Cantate da camera d’Alessandro Scarlatti par Scherzi Musicali

Alessandro Scarlatti (1660-1725), Cantate da camera : Imagini d’orrore, O penosa lontananza, Sovra carro stellato, Sotto l’ombra d’un faggio, Fiero acerbo destin, Tu resti, O mio bel nume

Deborah Cachet, soprano
Scherzi Musicali
Nicolas Achten, baryton, théorbe, harpe triple, orgue & direction

1 CD [71’01] Ricercar RIC 396

 

« Piètre disciple, qui ne dépasse pas son maître ! » Cette phrase de Léonard de Vinci ne pourrait certes pas s’appliquer à la famille Scarlatti, car lorsqu’on prononce ce nom, c’est le prénom du fils et élève Domenico, l’homme au plus de cinq cents sonates pour clavecin, qui surgit immédiatement à l’esprit plutôt que celui de son père et professeur, Alessandro, dont la dévotion quasi absolue au genre lyrique, opéra et cantate de chambre, devrait pourtant lui assurer une enviable postérité.

Malgré de brillants débuts à Rome qui lui valurent la protection de la reine exilée Christine de Suède, laquelle n’hésita pas, en 1680, à faire du jeune musicien de vingt ans son maître de chapelle, c’est incontestablement Naples qui offrit à sa veine lyrique le terrain idéal pour se développer ; de 1683 à 1700 puis de 1708 à 1721 – les quatre dernières années de sa vie le virent essentiellement transmettre son savoir, entre autres à Johann Adolf Hasse –, il écrivit opéra sur opéra pour la cité parténopéenne, contribuant de manière décisive à la cristallisation d’un style appelé à se diffuser tout au long du XVIIIe siècle et dont on retrouve des traces jusque chez Mozart et Haydn, tandis que son activité se concentra principalement dans le domaine sacré durant ses deux périodes romaines, la seconde lui ayant permis de côtoyer et d’influencer un jeune compositeur né quelque dix mois avant son propre fils et promis lui aussi à un brillant avenir, Georg Friedrich Händel.

Pensée pour des auditoires de fins connaisseurs, la cantate de chambre permit à Alessandro Scarlatti, qui la pratiqua avec assiduité, de disposer à la fois d’un exutoire et d’un terrain d’expérimentation lui permettant de développer, hors des contraintes imposées par les conventions opératiques et la recherche du succès commercial, une large palette expressive tout en testant des formules susceptibles d’être ensuite transposées à la scène, le tout dans un format économe, tant du point de vue de la durée que de l’effectif, imposant une efficacité dramatique immédiate. Si la poésie ne s’éloigne guère des canons de la pastorale arcadienne, dont les tableaux de Nicolas Poussin, Claude Lorrain ou Gaspard Dughet offrent un parfait contrepoint pictural, avec leurs bergers en proie aux douleurs et parfois aux douceurs de l’amour, la musique s’impose par sa variété et souvent son audace, notamment dans le recours à des dissonances ou à des ruptures rythmiques qui désarçonnèrent certains observateurs contemporains au point de les faire crier à l’attentat contre le bon goût. Ces procédés permettent en tout cas aux œuvres de prendre véritablement corps ; l’effroi de l’amant obsédé par les visions de l’infidélité de sa bergère (Imagini d’orrore), son douloureux désemparement de ne pouvoir avouer sa flamme (Fiero, acerbo destin), l’ambivalence du désir (O penosa lontananza) mais également la promesse de son contentement (Sotto l’ombra d’un faggio) bondissent hors du cadre de la convention pour se muer en réalités sensibles destinées à émouvoir l’auditeur, tandis que quelques notes dessinent pour lui un paysage faisant écho aux élans des personnages, ruisseaux, rochers, zéphyrs ou nuit profonde. Avec une même maestria, voix et instruments sont mis au service de l’expression par un compositeur qui sait tirer le meilleur parti de moyens économes pour concentrer le discours en un lyrisme quintessencié, jamais fade ou bavard, d’une intensité toujours palpitante.

Un des très grands mérites de l’enregistrement que consacre Scherzi Musicali à six cantates de chambre choisies parmi la vaste production d’Alessandro Scarlatti est le parfait point d’équilibre qu’il parvient à atteindre entre l’ardeur déployée par les musiciens et la conscience qu’ils ont du raffinement de ces pièces destinées à des amateurs éclairés qui, s’ils en appréciaient sans nul doute les hardiesses, n’auraient certainement pas goûté qu’elles fussent débraillées. Cette exigence de tenue, parce qu’elle est appliquée par des interprètes maîtres de leur art, ne constitue pas un frein à l’éloquence ou à l’émotion, bien au contraire : elle les souligne, les exalte avec ferveur et subtilité. Non content de diriger son ensemble et d’y tenir le théorbe, la harpe et l’orgue, Nicolas Achten assure également les parties vocales de baryton avec un engagement et une intelligence du texte qui font oublier quelques raidissements passagers ; la soprano Deborah Cachet possède quant à elle un timbre tout de fluidité, à la fois lumineux et tendre, mais toutefois capable, au besoin, de véhémence. Fins stylistes accompagnés et soutenus par d’excellents instrumentistes – le choix d’un riche continuo, marque de fabrique de Scherzi Musicali, s’avère une nouvelle fois payant – qui s’y entendent pour insuffler variété, dynamiques et couleurs, les deux chanteurs savent doser effets et ornements avec discernement et se montrent réellement convaincants dans leurs rôles respectifs. Voici donc une réalisation toute de flamme maîtrisée, à la fois soigneusement mûrie et d’une grande fraîcheur de regard, qui rend un fier service à la musique de Scarlatti père. On se prend à rêver d’une suite (il y aurait encore matière à de nombreuses anthologies), mais aussi des Gasparini voire des Händel que Nicolas Achten et ses amis pourraient nous offrir.

