Luigi Boccherini par Ophélie Gaillard, Sandrine Piau & le Pulcinella Orchestra

Luigi Boccherini (1743-1805) : Concertos pour violoncelle en ré majeur n°6 G.479 et en si bémol majeur n°9 G.482, Symphonie en ré mineur « La Casa del Diavolo » G.506, Quintette à cordes en ut majeur « La Musica Notturna delle Strade di Madrid » G.324, Stabat Mater G.532 (version originale)*, Sonate pour violoncelle et pianoforte en ut mineur G.2+

*Sandrine Piau, soprano
+Francesco Corti, pianoforte
Pulcinella Orchestra
Ophélie Gaillard, violoncelle & direction

2 CD [durée : 67’37 & 50’01] Aparté AP 194

 

Il aura fallu un peu plus de dix ans à Ophélie Gaillard pour revenir, après des escapades qui l’ont conduite entre autres des Bach père et fils cadet à Chopin, Brahms et Richard Strauss, vers celui qu’elle nommait son « cher Luigi » dans le petit billet plein d’affection mutine glissé dans le livret de son disque réalisé pour Ambroisie en 2007. Afin de tisser de façon plus serrée les liens entre hier et aujourd’hui, elle a souhaité que les deux réalisations se répondent en miroir, avec une pièce « à programme », deux concertos pour violoncelle et une œuvre vocale confiée à Sandrine Piau. Plus que l’anthologie précédente encore, la nouvelle venue offre une manière de portrait de Boccherini à travers un large aperçu de sa palette créatrice en ménageant cette fois-ci des échappées vers ses symphonies et sa musique de chambre.

Avant de vivre matériellement mais certainement pas intellectuellement en marge des grands centres musicaux de son temps, le compositeur participa à leur activité. Italien de naissance, ses pérégrinations le conduisirent en effet en Autriche et en France où sa virtuosité au violoncelle lui ouvrit les portes du Concert spirituel et du Théâtre impérial de Vienne. C’est dans cette dernière capitale, où il séjourna à trois reprises, qu’il se familiarisa avec la musique de Gluck avec lequel il eut l’occasion d’échanger en personne. La Symphonie en ré mineur dite « La Casa del Diavolo », publiée en 1771, est un témoin de cette période de rencontres et d’apprentissage durant laquelle le prometteur jeune homme put s’imprégner des principes du style classique sur le lieu-même de leur élaboration. L’œuvre reste fameuse pour son tumultueux finale avec sa « chaconne qui représente l’Enfer » au thème repris du ballet Don Juan de Gluck (1761) mais son premier mouvement, doté d’une introduction solennelle, impressionne par l’énergie qu’il développe dans sa progression.
Faut-il encore présenter la célèbre Musica notturna delle strade di Madrid, composé vers 1780 pour un quintette à cordes, mais régulièrement donné avec des effectifs élargis ? Les cinq tableautins qui s’y succèdent entraînent l’auditeur d’églises en tavernes par les rues de ville où certains se recueillent pendant que d’autres s’enivrent, mais où les soldats du guet veillent scrupuleusement à faire régner l’ordre. Avec ses touches de couleur locale utilisées avec finesse et humour et ses effets d’atmosphère tout en contrastes, cette pièce s’inscrivant dans le sillage des musiques représentatives chères au XVIIe siècle propose une déambulation dont le pittoresque s’accorde parfaitement au goût du XVIIIe siècle finissant.

La mouture originale du Stabat Mater, commande de l’infant Don Louis, date de la même époque (1781) et se présente également comme un quintette à cordes élargi en sextuor par l’ajout d’une voix soliste. L’œuvre, héritière de la tradition napolitaine incarnée par Pergolesi (le choix de la tonalité de fa mineur ne doit certainement rien au hasard) et Durante, fait le choix de refuser toute virtuosité excessive sans pour autant renoncer à exprimer, avec une retenue mieux appropriée aux élans d’une piété personnelle, les affects doloristes du texte. Les effets opératiques ne sont bien entendu pas absents et savamment ménagés (l’agitation de « Quæ mœrebat et dolebat » suivie par la quasi-immobilité de « Qui est homo », par exemple) mais la veine qui prédomine est empreinte d’une grande tendresse, avec de magnifiques accents galants, parfois presque mozartiens, ainsi que le démontre la séquence « Eja mater fons amoris », « Virgo virginum præclara » et « Fac ut portem », archipel de consolation émergeant d’une mer de tourments.
Malgré l’étendue de ses capacités, le nom de Boccherini demeure indéfectiblement attaché à son instrument, le violoncelle, et les pages qu’il lui a consacré peuvent se parcourir comme une sorte de journal de bord de sa création. Bien que publié en 1770, le Concerto en ré majeur G.479 regarde incontestablement vers le passé mais également vers l’Italie, par sa virtuosité dans le brillant Allegro initial et ses rythmes dans le dansant Allegro final, tandis que le Concerto en si bémol majeur G.482, pourtant contemporain, présente un visage nettement plus classique, animé d’une claire volonté d’ampleur dans le traitement de l’orchestre et d’une expressivité accrue dans la partie soliste, en particulier dans l’Andantino grazioso empreint d’un lyrisme d’autant plus touchant qu’il ne déborde pas, en contraste total avec les clins d’œil et les cabrioles du Rondo conclusif. La belle Sonate pour violoncelle et pianoforte G.2 joue la carte d’un dramatisme subtil mais efficace, effusif et ombreux dans le premier mouvement, tendu voire farouche dans le deuxième, avant que le troisième, sur un tempo de menuet, tente d’apporter une détente toute relative qui ne dissipe pas complètement les ambiguïtés et la sourde inquiétude d’ut mineur.

