Les Défis de Monsieur Forqueray par Lucile Boulanger

Les Défis de Monsieur Forqueray : œuvres d’Antoine Forqueray le père (1672-1745), Jean-Baptiste Forqueray le fils (1699-1782), Michele Mascitti (c.1664 ?-1760), Jean-Marie Leclair (1697-1764), Robert de Visée (c.1660 ?-c.1733 ?) et Arcangelo Corelli (1653-1713)

Lucile Boulanger, basse de viole
Pierre Gallon, clavecin
Claire Gautrot, basse de viole
Romain Falik, théorbe

1 CD [76’07] Harmonia Mundi HMM902330

 

En 2013, rendant compte du premier et malheureusement unique disque de La Sainte Folie Fantastique, j’avais écrit de Lucile Boulanger qu’elle semblait capter la lumière et que j’avais hâte de l’entendre un jour en soliste. Il aura fallu attendre et souvent désespérer cinq longues années pour voir ce souhait exaucé et la violiste nous offrir enfin une réalisation dont, quoique bien accompagnée, elle est la cheville ouvrière.

Il n’est guère surprenant que le choix de cette musicienne au tempérament affirmé se soit porté sur ce diable d’Antoine Forqueray dont les chroniques de l’époque nous dévoilent aussi bien la virtuosité étourdissante que l’épouvantable caractère, un Doppelgänger baroque fascinant et inquiétant dont on ignore le degré précis d’authenticité des œuvres transmises sous son nom. Son fils Jean-Baptiste les publia en 1747, deux ans après la mort d’un père qui, jaloux de son talent, avait tenté de le faire exiler du royaume après l’avoir fait jeter en prison vers l’âge de vingt ans, en stipulant qu’il s’était contenté d’ajouter la basse continue aux pièces existantes ; l’absence de source manuscrite nous condamne irrémédiablement aux conjectures quant à l’ampleur des remaniements effectués sur les originaux. Le propos de cette anthologie n’est cependant pas de tenter de démêler ce complexe écheveau artistique et familial. Présente en filigrane en France au moins depuis la Renaissance, la musique italienne y a déchaîné un nombre de passions grandissant à mesure que s’affirmait son empire, favorisé durant le Grand Siècle par le retentissement d’œuvres comme Ercole amante, commandé par Mazarin à Cavalli et créé, après nombre de contretemps, à Paris en 1662, ou la mainmise de Lully sur une large partie de la vie musicale, en particulier dans ses expressions les plus officielles. Portés par cette vague ultramontaine arrivèrent également le violon et le violoncelle dont la faveur croissante tant auprès du public que des musiciens eux-mêmes allait graduellement reléguer dans l’ombre puis l’oubli des instruments regardés jusqu’alors comme emblématiques du goût français, telle la viole de gambe. Le basculement ne fut pas brutal ; la première moitié du XVIIIe siècle vit non seulement ces deux mondes cohabiter mais également des passerelles s’établir entre eux. Les observateurs contemporains nous rapportent que Forqueray père avait si parfaitement intégré la technique de jeu des violonistes transalpins qu’il pouvait rivaliser avec eux sur sa viole, et sa musique, si tant est que ce que nous en conservons ne soit pas trop dénaturé, se ressent du brillant, de la théâtralité et du goût pour les contrastes tranchés à la mode d’Italie tout en demeurant ancrée dans la tradition française, au moins sur la forme. Le violon, cependant, tenait la corde et n’abandonnerait plus sa prééminence ; l’art de Corelli chavirait les têtes, dont celle de François Couperin, et le Napolitain (naturalisé Français en 1739) Michele Mascitti, qui fut peut-être son élève, enflammait de son archet les salons de la Régence et du règne de Louis XV, dont ceux de la famille Crozat où il croisa peut-être Antoine Watteau et Rosalba Carriera ; Jean-Marie Leclair, surdoué de la double corde, opérait une synthèse des styles français et italien, entraînant son instrument vers de nouveaux territoires expressifs que l’on nommerait un jour classiques. Les violistes comprirent que le vent avait tourné ; le déficit de pièces inédites et susceptibles de flatter les nouveaux goûts du public étant patent, ils adaptèrent celles destinées au violon pour prolonger encore un peu le rayonnement de la gambe, comme un ultime éclat de lumière dans le rougeoiement du couchant.

