qui s’en dégage. Sans doute est-ce le fait d’avoir assidûment travaillé sur le cœur même de ces œuvres qui donne à son interprétation son charme immédiat, sa lumineuse évidence ; le ton en est souvent solaire et affirmé, ce qui ne minore en rien l’émotion, plein d’un allant communicatif bannissant pompe et lourdeur. Il y a sous ces doigts-ci du brillant, du rebond, de la sveltesse, de l’humour et une affection évidente et émerveillée pour la musique du Cantor. Les Muffatti, que l’on retrouve avec un plaisir non dissimulé, se laissent bien volontiers entraîner par cette allégresse de jouer dont gagneraient à s’inspirer certains ensembles qui nous livrent un Bach à la chair(e) triste ; leur sonorité est à la fois transparente et charnue, avec cette respiration naturelle et cette élégance sans apprêt qui sont ses marques de fabrique depuis leurs débuts mais semblent ici magnifiées, conquérantes, comme revivifiées après la période de silence qu’ils ont traversé. Mise en valeur par la captation chaleureuse, ample mais précise de Rainer Arndt, cette réalisation enthousiasmante et de grande classe nous prouve qu’entre de bonnes mains la musique de Bach est toujours une réalité changeante, aussi étincelante qu’émouvante. Intensément vivante.

Extraits choisis :

1. Concerto en ré mineur d’après la Cantate BWV 35 et le Concerto BWV 1055 : I. Allegro (Sinfonia de BWV 35, sans hautbois)

2. Concerto en ré mineur d’après les Cantates BWV 146 & 188 et le Concerto BWV 1052 : II. Adagio

3. Sinfonia en sol majeur d’après la Cantate BWV 75

En complément :

En contrepoint à l’ampleur des Muffatti, les quatre musiciens réunis pour le projet Speculation on J.S. Bach entrouvrent avec un indéniable brio une fenêtre fascinante sur un pan plus intimiste de l’inspiration du Cantor, en explorant esquisses manuscrites (BWV 1032), spécificités d’écriture (BWV 1028) ou en réinventant, sur la base de travaux musicologiques et historiques, des œuvres à partir de pièces existantes (pour clavier, principalement) comme un compositeur de l’époque aurait pu le faire.

Speculation on J.S. Bach, sonates en trio & concertos (reconstructions), chorals

Michael Form, flûte à bec, Marie Rouquié, violon, Étienne Floutier, basse de viole, Dirk Börner, clavecin

1 CD Pan Classics PC 10384

Extrait choisi :

Concerto à 4 en sol mineur d’après BWV 548 et 885 : Fuga allabreve

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8 réponses à Concertos pour orgue et cordes de J.S. Bach par Bart Jacobs et Les Muffatti

  1. Michelle Didio dit :

    Un grand merci, cher Jean-Christophe, pour cette merveille qui éclaire ce dimanche déjà fort ensoleillé.
    Je vous souhaite une très agréable journée.
    Bien amicales pensées.

    • L’avantage de ce disque, chère Michelle, c’est que le soleil qu’il dispense ne sera jamais obscurci par le moindre nuage. Puisse-t-il vous accompagner aujourd’hui et après.
      Je vous souhaite une belle journée et vous adresse d’amicales pensées.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour ici mon cher Jean-Christophe,

    Difficile de fermer cette chronique où l’orgue comme toujours, me fait un effet particulier…..
    C’est magnifique et tu nous as gâtés en extraits et qui plus est, avec un cadeau supplémentaire de ce très beau concerto .
    Merci pour ce beau moment.
    Et au risque de me répéter une nouvelle fois, j’ai toujours beaucoup de plaisir à te lire.
    Je te souhaite un bel après-midi .
    Je t’embrasse bien fort.
    PS: Finalement le grand écart n’est pas difficile à faire ………. 🙂

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Il est tout aussi difficile de cesser d’écouter ce disque dont la fréquentation répétée n’amenuise pas le charme, bien au contraire. au point qu’il a toutes les chances de se classer parmi les grandes réussites de cette année.
      Le petit supplément est offert de bon cœur par la maison : cette réalisation fait partie de celles, remarquables, qui ne doivent pas demeurer dans l’ombre.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite également un excellent après-midi.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Marie dit :

    Laissons la chronique ouverte, comme une fenêtre, pour le son et la lumière entrant en flots joyeux.