Dès la première écoute de cette réalisation, les affinités qu’Ophélie Gaillard entretient avec l’univers de Boccherini s’imposent avec la même évidence que par le passé ; c’est en ami, certes parfois redoutablement exigeant mais si prodigue en trésors d’invention, qu’elle le retrouve, pour mieux le partager avec les musiciens qui l’entourent et avec l’auditeur. Voici une anthologie indubitablement placée sous le signe de la générosité et du plaisir dont routine et ennui sont bannis. On sait que la violoncelliste ne manque pas de caractère : son archet ferme et altier trouve ici un terrain idéal pour s’exprimer, se faisant tour à tour passionné, espiègle ou rêveur, tout en conservant suffisamment d’humilité pour demeurer à sa place hors des passages solistes. Choix de cœur, la présence de Sandrine Piau dans le Stabat Mater est un enchantement ; avec la simplicité exigée par le compositeur que seuls peuvent cependant atteindre les plus excellents artistes, elle insuffle au texte l’expressivité qu’il requiert, tantôt d’un dramatisme contenu, tantôt d’une tendresse émue, avec toujours une grande justesse de ton et d’intentions. Le quintette à cordes réuni autour d’elle lui offre un écrin finement ciselé, précis d’intonation et bien campé sur ses appuis — rien de mièvre ni de forcé dans cette interprétation soigneusement équilibrée. Acteur essentiel des autres pièces, le Pulcinella Orchestra a de l’énergie à revendre et foisonne de couleurs vives et savoureuses. Faisant preuve d’une impeccable discipline, il sait également lâcher la bride afin de rendre justice aux effets piquants ménagés par Boccherini ; saluons particulièrement la prestation pleine de fantaisie de Francesco Corti, duettiste inspiré dans la Sonate en ut mineur G.2 qui, au continuo, fait scintiller son pianoforte avec un brio qui n’est pas sans rappeler le regretté Nicolau de Figueiredo. On est donc reconnaissant à Ophélie Gaillard et à ses compagnons d’avoir souhaité revenir vers ce répertoire qui leur va comme un gant et cette nouvelle réussite aiguisera peut-être leur appétit de le servir encore sans laisser filer une autre décennie.

Extraits choisis :

1. Symphonie « La Casa del Diavolo » : Andante sostenutoAllegro assai

2. Stabat Mater : « Virgo virginum præclara » (Andantino)

3. Sonate pour violoncelle et pianoforte G.2 : Adagio

4. Concerto pour violoncelle G.482 : Rondo. Allegro

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6 réponses à Luigi Boccherini par Ophélie Gaillard, Sandrine Piau & le Pulcinella Orchestra

  1. Tiffen dit :

    Bonsoir ici mon cher Jean-Christophe,

    Une bien belle découverte ! Et moi qui n’aime pas trop les « musiques chantées » Sandrine Piau , m’a immédiatement charmée.
    Les quatres longs extraits sont des petites merveilles, aucune préférence, tout est beau .
    Un article passionnant et enrichissant, merci pour ce beau moment mon cher Jean-Christophe.
    Belle soirée à toi que j’embrasse bien fort.

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      Il faut dire que Sandrine Piau a d’excellents arguments pour faire aimer ce qu’elle chante et que, qui plus est, le Stabat Mater de Boccherini est vraiment une très belle partition.
      Ce double disque est un régal qui me laisse vraiment l’impression d’un travail d’équipe où chacun a donné le meilleur de lui-même.
      Je te remercie pour ton mot et et souhaite également belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  2. Mireille Batut d'Haussy dit :

