Sonates et Variations pour pianoforte de Joseph Haydn par Kristian Bezuidenhout

Franz Joseph Haydn (1732-1809), Œuvres pour pianoforte : Sonates en ut mineur Hob.XVI :20 et en ut majeur Hob.XVI :48, Partita en sol majeur Hob.XVI :6, Variations sur « Gott erhalte Franz, den Kaiser » Hob.XXVIa :43 et en fa mineur Hob.XVII :6

Kristian Bezuidenhout, pianoforte Paul McNulty, Divisov, 2009, d’après Anton Walter & Sohn, Vienne, 1805

1 CD [68’23] Harmonia Mundi HMM 902273

 

Pour l’observateur, l’arrivée de ce disque s’imposait comme une évidence dans le parcours artistique de Kristian Bezuidenhout dont le cœur bat à l’unisson des trois grandes figures du classicisme viennois. Après une intégrale des pièces pour pianoforte de Mozart ayant reçu un accueil critique et public enthousiaste et avant celle des concertos de Beethoven, enregistrée il y a quelque temps mais restant à paraître, il était naturel qu’il fasse étape chez Joseph Haydn, l’homme-clé de cette période, la « mesure de son siècle » pour reprendre la lucide expression de Marcel Marnat. Pourtant, dans la passionnante note d’intentions accompagnant cette anthologie, le claviériste nous dévoile les profonds questionnements qui furent les siens pour aborder un compositeur dont l’univers sensible lui était moins immédiatement familier que celui de Mozart.

Bien que ou peut-être justement parce qu’ayant œuvré dans un univers contraint durant près de trente ans, Haydn fut un homme suprêmement libre, ce dont sa musique témoigne abondamment pour qui prend la peine de l’écouter vraiment. Les sonates et variations gravées ici mettent en lumière sa capacité à déborder du cadre tout en affichant pour les règles un respect de façade. Dès la précoce Partita en sol majeur Hob.XVI :6, sans doute antérieure à 1760, les irrégularités et les modulations imprévues, tout l’arsenal des surprises dont Haydn sera toujours friand, se manifestent avec une acuité à laquelle la fréquentation des sonates de Domenico Scarlatti n’est certainement pas étrangère, pas plus que celle des œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach, envers lequel il reconnaissait sa dette. Sans doute celle-ci est-elle plus sensible encore dans les pièces plus tardives. Commencée en 1771, la Sonate en ut mineur Hob.XVI :20 permet de mesurer le chemin parcouru par son auteur en une dizaine d’années, en particulier sur le plan de l’expressivité. Page habitée par une extinguible et sombre tension confinant parfois au tragique, elle fait place à des passages en style improvisé ainsi qu’à un usage consommé des silences dans son Allegro moderato (Moderato sur l’autographe) initial, et à un lyrisme à fleur de peau dans son Andante con moto en la bémol majeur qui signent sa filiation avec l’Empfindsamkeit chère au Bach de Hambourg. Quelques mois après la mort de ce dernier, Haydn mit le point final à sa Sonate en ut majeur Hob.XVI :48 (1789) sur les deux mouvements de laquelle souffle un esprit d’indépendance formelle prolongeant l’invention de son modèle ; quasi una fantasia pourrait être le sous-titre de cette partition dont l’Andante con espressione se déploie sous la forme de doubles variations nées d’un thème esquissé, ou plutôt effleuré, n’apparaissant nettement qu’au milieu d’un mouvement à la fois rigoureusement construit et sans cesse ondoyant, presque insaisissable, tandis que son Rondo semble se réinventer au fil de ses jaillissements et de ses cascades menées presto. Beethoven saura se mettre à l’école de cette liberté. Les vastes Variations en fa mineur Hob.XVII :6 de 1793 illustrent parfaitement la porosité entre les genres : qualifiées de « sonate » dans le manuscrit, elles purent être entendues à l’époque de leur création « quasiment comme une fantaisie libre. » De fait, il s’agit là encore de doubles variations dont la mélancolie, s’exaspérant jusqu’à la douleur dans la coda réécrite dans un second temps et où passe peut-être le souvenir d’une tendre amie récemment disparue, Marianne von Genzinger, des épisodes en mineur est tempérée par ceux en majeur semblant empreints de la lumière chaleureuse et fragile des jours heureux.

