« Venez chère ombre » par Eva Zaïcik et Le Consort

Venez chère ombre, cantates, cantatilles et pièces instrumentales de Louis Antoine Lefebvre (c.1700-1763), Michel Pignolet de Montéclair (1667-1737), Philippe Courbois (fl. 1705-c.1730), Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749)

Eva Zaïcik, mezzo-soprano

Le Consort :
Théotime Langlois de Swarte, violon
Sophie de Bardonnèche, violon
Louise Pierrard, viole de gambe
Justin Taylor, clavecin, orgue & direction

avec la participation d’Anna Besson, traverso, Lucile Boulanger, viole de gambe, Thibault Roussel, théorbe

1 CD [66’22] Alpha Classics 439

Il faut l’audace que l’on prête à la jeunesse pour choisir de se présenter au public avec un programme de cantates françaises, genre plus exigeant que ce que son format court peut laisser supposer et peinant parfois à susciter l’enthousiasme y compris chez les amateurs de musique baroque. Le Consort, formé en septembre 2015 autour du claveciniste Justin Taylor, a pourtant décidé de s’y attacher en invitant la mezzo-soprano Eva Zaïcik ainsi que quelques amis instrumentistes à partager cette aventure.

La cantate française fut un genre éphémère qui connut son plein développement durant les trente premières années du XVIIIe siècle alors que sur la vie musicale du royaume plongé dans le crépuscule du règne de Louis XIV puis dans la parenthèse de la Régence soufflait un fort vent venu d’Italie qui, séduisant les uns autant qu’il irritait les autres, apportait du moins avec lui son lot de nouveautés. Cette forme d’action répartie en airs et récitatifs et réclamant des effectifs modestes rencontra rapidement un succès tel que d’aucuns purent s’offusquer de ce qu’il détournait les amateurs du grand genre représenté alors par les tragédies lyriques de Lully. Mieux (ou pire, suivant le camp dans lequel on se situait) encore, les compositeurs de cantates puis de cantatilles, qui en est une forme dérivée plus tardive et concise, firent leurs certains des lieux communs qui ponctuaient les opéras : sommeils et tempêtes prirent le chemin des salons tout comme les instruments obligés destinés à embellir les simphonies ; tout concourait décidément pour que le théâtre régnât en maître sur les divertissements de la société la plus choisie. Il faut dire que la cantate attirait quelques brillantes plumes ; Nicolas Bernier, très tôt reconnu comme un des maîtres du genre, Élisabeth Jacquet de La Guerre, mais également André Campra ou Michel Pignolet de Montéclair, également actifs dans le domaine lyrique, ou Louis-Nicolas Clérambault, réputé pour sa production sacrée, s’y adonnèrent avec bonheur en faisant valoir leur savoir-faire dans la caractérisation des personnages et l’expression des passions dans un format contraint impliquant une efficacité maximale, un peu comme aujourd’hui une chanson impose de dire l’essentiel en trois minutes. À côté de ces grands noms dont tous ont eu l’honneur d’enregistrements monographiques, d’autres plus obscurs émergent, ainsi le Picard Louis Antoine Lefebvre, né à Péronne vers le début du XVIIIe siècle et titulaire de la tribune de Saint-Louis-en-l’Île, dont l’aperçu de l’œuvre qui nous est ici proposé pour la première fois (une cantatille complète et deux extraits) démontre un talent très sûr tant pour peindre les effets de la nature, lever du jour ou tempête, que les élans de l’âme, douleur éperdue dans « Venez chère ombre » ou inquiétude mordante dans « J’attendrais la mort sans la craindre », et mériterait assurément une plus complète exploration.

Si la cantate, pour ne rien dire de la cantatille, ne trouvait guère grâce aux yeux d’un Jean-Jacques Rousseau rédigeant son Dictionnaire de musique alors que la mode en était depuis longtemps passée, elle n’en demeure pas moins, lorsqu’on veut bien dépasser la convention des arguments tirés de la mythologie ou des Écritures, un passionnant terrain d’expérimentation pour les musiciens qui n’hésitèrent pas à s’y livrer à des audaces d’écriture ouvrant vers un avenir dont un des visages les plus immédiats serait Rameau et à composer sur des textes allégoriques, comiques, moraux ou ressortissant à ce que l’on nomme en peinture le genre et le pittoresque (Les Festes bolonnoises de Stuck, dit Batistin, ou Les Plaisirs de la campagne de Campra), illustrant ainsi le profond changement du goût, en rupture avec l’esthétique du Grand Siècle, intervenu en France durant la première moitié du XVIIIe siècle.