    on admire la concision avec laquelle vous situez le disque consacré à Boccherini, lui qui a tant fait écrire, souvent à tord et à travers, même si sa vie et les milieux divers où il a évolué s’y prêtaient. Qu’un nombre considérable de ses oeuvres instrumentales reste inconnu peut susciter des réactions, inspirer des conclusions variées, surtout quand on persiste à le comparer à Haydn. Si l’estime que peuvent se porter deux artistes aide à introduire et populariser de leur vivant, il n’est peut-être pas sain de persister dans les rapprochements, chemin faisant. Lui-même violoncelliste hors du commun, Boccherini a créé pour son instrument des oeuvres remarquables qui n’ont jamais cessé d’être jouées par les plus grands – même si les enregistrements ne reflètent ni souvent ni largement cette réalité.
    Casals, Rostropovitch, Jacqueline du Pré ont marqué de leur sceau et de leur son les pièces les plus célèbres, parce que de loin les meilleures. Julius Berger et Steven Isserlis (pour ne citer que ceux que j’ai pu le mieux apprécier en concert) savent encore rendre cette inventivité mélodique bigarrée qui continue de nous surprendre.
    Herman Melville résumait ainsi la personnalité de Bartleby « C’était un homme de préférences plus que de postulats. » Quant à moi « I would prefer not to ». Mais j’ai adoré le Stabat Mater de Sandrine Piau, la simplicité, le naturel alliés à. La justesse de ton et d’intention avec lesquelles vous en parlez sont en parfaite adéquation avec ce que l’on reçoit, jusqu’à cet écrin du quintette que vous décrivez si bien.
    Votre article met en valeur les deux CD d’une façon si droite que je m’en réjouis ; je souhaite que les mélomanes choisissent de les accueillir pour s’en faire une idée personnelle qui ne pourra que les enrichir.
    Merci pour les musiciens, merci pour nous tous. M.

    • Boccherini est, un peu comme Haydn avec lequel les points communs sont nombreux, ce qu’il est convenu d’appeler un « célèbre inconnu » et bien des pans de sa vie nous échappent, en particulier à la fin de sa vie. J’ai été volontairement succinct dans l’évocation de son parcours afin de me concentrer sur les œuvres proposées dans cette belle anthologie.
      Vous évoquez de très grands noms du violoncelle et je devine que la prestation d’Ophélie Gaillard vous a laissée sur votre faim; un peu malicieusement, je suis tenté de retourner les choses en soulignant que tous ces interprètes fameux ont, hormis la question de l’inadéquation de leur instrument (cordes en métal, archet moderne, pique…) et de ceux des orchestres qui les accompagnaient, souvent joué un Boccherini de contrebande, dont on sait aujourd’hui que les partitions avaient été trafiquées pour les rendre plus « romantiques » — c’est particulièrement vrai pour le Concerto G.482, complètement défiguré par Grützmacher, et qui a pourtant rencontré le succès sous cette forme frelatée. Ici, nous ne sommes peut-être pas dans la virtuosité la plus ébouriffante, mais au moins le texte est-il le bon.
      Nous nous rejoignons, en revanche, sur le Stabat Mater; il s’agit d’une des plus belles versions qu’il m’ait été donné d’entendre au disque, avec une tenue expressive qui rend justice à ce que souhaitait le compositeur.
      J’espère que les amateurs feront bon accueil à cette réalisation qui le mérite et je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire.

  3. Mireille Batut d'Haussy dit :

    Malice sans malice, penchez-vous sur les instruments qui sont ceux de Berger et d’Isserlis ( leur engagement à l’égard de la lutherie d’époque et recherches musicologiques), vous serez ébloui. Ils possèdent l’un comme l’autres des cellos adaptés aux répertoires qu’ils servent, dont quelques remarquables pièces cultuelles. Quant aux publications les plus récentes sur la dernière partie de l’existence de Boccherini, elles font un sort définitif à bien des approches « fabriquées ». Il est maintes autres questions que je ne soulèverai pas d’avantage, parce qu’elles n’ont pas leur place ici.
    Je reste très sensible à la manière dont vous défendez des interprètes et des ensembles jeunes parce que c’est d’eux dont nous avons besoin.

    • Je m’y suis penché, Mireille, et le résultat est sans appel pour ce qui est de leurs contributions boccheriniennes : violoncelle à pique et cordes en métal on ne peut plus XIXe, accompagnement par des orchestres jouant sur instruments modernes, bien qu’en formation de chambre. Le violoncelle de Berger a beau être celui de Boccherini, il n’en a pas moins été « adapté » aux exigences des salles de concerts modernes (c’est aussi le cas de 90% des Stradivarius dont on loue la sonorité si spécifique en oubliant à chaque fois de mentionner qu’elle n’est plus celle d’origine du fait des transformations – parfois radicales – subies); quant à Isserlis, il n’était pas aussi sensible en 1991 qu’aujourd’hui aux problématiques de l’adéquation répertoire-instrument. Bien entendu, tous ces faits ne minorent en rien la qualité des propositions de ces remarquables musiciens; je dis juste que la voie que je suis dans mes écoutes est différente — à l’écart.
      Merci à vous pour ces passionnants échanges.

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