London circa 1700 (Purcell & his generation) par La Rêveuse

London circa 1700, Purcell & his generation : œuvres de Henry Purcell (1659-1695), Godfrey Finger (c.1655/56-1730), Giovanni Battista Draghi (1641-1708), John Blow (1649-1708), Daniel Purcell (1664-1717), William Croft (1678-1727)

La Rêveuse
Florence Bolton & Benjamin Perrot, direction

1 CD [70’16] Mirare MIR 368

 

Quand la frénésie de l’instant semble devenu le gouvernail détraqué d’un monde de plus en plus incapable de fixer son attention et ses souvenirs, le retour régulier de certains rendez-vous est un baume. Depuis quelques années, janvier nous offre ainsi l’étrenne d’un nouveau disque de La Rêveuse, espéré par ceux qui ont appris à goûter l’identité toute d’intimité lumineuse qu’a su forger cet ensemble au fil du temps. Il nous entraîne cette fois-ci vers cette Angleterre qu’il fréquente toujours avec bonheur pour le premier volet d’un triptyque dont l’ambition de constituer une histoire de la musique de chambre à Londres fleure bon l’époque où le disque s’autorisait à être autre chose qu’un produit de consommation comme un autre.

Outre-Manche, la période correspondant à la trop courte vie de Henry Purcell est, dans le domaine des arts, un temps de métamorphoses, avec ses expériences, ses permanences, ses surprises et ses résistances. Bien que parfois nourri par les apports de musiciens d’origine étrangère, comme les Ferrabosco, le genre regardé, au XVIIe siècle, comme le plus spécifiquement anglais est la musique pour consort ; si sa prééminence se maintint jusque dans les années 1680, la concurrence des modes venues du continent avait, dès le début de la Restauration, ourdi son déclin au profit de pièces plus légères et brillantes inspirées par le modèle français avec lequel le roi Charles II s’était familiarisé et qu’il prisait également pour le lustre qu’elles étaient susceptibles d’apporter à son règne. L’éclipse du consort entraîna celle, plus progressive, de son instrument fétiche, la viole, au profit du violon, longtemps déprisé comme sentant par trop son ménétrier, mais dont les qualités furent si bien démontrées au public londonien par des virtuoses accomplis, dont l’Italien Nicola Matteis, qu’il finit par s’en enticher complètement ; cette vogue ouvrit grand la porte à un goût pour la musique italienne appelé à s’installer pour longtemps sur les rives de la Tamise. Les premiers essais de sonates effectués sur le sol britannique, qu’ils soient le fait de compositeurs transalpins, tel Giovanni Battista Draghi, ou autochtones, comme William Croft, attestent, à l’instar de ce qui se produisait au même moment dans les salons parisiens fréquentés par Sébastien de Brossard et François Couperin, de la pénétration de l’idiome ultramontain, propice aux expérimentations si l’on en juge par sa propension à s’hybrider avec certaines formes anglaises comme le ground, le praticien le plus talentueux de ce métissage étant indubitablement Henry Purcell dont le talent dans ce genre purement instrumental demeura largement incompris et rencontra donc peu d’écho. La diffusion et le succès des œuvres de Corelli ne tardèrent cependant pas à fixer un cadre plus normatif à la sonate dont témoignent celles de Daniel Purcell qui, plutôt que multiplier les mouvements comme leurs prédécessrices, se coulèrent dans le moule da chiesa canonique défini par l’Archange de Fusignano. Mais le propre de toute révolution est d’engendrer des résistances, ouvertes ou plus souterraines. Gottfried (Godfrey) Finger, singulier personnage né en Moravie mais installé à Londres vers 1685, fait ainsi songer à un auteur qui écrirait des pièces à succès épousant opportunément le goût du jour tout en cultivant parallèlement une forme d’expression moins grand public ; ses troublantes pages pour viole apparaissent ainsi comme une musica reservata, plus confidentielle et dense, essentiellement destinée à son propre usage ainsi que, probablement, à quelques oreilles choisies.

