Les Nations de François Couperin par Les Talens Lyriques

François Couperin (1668-1733), Les Nations

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, clavecin & direction

2 CD [53’51 et 55’10] Aparté AP197

 

Les Nations de François Couperin demeure une des rares œuvres dont je puisse dater précisément l’arrivée dans ma vie. C’était à Versailles en octobre 2000, lors des Grandes journées consacrées au compositeur par le Centre de musique baroque qui avait choisi de donner à un ensemble différent, selon sa nationalité, chacune des quatre grandes Sonades et Suites de Simphonies en Trio qui la constituent ; à l’Ensemble Baroque de Limoges La Françoise, à Musica Antiqua Köln L’Impériale, à l’Ensemble Aurora La Piémontoise, au Concert des Nations L’Espagnole. Ce dernier concert avait été particulièrement mémorable et nombre d’auditeurs avaient quitté la chapelle royale dans le même état d’apesanteur heureuse que celui qui m’avait saisi. L’enregistrement gravé en 1983 par Jordi Savall pour Astrée, acheté dès le lendemain, était vite devenu un inséparable compagnon ; j’ignorais naturellement à l’époque qu’il était tenu pour une référence qui n’a depuis lors été approchée que par la lecture des toutes jeunes Ombres pour Ambronay en 2012.

Son projet de constituer à terme une très vaste anthologie de la production du « Grand » Couperin, dont il a aujourd’hui abordé l’essentiel pour divers éditeurs (citons entre autres sa remarquable intégrale des pièces pour clavecin chez Harmonia Mundi), devait nécessairement conduire Christophe Rousset à ces Nations publiées en 1726 mais dont la genèse est sensiblement plus ancienne, ainsi que nous l’apprend l’Aveü que l’auteur a placé à leur tête ; ce dernier n’hésita pas en effet, parfois en les modifiant substantiellement, à réutiliser pour servir d’ouvertures à ce qu’il nomme lui-même des Ordres trois de ses sonates en trio composées plus de trente-cinq ans auparavant, premiers essais d’acclimatation en France de cette forme importée d’Italie et regardée de ce fait avec suspicion par les tenants de la « tradition. » La seule exception est constituée par L’Impériale, dont la gravité s’allégeant néanmoins au fil des mouvements peut justifier la référence à l’Allemagne : sa Sonade introductive fut en effet copiée en 1714 par le célèbre violoniste de l’orchestre de Dresde, Pisendel. Cet Ordre plus tardif est une des réussites les plus achevées non seulement du recueil mais probablement de tout l’œuvre pour ensemble de Couperin qui s’adonne, tout au long de ces quatre Suites, à une savante alchimie visant à réunir goûts français et italien, un des buts qu’il poursuivit durant tout son parcours de créateur ; l’usage d’une succession de danses ressortit au premier, l’exigence d’expressivité et de virtuosité au second ; plus que partout ailleurs, ces deux manières s’accordent et se fécondent en un tout d’une admirable cohérence faisant paraître bien vaines les tentatives de scrupuleuse pesée de ce qui appartient à l’une et à l’autre. Le musicien devait avoir à l’esprit cette idée d’unité dépassant les frontières ; il est frappant d’observer qu’à l’inverse de sa pratique dans ses pièces de clavecin, pas un seul des mouvements individuels composant les Nations n’a de titre, matérialisation de la volonté de dépasser l’anecdote pour atteindre une forme d’universalité telle que le XVIIIe siècle pouvait la concevoir.

Les lignes émues que consacrait Christophe Rousset à ce recueil dans son ouvrage consacré à François Couperin (Actes Sud, 2016) laissaient augurer le meilleur lorsqu’il l’enregistrerait. Cette intuition se trouve magnifiquement confirmée par la lecture en tout point réussie qu’il nous en offre aujourd’hui à la tête de Talens Lyriques attentifs et complices qui respirent cette musique avec un naturel, une éloquence et une maturité épanouis. De l’impeccable rendu de l’architecture des Sonades, du rebond tout en souplesse des danses finement stylisées, de l’amoureuse attention portée aux coloris et aux atmosphères, de la capacité à rendre justice à l’invention du compositeur, on ne sait qu’admirer le plus dans une réalisation aussi séduisante qu’attachante où l’intelligence et la sensibilité s’épaulent avec tant de constance. Surtout, il s’en dégage une impression prenante à la fois d’apothéose joyeuse et d’indicible nostalgie qui me semble correspondre très exactement à ce que pouvait ressentir un Couperin à la santé déclinante revenu s’abreuver à ses aventures de jeunesse pour mieux irriguer un de ses plus complexes, grisants et troublants accomplissements de musicien. Si vous ne possédez pas encore de version des Nations, n’hésitez pas à vous procurer celle-ci qui, à mon avis, prend la tête de la discographie ; si vous aimez cette œuvre, la proposition de Christophe Rousset et de ses compagnons vous la fera redécouvrir et chérir encore plus.

