[Ex]Tradition par The Curious Bards

[Ex]tradition, scottish & irish airs, reels, jigs dances and variations

The Curious Bards :
Alix Boivert, violon
Jean-Christophe Morel, cistre irlandais
Sarah Van Oudenhove, viole de gambe
Louis Capeille, harpe triple
Bruno Harlé, flûte traversière & tin whistle
avec Ilektra Platiopoulou, mezzo-soprano

1 CD [60’50] Harmonia Mundi HMN 916105

 

À l’automne 1818, William Turner se rendit en Écosse afin d’y réaliser des études préparatoires à un vaste projet éditorial pour lequel ses talents d’illustrateur avaient été requis, les douze volumes des Provincial Antiquities and Picturesque Scenery of Scotland entrepris par Sir Walter Scott. Ce n’était pas la première fois que le peintre se rendait dans cette région dont la nature grandiose faisait souffler le mélange de beauté et d’effroi indissociablement mêlés dans l’idée du Sublime, objet de sa quête, mais les vues d’Édimbourg qu’il réalisa à cette occasion montrent son attention pour des scènes moins spectaculaires telles les transformations de la ville alors en cours et le quotidien de ses habitants saisi dans son instantanéité d’un vif trait de crayon.

Tout comme l’approche du peintre, le premier disque des Curious Bards, dont on peut gager que certains des airs qu’il documente lui ont effleuré l’oreille, pose la question de la frontière et du regard, la démarcation entre tradition et recréation étant parfois très mince, tout comme sélectionne et réarrange fréquemment l’œil savant qui se pose sur un élément populaire. Irlandais ou écossais, les airs qui se chantonnaient le long des rues et les danses qui endiablaient fêtes et tavernes ont été collectés tardivement, à partir des années 1720 avec, pour les premiers, une fixation sensiblement plus tardive assez étonnante lorsque l’on considère l’importance musicale de la ville de Dublin où Händel créa le Messie un an avant sa première londonienne et où Geminiani s’installa à la fin de sa vie, nombre de ces compositions s’étant perdues dans les méandres et les lacunes de la transmission orale. Une danse comme le reel peut ainsi se prévaloir d’une longue histoire puisqu’on la retrouve mentionnée en Écosse dès le XVIe siècle ; sa mise sous le boisseau au siècle suivant sous l’influence du rigorisme presbytérien, à la notable exception des Highlands, ne l’empêcha pas de refleurir avec une vigueur renouvelée après 1700. La jig, à l’origine improvisée, se répandit à la même époque que le reel, mais en s’implantant également dans les milieux des connaisseurs et des courtisans, du fait de son adoption par les virginalistes élisabéthains, tels John Bull ou Giles Farnaby, et ensuite de sa présence dans les intermèdes qui ponctuaient masques et opéras. Si la majorité de ces compositions demeurent anonymes, quelques noms finissent par émerger de l’oubli et même atteindre un véritable rayonnement comme celui de Turlough O’Carolan (1670-1738) ; ce harper aveugle qui parcourut l’Irlande en tout sens durant presque cinquante ans est devenu une figure légendaire au fil du temps et l’héritage d’un peu plus de deux cent vingt pièces, dont certaines témoignent de contacts avec le répertoire savant, qu’il a laissé est toujours bien vivace aujourd’hui. Entraînantes ou nostalgiques, ces musiques dans lesquelles passent parfois l’écho des tumultes de l’histoire ou le souvenir de vastes horizons battus par les vents ou salés d’embruns sont autant de témoins d’une détermination farouche à ne pas voir disparaître une identité – il n’est naturellement pas fortuit que le processus ayant conduit à leur collecte et à leur préservation par l’imprimé se soit développé lorsque la tutelle politique de l’Angleterre et l’uniformisation qu’elle impliquait se sont faites plus fortes –, une mémoire. Danser, jouer et chanter peuvent aussi devenir des actes de résistance.