Les multiples aspects de ce paysage riche de contrastes sont restitués par La Rêveuse avec un engagement et un raffinement qui laissent durablement admiratif et désignent une nouvelle fois l’ensemble dirigé par Florence Bolton (passionnée dans la Sonate pour viole de Finger et qui signe également l’excellent texte de présentation de ce disque) et Benjamin Perrot comme un des tout meilleurs de sa catégorie aujourd’hui en activité. Ce London circa 1700 s’impose par la variété de ses climats et la cohérence de ses choix qui parviennent à donner l’idée la plus précise possible des évolutions de la musique en Angleterre au tournant du XVIIIe siècle sans que jamais cette visée documentaire ne corsète le simple plaisir de l’écoute et du partage. Les musiciens au service de ce projet sont tous remarquables et on saluera en particulier le soin gourmand qu’ils déploient pour vivifier le discours et aviver les couleurs (quelle belle idée d’avoir convoqué des flûtes, au son capiteux qui plus est) tout en soulignant rythmes et accents avec une subtilité laissant loin derrière ceux qui n’ont pour tenter de se rendre intéressants que l’outrance ou les rajouts douteux. Avec intelligence et sensibilité, sans précipitation mais sans mollesse, ils parviennent à instaurer, avec l’aide de la prise de son très naturelle d’Hugues Deschaux, une atmosphère empreinte de complicité et de concentration mais également illuminée de sourires propice au plein épanouissement des œuvres et de ce que chacun des interprètes peut leur offrir de meilleur. En attendant la suite de ce passionnant parcours, on reviendra souvent vers cette superbe réalisation d’un ensemble en pleine possession de ses moyens artistiques dont chaque nouvelle proposition s’avère une réussite.

Extraits :

1. Godfrey Finger : Suite en ré mineur pour flûte à bec : Ouverture

2. Giovanni Battista Draghi : Sonate en trio en sol mineur : Canzone (Allegro – Adagio – Presto)

3. Henry Purcell : Sonate n°6 en sol mineur Z807

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14 réponses à London circa 1700 (Purcell & his generation) par La Rêveuse

  1. Valérie STAUNER dit :

    Que j’aime cette musique si profonde et si apaisante… Merci Jean-Christophe pour tous ces moments lumineux!

    • La Rêveuse a fait un choix de pièces extrêmement judicieux dans cette anthologie, alternant les couleurs et les ambiances avec beaucoup de finesse.
      J’espère que ces trois extraits vous auront donné envie d’en entendre plus, Valérie, et je vous remercie pour votre mot.

  2. Clairette dit :

    Il tourne, il tourne dans le lecteur chez moi ce cd ! Merci pour cet éclairage historique qui permet de l’écouter plus intelligemment.

  3. Tiffen dit :

    Bonjour ici mon cher Jean-Christophe.
    Bien que j’aie écrit l’essentiel sur Facebook, je tenais à te faire un retour ici et te dire que c’est toujours un plaisir de retrouver cet ensemble que j’aime beaucoup.
    Merci .
    Je te souhaite un très bel après-midi et t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      Je suis La Rêveuse depuis longtemps et retrouve toujours cet ensemble avec le même plaisir; j’en viens parfois presque à regretter qu’il ne sorte qu’un album par an, mais c’est sans doute le prix à payer pour cette qualité artistique.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Milena Hernandez dit :

    Merci, Jean-Christophe, pour votre chronique et ces très beaux extraits. J’aime beaucoup la version de la sonate n°6 de Purcell, grâce à vous j’ai d’ailleurs la version de Marie Leonhardt que j’écoute souvent ! J’écris ce commentaire sur notulae plutôt que sur FB pour faire l’essai. Bravo pour votre ténacité malgré les embûches, mais j’espère que vous avez pu archiver toutes les magnifiques chroniques de Wunderkammern. Bien amicalement. Milena

    • Essai réussi, Milena, et je suis heureux de vous répondre ici. Une des raisons qui m’ont finalement décidé à lancer un ultime blog est justement la possibilité de choisir ce que je donnerais à entendre des disques sur lesquels je pourrais être amené à me pencher, du moins pour le répertoire « classique. »
      J’ai naturellement conservé toutes les archives de mes travaux antérieurs, bien que je ne sois pas intimement persuadé que ce soit très utile, les chroniques possédant par nature un caractère circonstanciel.
      Je vous remercie pour votre mot et vos encouragements.
      Bien amicalement.