Lumineuse, la réalisation que nous offrent Lucile Boulanger et ses amis l’est à plus d’un titre. Si la régularité des parutions discographiques qui lui sont consacrées démontrent que l’intérêt pour Forqueray ne faiblit pas, l’angle d’approche adopté ici est aussi peu fréquent que bienvenu, d’autant qu’il illustre avec beaucoup d’intelligence les permanences et les mutations de la période de coexistence entre violon et viole et les échanges entre les deux répertoires. Ce projet est servi par quatre magnifiques musiciens – et une prise de son ample mais précise d’Aline Blondiau que je remercie d’avoir conservé le pépiement des oiseaux de juillet autour de la Chapelle de Passy –, totalement investis dans ce projet qu’ils animent avec autant de rigueur que de chaleur et de complicité. Très sollicité, le claveciniste Pierre Gallon se montre une nouvelle fois un continuiste particulièrement inspiré et inventif, qui fait vivre sa partie en sachant la rendre à chaque instant palpitante, nous offrant au passage une Clément pleine de caractère, tandis que Romain Falik apporte rythmes et scintillements au théorbe (avec une fort belle Vénitienne de Visée en prime) et qu’à la basse de viole continuo Claire Gautrot tisse d’impeccables contre-chants moirés. Que dire de Lucile Boulanger, sinon qu’elle confirme tout le bien que l’on pense d’elle ? Musicienne racée, d’une élégance déliée, son instinct et son exigence se perçoivent à chaque note. Elle sait comme fort peu faire corps avec les pièces qu’elle interprète au point de les chauffer à blanc pour leur faire exprimer ce qu’elles ont de plus essentiel ; tantôt, c’est l’énergie qui vous bouscule, tantôt la caresse qui vous fait frissonner, tantôt l’émotion nue qui vous bouleverse, mais c’est partout la même justesse, la même densité. On est loin, avec elle, de la viole de gambe sage et bien peignée très en vogue ces derniers temps ; Lucile Boulanger nous envisage avec un regard de défi et de tendresse mêlés, à la fois humble et conquérante, avant de nous entraîner, comme elle le fait avec ses vaillants compagnons en Forqueray, dans une aventure où l’émerveillement, la ferveur et l’émotion sont constants. Est-ce assez vous dire à quel niveau d’excellence se situe ce disque et l’attente qu’il suscite pour la suite ?

Extraits choisis :

1. Jean-Marie Leclair : Sonata II en mi mineur (Quatrième Livre) : Andante. Dolce

2. Michele Mascitti : Sonata II en sol mineur (Opera Prima) : Allegro

3. Arcangelo Corelli : Sonata III en ut majeur op.5 : Adagio

4. Antoine Forqueray : Quatrième Suite en sol mineur : Le Carillon de Passy (Légèrement et sans vitesse) – La Latour (D’un mouvement un peu vif) – Le Carillon de Passy (reprise)

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2 réponses à Les Défis de Monsieur Forqueray par Lucile Boulanger

  1. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe
    Quelle belle musique, et qui plus est avec des instruments que j’aime.
    Ton article rend bien hommage à ces excellents musiciens.
    En revanche, je dois devenir sourde, je n’ai pas entendu de petits oiseaux 🙂
    Merci d’avoir mis de la couleur dans ma soirée 😉 Je souhaite que la tienne soit belle.
    Je t’embrasse bien fort .

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Ah, c’est que les oiseaux ne sont pas sur toutes les plages du disque (on les entend très bien à la fin de la sonate de Mascitti, par exemple) qui a été enregistré sur plusieurs jours et sans doute à des heures différentes de la journée.
      Je suis ravi que cette chronique t’ait plu et je te remercie pour ton mot, le seul ici.
      Je t’embrasse bien fort.

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