Extrait :

Troisième Ordre, L’Impériale : Sonade (Gravement – Vivement et marqué – Gravement et marqué – Légèrement – Rondement – Vivement)

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13 réponses à Les Nations de François Couperin par Les Talens Lyriques

  1. Merci Jean-Christophe.

    Heureuse de vous suivre de nouveau.

  2. Évelyne dit :

    Comme, à ma très grande surprise, j’ai beaucoup aimé « Les Pavots » de Couperin par Blandine Verlet (je l’écoute en écrivant) sur le site de Wunderkammern , j’ai essayé ici pour être sûre : mes oreilles aimeraient-elles enfin le clavecin avec ce son cristallin ? Malheureusement non, j’ai toujours des difficultés. Qu’importe, je prends le plaisir là où je le trouve. et, à défaut d’avoir le même enthousiasme que vous pour Les Talents Lyriques dans Les Nations, j’ai celui de vous (re)lire.
    Merci et bonne soirée Jean-Christophe

    • À moins d’un coup de cœur immédiat (ce fut assez largement mon cas), je demeure convaincu que le clavecin demande un apprentissage de l’oreille plus long que d’autres comme le piano, à la rondeur sans doute plus immédiatement avenante. Votre coup de cœur pour les Pavots sous les doigts de Blandine Verlet témoigne sans doute avant tout de la rencontre avec une interprète et peut-être l’instrument ne vous reparlera-t-il plus; bien sûr, je ne vous le souhaite pas : la musique est toujours plus belle avec ses couleurs d’origine.
      Je vous remercie d’avoir tenté ce Couperin de haut vol, quand bien même il ne vous a pas emportée.
      Que votre soirée soit belle, Évelyne.

  3. Sophie Louise dit :

    Une grande joie de vous suivre Cher Jean-Christophe. Merci infiniment.
    Sophie

  4. Évelyne dit :

    Je comprends fort bien votre « coup de coeur » ayant eu le même pour le violoncelle.
    En revanche, vous avez tort quant au clavecin en ce qui me concerne : il n’est pas encore perdu pour moi parce que, justement, il n’est pas lié à une seule et unique interprète. Généralement je m’abstiens de faire des commentaires avec cet instrument mais dans une de vos anciennes chroniques, je vous ai écrit avoir aimé un voire deux extraits (je ne sais plus) mais pas le dernier. C’était, je crois, de la musique de chambre ou, à tout le moins, un duo.
    Je compare le clavecin avec le hautbois : bien que reconnaissant la valeur des artistes, il en est que je n’aime pas du tout et c’est une question de sonorité. Marc m’avait très bien expliqué cela mais je ne me souviens plus des termes employés : il faudrait que je réécoute le podcast « Sonnez Hautbois ! » puisqu’il a répondu à ma question écrite via les ondes, l’émission étant en direct. A défaut : mes mots probablement mal choisis mais vous saurez trouver les bons et comprendre, j’en suis certaine. Plus le son est « aigu » à mes oreilles et moins je le tolère. Je persiste néanmoins à chaque fois à fins d’accroître ma capacité d’écoute et de « décaler  » mon seuil de tolérance. Bref, éduquer mes oreilles ce qui sera long, je vous le concède, sans oublier que le succès n’est pas garanti pour toutes les oeuvres : c’est clair comme du cristal.
    La seconde raison est l’état de santé dans lequel je suis. En « grande ouverture », je capte tout et aime ce que je n’aimais pas avant (exception faite du trop aigu) et/ou accède à ce qui m’est refusé en « temps normal » comme des compositions du Cantor de Leipzig auquel j’ai accès durant un moment puis plus du tout, et ce, quelle que soit l’oeuvre interprétée. J’en ai refait l’expérience il y a peu avec « Frans Brüggen, en chef », un exemple parmi d’autres.
    Réponse très longue (a priori car je tape en direct) mais c’est important pour moi d’exprimer mon point de vue.
    « Amicalement Vôtre », avec sincérité, honnêteté et intégrité (on ne se refait pas !)