    • Pas trop longtemps cependant, bien chère Marie, parce que dans l’arrière-cuisine, c’est moi qui éponge toutes les saloperies qui déferlent (70 depuis 8h30 ce matin quand même). Mais la joie lumineuse de ce disque balaye bien des choses sur son passage.
      Merci pour ton commentaire.

  4. Évelyne dit :

    J’ai un dimanche de retard mais il n’y a pas de hasard, c’est le bon jour pour écouter Bach. J’avais bien tort de l’appréhender Jean-Christophe et vous me voyez fort heureuse de le reconnaître et de vous l’écrire.
    J’ai tellement aimé que j’ai réécouté les extraits 2 (4 fois, il a nettement ma préférence et je recommencerai),3 et le complément. La lumière de Bach m’a envahie, enfin ! Bon, il y a le 1er qui ne passe décidément pas malgré mes tentatives à divers moments entre les écoutes des autres. Néanmoins, je suis satisfaite car il y a peu, rien de rien avec le Cantor. Vous aviez raison : c’est l’époque et il faut y aller. Seulement voilà, il y a un autre paramètre personnel qui fait que je ne peux pas être dans l’ouverture, aussi petite soit-elle… il me faut accepter ces limites que m’impose ma santé, aussi long que cela soit.
    Dites-moi… Ai-je bien compris ? La photo est-elle un orgue ? J’en ai vu beaucoup mais jamais de cette forme avec une taille qui me semble réduite. Vous voulez bien m’expliquer ce que je vois, svp ?
    Je rêve : 70 saloperies à éponger ! Mais ces gens-là n’ont donc rien à faire d’autre que d’enquiquiner -pour rester polie- une personne de votre qualité ? Qu’ils sont vils et bas comparativement et vous avez bien raison de relativiser ainsi que vous l’avez écrit.
    Maintenant que je me suis exprimée, il serait peut-être temps de refermer la fenêtre et de garder ces flots joyeux ou joie lumineuse -ce qui revient au même in fine- à l’intérieur, ne croyez-vous pas ?
    Merci beaucoup pour cette chronique et toutes les autres qui font mon bonheur et sont ma lumière, mon espoir, dans mon tunnel parfois trop sombre.
    Très belle soirée dominicale à vous. Quant à moi, si j’ai encore courage et surtout force, je vais m’occuper des 2 dernières parutions de ce dernier jour de mars.

    • Bonsoir Évelyne,
      Quel plaisir de vous retrouver ! Je vous attendais du côté de Boccherini, vous voici chez Bach dont je sais combien les rapports que vous entretenez avec sa musique sont complexes, pour ne pas dire inconfortables. Je mets au crédit de l’excellence de ce disque (et de celui proposé en complément) le fait que, sans parler de miracle (puisqu’un des extraits ne « passe » pas), l’improbable se soit produit et j’espère que ce n’est que le début d’une belle série — vous aurez d’autres occasions de tester vos affinités naissantes dans les semaines à venir.
      Non, l’objet représenté sur la pochette n’est pas un orgue, mais un encrier du XVIIIe siècle : quoi de plus naturel, au fond, pour un disque né de la plume du transcripteur ?
      Les attaques des robots à spams se poursuivent sans relâche et je n’ouvre les commentaires que 48 heures afin de limiter les dégâts, car il faut tout enlever manuellement et un par un.
      Gardez le plus possible la lumière que vous pouvez glaner ici et là et qu’elle vous permette, comme les héros de La Flûte enchantée, de traverser les cercles obscurs et menaçants.
      Mes meilleures pensées vous accompagnent.

      PS : je réponds à votre autre commentaire, plus touffu, dans les jours qui viennent.

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