Extraits :

1. Sovra carro stellato : Sinfonia
(2 violons & continuo)

2. Sotto l’ombra d’un faggio : Aria « Fili mia, chi ha il cor piagato »
(baryton, 2 violons & continuo)

3. Sovra carro stellato : Aria « Crudi sassi »
(soprano, 2 violons & continuo)

4. O penosa lontananza : Duo « Così, lungi da Clori »
(soprano, baryton & continuo)

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8 réponses à Cantate da camera d’Alessandro Scarlatti par Scherzi Musicali

  1. Évelyne dit :

    Bonjour Jean-Christophe,
    Je suis sans doute dans une forme olympique parce que j’aime tout !
    Je ne comprends rien à ce qui est chanté puisque je n’ai jamais eu l’oreille pour les langues -excepté l’italien que j’aurais aisément appris mais une seule année au collège est nettement insuffisante- mais mon corps et mes oreilles doivent savoir, comme très souvent… et puis, il y a vos écrits pour me guider.
    Un très très grand faible pour « la promesse de contentement » par Nicolas Achten.
    Vous vous en souvenez peut-être… je suis extrêmement sensible aux voix de Baryton, Baryton Basse, Basse chez les hommes et Mezzo, Contralto (ex : Kathleen Ferrier) chez les dames. Oui, ces messieurs en premier pour une fois puisque c’est un homme (entre autre) qui est à l’honneur dans cette chronique, un baryton « homme-orchestre ». Un soupçon d’humour avec ce mot très populaire volontairement choisi…
    Entamé extrêmement tôt, quel beau dimanche rempli de découvertes et de cadeaux puisque, pour moi, 2 chroniques à découvrir le même jour : pas de retard sur vos chroniques au moins les 2 ou 3 mois, ainsi en ai-je décidé. Pourrais-je tenir cette résolution ? Je l’espère vivement.
    Je vous remercie bien chaleureusement et vous souhaite une très belle journée dominicale, une des premières où vous n’aurez pas à courir ici et là pour répondre à toutes et à tous. Confortable, désormais, oui ?
    Très sincèrement,

    • Bonsoir Évelyne,
      Homme-orchestre me semble tout à fait convenir pour définir le talentueux (et précoce) Nicolas Achten qui est vraiment l’âme de son ensemble. Je partage votre goût pour les registres masculins graves (c’est sans doute également pour cette raison que j’aime la basse de viole) et je trouve que les deux voix de ce disque forment une belle harmonie.
      Je crois que vous avez raison de faire confiance à vos ressentis avant de chercher à analyser les choses; je fais toujours mes premières écoutes « à blanc », sans notes de présentation et sans texte afin de mettre le moins d’intermédiaires possibles entre la musique et moi.
      Je suis ravi que mes petites chroniques aient accompagné le début de votre dimanche qui, je l’espère, se sera poursuivi sur la même lumineuse lancée. Le mien aura été studieux, ce qui ne devrait guère vous surprendre.
      Grand merci pour vos commentaires matinaux et belle soirée.
      Bien sincèrement à vous.

  2. Tiffen dit :

    Bonjour ici mon cher Jean-Christophe
    Ce n’est pas vers cette musique que mes pas me guideraient, mais je ne regrette pas d’avoir suivi ton chemin, parce que cette musique et ces voix sont magnifiques.
    Quel beau moment passé ici et en si bonne compagnie !
    Article très intéressant, j’apprends, moi qui suis novice dans ce domaine. Merci .
    La pochette est très belle., j’aime beaucoup.
    Je te souhaite une belle soirée et t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      Je considère justement que mon travail consiste à conduire le lecteur là où il ne se serait pas forcément aventuré de lui-même et je suis toujours heureux quand la rencontre se produit.
      Comme tu le soulignes toi-même, ce disque possède toutes les qualités pour faire aimer ce répertoire encore trop laissé de côté, et j’espère que l’effort qu’il matérialise sera récompensé par un bel accueil.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

  3. valerie dit :

    Merci Jean-Christophe pour cette petite fenêtre ouverte sur cette musique italienne que j’apprecie tant… Quelle légèreté! Quelle douceur des voix et des instruments! Et qu’elle bonne idée de la mettre en relation avec les tableaux de l’epoque que je regarderai plus de la même facon… Bonne semaine à vous!

    • Même si j’ai choisi de ne plus présenter systématiquement une œuvre picturale à chaque chronique, la relation peinture-musique reste centrale dans ma réflexion, Valérie, et je ne suis jamais plus content que lorsqu’un lecteur opère ensuite de lui-même des rapprochements entre les deux; il y a tant à entendre lorsqu’on regarde.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite également belle semaine.

  4. Jean-Marc Depasse dit :

    Je ne fais probablement pas partie des auditoires auxquels Scarlatti pensait en composant ce genre de musique, mais ça ne m’empêche pas de savourer cette chronique et d’écouter les extraits que vous nous proposez. Comme vous le savez ma curiosité musicale n’a ni limite, ni interdit.
    Les interprètes sont de grande qualité et leur prestation est sans reproche, en effet. Voilà un disque qui devrait, à coup sûr, plaire aux fins connaisseurs de ce genre musical.
    Bon demi-jour de repos.

    • Je vous sais curieux de nombreuses musiques, Jean-Marc, mais je suis d’accord avec vous, c’est ensuite le cœur qui choisit et combien de fois suis-je moi-même resté à la porte de magnifiques interprétations d’un répertoire qui ne me séduisait pas — on peut admirer sans adhérer.
      Je vous remercie pour votre mot.

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