Ce premier disque du Consort est indubitablement de ceux qui font aimer la cantate française. Conjuguant un engagement sans spectaculaire superflu – les amateurs d’yeux révulsés et de halètements rauques peuvent passer leur chemin – à un raffinement dépourvu de coquetterie, il rend ces œuvres parfois abordées trop précautionneusement à leur vigueur, à leur fraîcheur. La voix d’Eva Zaïcik, dont il faut saluer d’emblée la diction soignée permettant de se passer de suivre les textes dans le livret, est à son avantage : dense et sensuelle tout en demeurant parfaitement ductile et lumineuse, elle sait, par son dramatisme subtilement dosé, faire dépasser aux personnages leur statut de vignette et ainsi retenir l’attention de l’auditeur ; les airs mélancoliques, tendres ou contemplatifs sont particulièrement réussis, avec ce qu’il faut de sentiment, sans surcharge ni mièvrerie. Le Consort ne se contente pas de rehausser la prestation de sa chanteuse par ses belles couleurs, sa chaleur communicative et son impeccable articulation ; les trois musiciens réunis autour d’un Justin Taylor très en verve aux claviers et ponctuellement rejoints par des invités où se distinguent la viole éloquente de Lucile Boulanger et le traverso piquant d’Anna Besson, sont de véritables dramatis personæ qui, tout en dialoguant ou en l’illustrant, portent l’action en avant avec maîtrise et fermeté, sans jamais négliger de chanter ni de s’abandonner. Servie par une prise de son bien équilibrée de Ken Yoshida qui a su tirer parti de l’acoustique large de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache sans tomber dans le piège de l’excès de réverbération, cette anthologie cohérente dans ses choix de répertoire et artistiques, à la fois intelligente et sensible, est une très belle réussite sans nulle ombre au tableau.

Extraits choisis :

1. Louis Antoine Lefebvre, Le Lever de l’Aurore : « L’astre que le silence suit » (Lent, récitatif, un peu gay, fort gay)

2. Michel Pignolet de Montéclair, Le Dépit généreux : « Douce tranquillité » (Air tendre)

3. Louis Antoine Lefebvre, Andromède : « Sur ses flots irrités » (Tempête, Andante)

4. Philippe Courbois, Ariane : « Ne vous réveillez pas encore » (Fort lent)

5. Louis-Nicolas Clérambault, Léandre et Héro : « Amour, tyran des tendres cœurs » (Gracieusement, et piqué)

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10 réponses à « Venez chère ombre » par Eva Zaïcik et Le Consort

  1. Michelle Didio dit :

    Merci pour cette découverte, cher Jean-Christophe. La voix d’Eva Zaïcik est remarquable.
    Je vous souhaite un dimanche de « douce tranquillité ».
    Bien amicalement.

    • Merci à vous, chère Michelle, et je vois avec plaisir que je ne suis pas le seul à ne pas être insensible à cette si belle jeune voix.
      Je vous souhaite un très agréable dimanche.
      Bien amicalement.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    Bien que certains noms me soient familiers, j’avoue que ce répertoire m’est totalement inconnu.
    Je salue la diction parfaite d’Eva Zaïcik qui est un plus, si certains (comme moi par exemple), n’ont pas le livret sous les yeux.

    Pas un instrument ne prend le pas sur l’autre, ainsi, nous pouvons entendre chaque instrument, c’est très agréable à écouter. Et puis, ce sont des instruments que je connais et que j’affectionne tout particulièrement, mis à part le clavecin que je n’ai jamais eu le plaisir d’écouter en direct. Un jour peut-être…

    Merci pour ce très bel article, très agréable lui aussi à lire.
    Je te souhaite un bel après-midi et t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Il ne s’agit pas du répertoire le plus régulièrement enregistré au disque, sans doute en partie parce qu’il peine à fédérer un large public, y compris chez les « connaisseurs. » Ce qu’y proposent Eva Zaïcik et Le Consort est, comme tu le soulignes, très équilibré et plein d’une énergie qui charme. Et le preneur de son a fait de l’excellent travail, mais ce n’est pas la première fois que je le salue dans mes chroniques.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite un très doux dimanche.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Mireille Batut d'Haussy dit :

    La cantate française comme « genre éphémère » et son lien particulier à un contexte donné : voici un objet bien digne de réflexion. Le disque que vous avez choisi pour ce dimanche réunit des personnalités bien différentes qui toutes ont le génie de l’amitié artistique, sa fidélité toute neuve ; même si chacune sait développer et déployer ailleurs et autrement tant de facettes et se retrouver chaque fois comme enrichie. La voix d’Eva Zaïcik est bouleversante, dans presque tout ce que j’ai pu entendre. Téotime L. de S, un violoniste aux ressources encore trop peu connues du grand public, que j’aime beaucoup. Justin Taylor, parfois déconcertant mais audacieux et très encouragé par l’audience qu’il s’est déjà acquise. Ce que je retire de plus personnel de la lecture de votre article c’est un réel désir d’apprendre à vraiment connaître les compositeurs réunis ici, d’où ma gratitude à l’égard de ce programme sur lequel vous attirez l’attention avec une élégance simple, très efficace.