    • Ce que vous écrivez est particulièrement intéressant, Évelyne, car l’idée d’évolution y tient une place centrale et j’entends bien lorsque vous parlez de « seuil de tolérance » auditive et de la façon dont un interprète peut faire varier votre adhésion – dans le cas d’un disque, il faudrait aussi parler du preneur de son qui peut « durcir » ou « arrondir » le timbre d’un instrument en fonction de sa maîtrise de l’acoustique. Et il reste la vie pour nous permettre d’aborder des terres que nous croyions inaccessibles, parce que c’est le moment : je l’ai vécu l’an passé, assez intensément, avec Britten.
      Puissiez-vous continuer à vous ouvrir comme vous semblez encline à le faire; j’espère que l’une ou l’autre chronique pourra modestement y contribuer.
      Bien amicalement à vous.

      • Évelyne dit :

        Mais c’est le cas Jean-Christophe et je vous en suis infiniment reconnaissante. J’ai recherché quelles chroniques plutôt récentes avaient retenu mon attention et j’ai réécouter. Je peux vous affirmer avoir aimé :
        – Traits Couperin V : Bertrand Cuiller
        – Saison Haydn VII : Pierre Gallon
        – La part des Anges : Clément Geoffroy (1 et 2 mais pas le 3)
        – Traits Couperin III : Les Timbres tout mais « Air tendre »…
        Je m’arrêterai là étant donné que c’est juste pour vous donner des exemples. Je peux aimer et ne pas vous l’écrire pour autant car parfois trop tard ou bien je ne le peux pas.
        Certes oui pour la prise de son peut faire toute la différence pour un CD, un concert, etc. Les artistes peuvent être excellents mais s’ils n’ont pas une bonne acoustique et une excellente prise de son… c’est la cata pour eux.
        J’ai réécouté « Sonnez Hautbois ! » : c’est bien une question de sonorité. Marc parlait d’acidité et d’acidulé. J’ai compris alors pourquoi j’aimais Albrecht Meyer : la douceur acidulée qu’il a évoquée. De fait, j’ai continué ma belle journée lumineuse en musique János Starker , Marie-Nicole Lemieux (une bouffée de d’air pur, des rires avec le mien qui les accompagnait, un régal en tout point ) et certains podcasts contenaient beaucoup d’extraits d’œuvres avec du clavecin.
        Pour autant, je ne vis pas dans le passé mais Marc est une de mes mains amies, alors quand ça va mal ou lorsque j’ai envie de me faire plaisir, je n’hésite pas. Je regrette que le Podcast de Beethoven sur pianos anciens soit vide : j’aurais bien voulu l’entendre ; celui de Chopin m’a beaucoup plu.
        J’ai eu, très récemment, un « retour de boomerang » : je ne supportais plus aucune musique, j’ai saturé mes oreilles mais je les aurai à l’usure.
        Belle journée qui va bientôt commencer et à bientôt,
        Très sincèrement,
        Évelyne

      • Jean-Marc Depasse dit :

        Si je puis me permettre d’ajouter un commentaire à votre conversation, dans un ancien article d’un journal musical, où le journaliste parlait de la difficulté qu’ont certaines personnes à apprécier les sons du clavecin, Christophe Rousset avouait que certains matins la sonorité de son clavecin ne lui plaisait pas, l’agressait même, et qu’il était parfois incapable d’en jouer… c’est tout dire.

        • Il faut se souvenir également des propos de Blandine Verlet à propos de l’instrument qu’elle savait pourtant faire chanter comme personne quand la fantaisie lui en prenait. J’ai connu autrefois des amateurs de musique baroque qui ne parvenaient pas à soutenir dix minutes de clavecin solo et n’écoutaient les Goldberg qu’au piano.

        • Évelyne dit :

          Merci Jean-Marc pour votre commentaire est fort bienvenu car je pensais avoir un problème avec mes oreilles suite à ce rejet total de « toute la musique que j’aime ». Me voilà rassurée grâce à vous.
          Ce que j’apprécie dans ce nouveau blog, c’est précisément la possibilité d’intervenir dans une conversation. Maintes fois j’aurais aimé le faire par le passé sans le pouvoir car, sauf erreur, cela n’était pas possible.

          • Je trouve effectivement très positif qu’un échange puisse s’établir, dans un contexte moins sollicitant que celui des réseaux sociaux où l’on s’éparpille à force de sollicitations.
            Belle journée, Évelyne !

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