À l’écoute de son récital, on ne peut qu’être reconnaissant à Kristian Bezuidenhout d’avoir relevé le défi que semblait constituer pour lui la confrontation avec la musique de Haydn tant la vision qu’il en propose est aboutie et conjugue, pour l’auditeur, la certitude de se trouver en présence d’une approche minutieusement mûrie et le sentiment d’entendre la musique se façonner en temps réel, fraîche et sensible comme à peine sortie de l’atelier du compositeur. Fantaisie et maîtrise sont au rendez-vous d’une réalisation qui happe dès les premiers instants et tient en haleine dans l’attente de ce que réserve la mesure suivante, la suite de l’histoire, car il s’agit bien ici de dire et de montrer à travers les notes, discours et paysage. Cette perspective aussi parfaitement architecturée que vivifiante est servie par un toucher tout en nuances subtiles qui ne « cogne » jamais l’instrument, ce qui n’empêche nullement des envolées passionnées ou dramatiques, préférant le faire chanter, murmurer, frémir ; la prise de son, précise tout en ménageant de l’espace, ne laisse rien perdre de ces qualités et restitue la palette de coloris riche et variée que l’interprète fait jaillir d’un pianoforte dont il connaît manifestement toutes les ressources. Par son intelligence et sa sensibilité, pour les perspectives qu’elle ouvre en explorant des pièces pourtant bien connues et pour les affinités tangibles qu’elle révèle entre le compositeur et l’interprète, cette première incursion de Kristian Bezuidenhout en territoire haydnien est une réussite qui s’impose effectivement comme une évidence.

Extraits choisis :

1. Partita en sol majeur Hob.XVI :6 : Allegro

2. Sonate en ut mineur Hob.XVI :20 : Andante con moto

3. Sonate en ut majeur Hob.XVI :48 : Rondo. Presto

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8 réponses à Sonates et Variations pour pianoforte de Joseph Haydn par Kristian Bezuidenhout

  1. Michelle Didio dit :

    Oui, une bien belle surprise, cher Jean-Christophe, pour ce dimanche.
    Merci à vous.
    Je vais, sans aucun doute, passer beaucoup de temps à écouter ce disque comme je l’ai fait et le fais encore avec Mozart. Vos notes descriptives me seront très précieuses comme elles l’ont été pour le précédent disque mozartien.
    Je vous souhaite une très belle journée.
    Bien amicales pensées.

    • Je suis certain, chère Michelle, que vous ne regretterez pas le temps passé en compagnie de ce récital qui est vraiment de toute beauté et se place sans rougir aux côtés des enregistrements de Kristian Bezuidenhout dédiés à Mozart.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un beau dimanche aux allures printanières.
      Bien amicalement.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    Wow comme c’est magnifique et bien documenté .
    J’irai me « replonger » en soirée sur les deux autres articles que j’ai déjà lu, écouté et commenté avec plaisir, mais pour l’instant je suis trop « imprégnée » de Haydn, je dois le laisser partir, mais pour l’instant impossible.
    C’est vraiment de toute beauté, touchant et ce pianoforte, quel bel instrument . Une sonorité que j’aime beaucoup, et Kristian Bezuidenhout a, c’est indéniable, un immense talent.
    Merci donc à toi et à lui 🙂
    Je te souhaite une belle fin d’après-midi .
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Je ne l’ai pas écrit, mais je crois que cet album est de ceux qui pourraient convertir quelques auditeurs à Haydn et au pianoforte (pour ma part, c’est fait depuis un bon moment), et le fait qu’on ait du mal à le quitter pour passer à autre chose me semble tout à fait éloquent.
      Je suis heureux que tu te sois laissée attraper par cette musique vers laquelle j’espère que tu auras envie de revenir.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Marie dit :

    Pas de nouvelle découverte avec Haydn, juste une impression de légèreté et de grande douceur qui retient sur le mœlleux nuage. Une chronique attirante et je t’en remercie.

    • Ce fameux moelleux nuage d’où l’on observe les patinages, dérapages et autres cafouillages de ce qui s’agite plus bas, en vain naturellement. Puisse cette musique t’y faire remonter souvent, bien chère Marie.
      Merci à toi.

  4. Jean-Marc dit :

    Votre excellente chronique ne fut pas une surprise pour moi, cela faisait un moment que nous nous attendions à entendre Kristian Bezuidenhout dans des oeuvres de Haydn.
    C’est une bien belle réussite musicale et votre chronique me permet, une fois de plus, de mieux apprécier chaque mouvement d’une oeuvre, d’une sonate.
    Grand merci pour votre talentueux travail de recherche et d’écriture.

    • Je crois que ma plus grosse surprise concernant ce disque a été d’apprendre que Kristian Bezuidenhout avait longuement hésité avant de s’y lancer, alors que ses affinités avec Haydn m’ont depuis longtemps semblé évidentes — les choses sont toujours plus complexes qu’on l’imagine.
      Je suis ravi que cette petite chronique vous ait « tenu la main » dans l’approfondissement de l’écoute de ce magnifique récital dont je ne me lasse personnellement pas.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot.

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