Comme l’explique Alix Boivert, violoniste et fondateur de The Curious Bards, dans le livret du disque, l’approche de l’ensemble tente de conjuguer l’interrogation des sources historiques et l’utilisation des instruments anciens avec la fréquentation active des pratiques de la musique traditionnelle. Le résultat est particulièrement probant et se distingue par une liberté de geste et de ton assez bluffante ; ces Bardes-ci ne cherchent jamais à faire ancien ou à faire populaire ; nourris de l’un et de l’autre, ils s’affranchissent de tout esprit de chapelle pour mieux s’attacher à faire vivre ce répertoire de façon naturelle et crédible, et y réussissent parfaitement. Techniquement très à l’aise, soudés par une écoute mutuelle aiguisée, ils savent trouver d’emblée le rythme et l’articulation adéquats, la nuance juste, le timbre épicé et savoureux, en ne négligeant jamais de souligner la beauté mélodique des pièces, y compris les plus vives. La mezzo-soprano Ilektra Platiopoulou ajoute encore un peu plus de chaleur et d’émotion à cette anthologie qui n’en est pas avare, le temps de quelques airs judicieusement choisis. Au bout du compte, ce qui retient et ramène durablement vers cette réalisation est l’enthousiasme et la convivialité qui s’en dégagent sans empêcher le raffinement ou la tendresse ; elle est un peu comme ces moments passés attablé entre amis autour de quelques pintes où, entre rires et gravité, on dévoile un peu de sa mémoire et de ses espérances, et qui, lorsque la terre et sans doute aussi un peu les têtes ont tourné, vous laissent au cœur le souvenir d’instants de vie intensément goûtés et partagés.

Extraits choisis :

1. Lady Herriot Hopes (reel) – Sir Adam Ferguson’s reel (ou Lads of Laois) – Bonny Lads (reel)

2. Kilkenny is a handsome place (chanson irlandaise)

3. Rakes of Mallow (thème & variations irlandais) – Reel of Tulloch (thème & variations écossais)

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11 réponses à [Ex]Tradition par The Curious Bards

  1. Marie dit :

    Un festival interceltique dans l’intimité, sans public sauf en évocation. Belle chronique dynamique qui fait oublier le reste. On danse ? 😉

    • Un disque qui embrasse aussi étroitement Irlande et Écosse, je ne pouvais franchement pas le laisser passer, ma bien chère Marie. On peut danser, bien sûr, mais je crois que, comme vendredi, je préfère me poser devant une pinte et rêver.
      Je te remercie pour ton commentaire 🙂

  2. Mireille Batut d'Haussy dit :

    Votre mise en atmosphère picturale et littéraire est engageante, même si l’on sait que le « retour », plutôt que le regain d’intérêt que le XIXe a suscité pour la culture celtique lui a valu depuis d’être discrédité à l’unanimité par les spécialistes qui négligent de reconnaître à quel point il les a secoués sinon tout à fait réveillés.
    Et pourtant… que ne lui doit-on pas, à cette culture-là ?
    Au Palazzo Grassi à Venise, où devait se tenir, avec la contribution de tous les pays concernés, la première exposition internationale d’envergure consacrée aux Celtes, son président Feliciano Benvenutti déclarait en 1991, que le comité avait d’abord souhaité l’intituler : « Les Celtes, première Europe. »
    Sans m’attarder sur un sujet qui m’est cher, je dirai que si l’article que vous consacrez à un disque qui me semble fort subtil a pour effet d’amener vos lecteurs à se retourner à leur tour vers ces dettes insuffisamment pensées au-delà des folklores approfondis et cultivés, j’en serais aussi heureuse que bouleversée.
    Savoir que les musiciens, comme les forgerons et médecins n’y ont jamais été esclaves ; que l’exploration du Monde de l’au-delà, familière à ses artiste, à ses lettrés, comme à ses guides spirituels et temporels a inspirée peintres et poètes – Dante et La divine Comédie, parmi les plus éminents – (les traductions existaient, circulaient, étaient même très bien diffusées) suffirait à rendre amoureux de cet univers aussi intensif qu’extensif si tant d’autres aspects ne contribuaient encore à dévorer le peu de capacités et de temps dont nous disposons. Reste la quête du son perdu, là encore. Nous savons beaucoup sur leurs rapports fondateurs aux rythmes, dans tous les aspects de ce que nous ne savons plus nommer… si tant est que.
    Les apports convergents des êtres qui constituent The Curious Bards font naître un désir plus vif encore de les accueillir parmi ses hôtes nouveaux.
    Merci, Jean-Christophe, de contribuer si essentiellement aux festivités de la saint Patrick que la tradition veut d’origine bretonne insulaire. En échange de bons procédés, Dol se doit à l’irlandais saint Sansom, tout en étant le berceau des Stuart.
    Le dernier invité de cette fête sera votre sourire, je l’espère. M.