    • Vous me surprendrez décidément toujours, Mireille, et je ne vous savais pas si familière avec les interprètes de ce disque, même si vous avez déjà croisé les lignes que j’ai pu consacrer à Justin Taylor dont j’avoue apprécier particulièrement le travail et l’absence d’œillères, qualités doublées d’une discrétion qu’on ne rencontre pas toujours chez les musiciens de sa génération. Le Consort a d’ores et déjà enregistré une anthologie entièrement instrumentale dédiée à Dandrieu et Corelli; nul doute que les vertus de ses membres y seront encore mieux mises en avant.
      L’univers de la cantate française est passionnant à plus d’un titre : l’esthétique qui s’y élabore, sans renier la théâtralité, tend plus vers l’intime que vers la pompe, dessinant déjà ce que rechercheront les arts durant le règne de Louis XV, de Boucher à Chardin.
      Merci pour votre commentaire.

  4. Jean-Marc dit :

    Cher Jean-Christophe,
    Vous avez si bien décrit la prestation de ces excellents musiciens qu’en ajouter serait de mauvais goût. Je me contenterai donc de souligner les qualités qui m’ont fait aimer ce disque, qui ont permis ce petit miracle, en ce qui me concerne.
    En premier la voix de la cantatrice, sa diction sans faille, chose rarissime dans cette tessiture et comme vous le dites fort bien sa chaleur, sa sensualité.
    En second la qualité des musiciens de cet ensemble qui participent pleinement à l’histoire de chaque cantate, donnant parfois l’impression que leur instrument se personnifie en un chanteur. Je ne sais pas si la description de mon ressenti est claire, c’est difficile à traduire par des mots…
    Et bien sûr le superbe travail de la prise de sons qui nous donne une impression d’intimité incroyable pour le lieu. Lieu dont je connais fort bien l’acoustique habituelle pour l’avoir appréciée dans plusieurs disques mettant en valeur son magnifique orgue Boizard de 1714.
    Ces trois éléments finement combinés, entremêlés, indispensables l’un à l’autre nous ont donné une petite perle musicale qui a réussi à convaincre un mélomane qui se croyait imperméable à la beauté de ce genre musical.
    Grand merci à vous pour m’avoir poussé à franchir cette porte.

    • Cher Jean-Marc,
      Il semble effectivement que nombre de bonnes fées se soient penchées sur le premier disque du Consort afin que le monde n’ignore rien de l’éclosion de ce très prometteur ensemble à qui on souhaite naturellement belle et longue route.
      L’acoustique de Saint-Michel en Thiérache est effectivement superbe mais sa réverbération aurait pu être redoutable pour un effectif aussi restreint; c’était sans compter sur Ken Yoshida, un jeune ingénieur du son qui, enregistrement après enregistrement, s’impose comme un des meilleurs de sa catégorie par la finesse et l’intelligence de ses captations.
      Comme je vous l’écrivais ailleurs, il est urgent que le Vatican se penche sur ce récital qui suscite miracles et conversions; il doit y avoir de la magie là-dessous.
      Grand merci pour votre chaleureux commentaire.

  5. Merci Jean Christophe pour cette chronique consacrée aux cantates françaises, un genre musical que j’avoue connaître très mal mais qui, grâce à la voix envoûtante d’Eva Zaïcik et les instrumentistes merveilleux qui l’entourent, est plein de séductions diverses. Sans oublier ce qui revient à la cantate profane italienne, je trouve que la prosodie française apporte vraiment un charme et une élégance bien spécifique à cette musique.

    • Malgré une discographie assez étoffée (les Arts Florissants, entre autres, ont beaucoup œuvré dans ce domaine), la cantate française demeure une des mal-aimées de la retrouvance de la musique baroque, alors que, comme vous le dites si justement, s’y développe un univers tout à fait particulier, subtil alliage de théâtre et de poésie. Je veux croire que ce disque peut contribuer à changer la donne en éveillant la curiosité d’un plus large public, et il me semble qu’il a déjà commencé son œuvre auprès de quelques lecteurs.
      Je vous remercie pour votre mot, Piero.

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