      • Évelyne dit :

        Bonjour Jean-Christophe,
        Je ne suis d’accord avec vous : j’ai passé des heures à faire des copier/Coller précisément pour garder précieusement mes chroniques préférées avec les commentaires -sans possibilité d’écoute bien évidemment mais cela me suffit sachant que je peux retrouver les CD grâce aux références que vous mettez toujours en bas de page- ayant tant regretté de ne pas l’avoir fait avec Passée des Arts.
        J’en ai perdu la moitié, hélas ! J’avais fait 2 documents : l’un Billets, l’autre Chroniques. Les billets se sont envolés vers d’autres cieux (par nature on ne les garde pas longtemps pécuniairement parlant) mais les chroniques sont « bien au chaud ». Si je peux accéder à Wundekammern malgré les circonstances (j’en doute fort), je réitérerai ces opérations avec plaisir.
        Votre travail est précieux à mes yeux, cher à mon coeur et est intemporel pour moi et non pas circonstanciel.
        Bien sincèrement,

        • Bonjour Évelyne,
          J’essaie de garder un maximum de distance sur mon travail et tout ce qui a été publié sur Wunderkammern restera disponible au moins jusqu’à fin novembre. J’ai cependant sauvegardé toute ma production de blogueur, même si je suis conscient que bien peu pourra servir de matériau pour d’autres projets de plus longue haleine auxquels je réfléchis en parallèle. Je suis en tout cas touché que l’on puisse trouver à mes petites chroniques un intérêt autre qu’immédiat — les choses passent si vite aujourd’hui.
          Grand merci à vous et bien sincèrement.

          • Jean-Marc Depasse dit :

            Je pense que nous sommes plusieurs à conserver vos rubriques, Jean-Christophe. En ce qui me concerne, j’ai copié celles qui ont trait aux disques que j’ai acquis grâce à vous, œuvres picturales comprises. C’est pour moi comme un second livret attaché au disque, qui me permet de mieux apprécier une œuvre, de mieux la comprendre en la replaçant dans son contexte historico-artistique
            J’ai aussi sauvegardé celles dont j’admire la forme et le contenu, même si la musique à laquelle elles se rapportent me branche moins.
            Il y a (fort heureusement) encore des amateurs d’archives en ce monde.

          • J’ai beaucoup conçu mes chroniques comme des sortes de « livrets parallèles », oubliant au passage qu’en ces temps où papillonnage et dématérialisation se donnent la main, il se trouvait de moins en moins de personnes pour lire ce type de texte que je réserverai dorénavant pour un autre type de support.
            Je vous remercie, Jean-Marc, d’être un de ces gardiens de la mémoire dans un monde qui tend de plus en plus à la perdre.

  5. Gaulard Bénédicte dit :

    Cher Jean-Christophe, je n’ai, il me semble, pas eu l’occasion de vous remercier pour la continuation – ou la renaissance- de votre blog. Je sais combien ce travail est fastidieux, et aussi peu reconnu. Les extraits que vous nous donnez à écouter – vous savez que je n’ai pas perdu ma bonne habitude de flâner au hasard de vos publications 😉 – sont si beaux (le qualificatif est commun, mais je n’en trouve pas d’autre) que je vais commander le disque sans tarder…et votre commentaire tout en délicatesse, comme certaines de ces pièces, ne peut que m’encourager à cet achat 😄. Merci, cher Jean-Christophe, douce soirée à vous.

    • Chère Bénédicte,
      Nous n’avons effectivement pas communiqué depuis la création de ce blog qui n’a pas, comme vous le supposez fort bien, été une mince affaire; je m’emploie à présent à le faire vivre de la façon la plus libre possible, ayant volontairement et définitivement poussé du pied les barricades entre les genres.
      Cette première étape londonienne signée par La Rêveuse est un enchantement et je gage que vous n’aurez pas à vous repentir de l’avoir accueillie auprès de vous.
      Merci pour votre mot et vos encouragements.
      À bientôt 🙂

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