    • Ah, les spécialistes, Mireille, parfois tellement vissés à leur pré carré – Dieu merci, pas tous – qu’ils en deviennent aveugles à tout le reste.
      « Les Celtes, première Europe » ? Il me semble que c’est une évidence et je crois que nous mesurons encore imparfaitement combien ils ont façonné notre civilisation et ce que nous leur devons. Des disques comme celui des Curious Bards sont à la fois résurgence et reconnaissance; ils constituent une porte d’entrée de choix vers cet univers à la fois si loin et si proche qu’il appartient au curieux de pousser — puisse-t-il y en avoir quelques-uns à passer par ici.
      Le son perdu, toujours. Il est une des lignes directrices de mon travail, sur le blog et en dehors, quête et questionnement sans fin où la moindre parcelle de certitude s’échappe à peine effleurée.
      Je vous remercie sincèrement d’avoir fait entendre votre voix à l’occasion de cette saint Patrick. Vos lignes voient loin, pour jadis et demain.

  3. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe

    Je profite de cette matinée de repos pour lire et écouter.
    Très bel article et cette musique que j’aime tant !! J’ai régulièrement écouté de la musique irlandaise, mais jamais de ce niveau.

    Irlande et Écosse, deux pays que je rêve de visiter.

    Merci pour ce beau moment
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      Agiles de l’archet et des doigts, ces Bardes, n’est-ce pas ? Je leur suis reconnaissant de si bien servir ces musiques pour lesquelles j’ai beaucoup de tendresse et que j’espère avoir un jour la chance d’écouter sur place, une bière à la main.
      J’ai eu une pensée toute particulière pour toi hier et te remercie pour ton mot.
      Je t’embrasse bien fort.

      • Tiffen dit :

        J’espère aussi les voir en vrai. Une bière dans chaque main, une pour toi, une pour moi 🍻 😉
        Ils sont vraiment excellents. Merci !!

  4. Clairette dit :

    Je rêve d’Ecosse et ce rêve va se réaliser en mai. Ce cd va être une bonne mise en jambe ! Merci pour cette découverte.

    • J’en rêve aussi depuis un moment, Clairette, mais ce ne sera pas encore pour tout de suite. Des disques comme celui-ci permettent en tout cas de patienter en beauté.
      J’espère que ton voyage sera une réussite et je te remercie pour ton mot.

  5. Emile Meunier dit :

    Un disque qui donne envie de danser que ce soient des gigue endiablées ou de belles contredanses sur les mélodies d’Ô Carolan.
    Dans un registre sans doute assez proche j’ai hâte de découvrir chez alpha le dernier disque d’ Anna Besson. Bonne soirée à v

    • Le disque d’A nocte temporis, dont j’ai commencé à rédiger la chronique, est sensiblement différent comme vous l’entendrez, Émile, et la confrontation de ces deux approches est passionnante, je trouve.
      Merci pour votre mot et bonne soirée à vous également.

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